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Full text of "Napoléon chez lui : journée de l'empereur aux Tuileries"

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NAPOLÉON 

chez  lui 


OEUVRES  DE  M.  FRÉDÉRIC  MASSON 

de  V/cadèmie  française 


Mémoires  et  Lettres  du  Cardinal  de  Bernis  (171 5-i 758).  2  vol.  in-8°. 

Le  Cardinal  de  Bernis  depuis  son  ministère  (1 758-1 794)  1  vol.  in-8°. 

Journal  inédit  du  marquis  de  Torcy  (  1709-171 1).    .    .  1  vol.  in-8°. 
Le  Département  des  Affaires  étrangères  pendant  la 

Révolution  (1787-1804) 1  vol.  in-8°. 

ÉTUDES     NAPOLÉONIENNES 

I.  Manuscrits  inédits  de  Napoléon.  v  1780- 179 1) .    ...  1   vol.  in-8°. 
Napoléon  dans  sa  jeunesse.  (1769-1793) 1  vol.  in-8°. 

II.  Napoléon  et  les  Femmes.  —  L'Amour 1  vol.  in-8°. 

Joséphine  de  Beauharnais  (1763-1796) 1  vol.  in-8°. 

Joséphine  Impératrice  et  Reine  (1804-1809).   ...  1  vol.  in-8°, 

Joséphine  répudiée  (1809-1814) 1  vol.  in-8°. 

L'Impératrice  Marie-Louise  (1809-18 1 5) 1  vol.  in-8®. 

La  série  sera  complète  en  six  volumes. 

III.  Napoléon  et  sa  famille  (1769-1814)  .......  9  vol.  in-8\ 

L'ouvrage  complet  formera  douze  volumes. 

IV.  Napoléon  et  son  fils 1  vol.  in-8°« 

V.  Napoléon   chez  lui.  —  La  journée   de   l'Empereur 

aux  Tuileries 1  vol.  in-8°. 

VI.  Cavaliers  de  Napoléon 1  vol.  in-80. 

Le  Sacre  et  le  Couronnement  de  Napoléon  ....  1  vol.  in-8°, 

CHAQUE    VOLUME   :   7  FR.  50 


Collection  à  3  fr.  50 

Diplomates  delà  Révolution.  Hugou  de  Bassville,  Ber- 

nadotte 1  vol.   in-18 

Le  marquis  de  Grignan,  petit-fils  de  Mme  de  Sévigné  .  1  vol.  in-18 

Souvenirs  de  Maurice  Duvicquet .  1  vol.  in-18 

Jadis  (i'e  et  2me  séries) . . 2  vol.  in-18 

L'Affaire  Maubreuil 1  vol.  in-18 

Jadis  et  aujourd'hui 1  vol.  in-18 

Autour  de  Sainte-Hélène  (irc  et  2e  séries) 2  vol.  in-i£ 


Tous  droits  de  traduction  et  de  reproduction  réservés  pour  tous  les  pays 
y  compris  la  Suède,  la  Norvège,  la  Hollande  et  le  Danemark. 

S'adresser,  pour  traiter,  à  la  Librairie  Paul  Ollendorff,  5o,  Chaussé 
d'Antin,  Taris. 


FRÉDÉRIC    MASSON 

de  l'Académie  Française 


NAPOLÉON 

chez  lui 


LA    JOURNEE    DE    L'EMPEREUR 
AUX    TUILERIES 


Quinzième  Edition 


PARIS 
société  d'éditions  littéraires  et  artistiques 

Librairie  Paul  Ollendorff 
5o,   chaussée    d'antin,    5o 

Toui  droits  réserves 


INTRODUCTION 


Le  portrait  d'un  homme  tel  que  Napoléon 
ne  se  peint  pas  au  premier  coup.  Une  étude 
n'y  suffit  point  ni  une  toile.  Après  un  siècle 
presque  écoulé,  pour  garder  l'espoir  qu'on 
présentera  aux  yeux,  avec  un  air  au  moins  de 
ressemblance,  ce  formidable  modèle,  il  faut  se 
pénétrer  de  lui  sous  tous  les  aspects  où  il  se 
montre  selon  le  jour  et  la  lumière,  ne  négliger 
aucun  des  procédés  matériels  qui  peuvent 
mener  à  acquérir  une  portion  si  mince  soit- 
elle  delà  réalité,  étudier  chaque  ligne,  détailler 
chaque  ride,  photographier,  de  la  face,  chacun 
des  méplats  et  des  angles,  ne  lâcher  le  mor- 
ceau qu'après  l'avoir  poussé  aussi  loin  que 
permettent  de  le  faire  les  artifices  du  métier  et 
la  plus  scrupuleuse  attention.  Pour  les  acces- 
soires et  pour  chacun  d'eux,  pareil  travail  :  il 
iaut  les  isoler  et,  un  par  un,  chercher  comme 
ils  sont  faits;  les  démonter,  car  il  a  peut-être 


II  INTRODUCTION 

mis  en  chacun  quelque  chose  de  lui-même,, 
les  grouper  enfin,  car  il  importe  que  le  per- 
sonnage soit  placé  dans  son  milieu  et  se 
meuve  dans  son  atmosphère.  Ce  sont  là  les 
cartons  qu'un  peintre  soucieux  de  la  vérité 
doit  remplir  avant  d'approcher  de  sa  toile. 
Plus  tard,  tous  ces  morceaux  épars  et  disper- 
sés, il  essaiera  peut-être  de  les  assembler  pour 
construire  le  portrait  qu'il  rêve,  mais  ici  la 
conscience  et  l'application  ne  lui  suffiront 
point.  Vainement  s'efforcera-t-il  de  combiner 
ses  études  et  jamais  ne  parviendra-t-il  sans 
doute  à  dresser,  telle  qui  l'entrevoit,  illu- 
minée par  la  gloire  qui  jaillit  d'elle,  l'image 
souveraine  de  Celui  qui  fut,  entre  les  hommes, 
le  plus  près  de  ce  que  l'on  nommait  un  Dieu. 
Peut-être  ne  le  tentera-t-il  même  jamais,  tant 
il  sent  son  effort  impuissant  et  sa  valeur  iné- 
gale, mais  ces  études  qu'il  a  menées  avec 
une  pleine  sincérité,  il  peut  espérer  qu'elles 
garderont,  aux  yeux  du  public,  leur  justesse 
et  leur  caractère,  qu'elles  fourniront  plus  tard, 
à  quelque  autre  plus  habile,  des  traits  et  des 
accents  de  nature  et  c'est  pourquoi,  sachant 
que  la  vie  est  brève,  il  les  sort  de  son  atelier 
et  les  montre. 

Telle  cette  série  de  volumes.  Ils  n'ont  nulle 
prétention  de  dire  le  dernier  mot  sur  celui 
dont  l'Histoire  s'occupera  sans  cesse;  seule- 


I  N  T  il  0  D  U  C  T  1  9  3  I  n 

ment  de  marquer  quelques  points  de  repère  et 
de  relever  certains  faits  caractéristiques.  Avant 
tout  essai  de  synthèse,  c'est  par  des  analyse! 
successives  et  lentes,  précises,  minutieux 
qu'il  faut  procéder,  et  ce  ne  sont  ici,  selon  le 
terme  usité  en  Allemagne,  que  des  contribu- 
tio?is  à  l'histoire. 

Dans  un  premier  livre,  j'ai  tenté  de  distin- 
guer quel  avait  été,  chez  Napoléon,  le  goût  et 
l'impulsion  vers  la  femme,  quelle  part  de  lui 
prenaient  les  sens,  comment  ses  sentiments 
affectifs  avaient  pu  être  modifiés,  soit  par 
l'éducation,  soit  par  l'exercice  de  la  puis- 
sance suprême;  ce  qu'avait  été  pour  lui,  exté- 
rieurement et  intérieurement,  la  passion  par 
excellence  :  V Amour.  J'essaierai  plus  tard  de 
déterminer  quelles  ont  été  en  lui  les  notions 
héréditaires  de  l'esprit  de  famille,  quelles  ap- 
plications il  leur  a  données,  comment  il  y  a 
cédé  ou  résisté;  car  c'est  là  le  sentiment  qui., 
après  l'amour,  est  le  moins  conventionnel, 
celui  que  l'homme  tient  le  plus  de  la  nature. 
Après,  je  rechercherai  quelles  formes  il  a 
adoptées  vis-à-vis  des  êtres,  des  femmes  en 
particulier,  quel  sort  il  leur  a  réglé,  quel  rôle 
il  leur  a  tracé,  quelles  relations  il  a  eues  a\<< 
elles,  hors  de  l'amour;  car  la  femme  esl  U 
lien  premier  de  toute  société  civilisée  cl  Tel 
social  qu'est  l'homme  ne  se  comprend  et  si 
définit  que  par  ses  rapports  avec  1(mî  leinni 


IV  INTRODUCTION 

A  côté  —  et  c'est  là  le  but  d'une  autre  série 
d'investigations  dont  je  publie  ici  le  premier 
volume  — je  me  propose  de  rendre  un  compte 
minutieux  des  habitudes  et  de  la  règle  d'exis- 
tence que  s'est  donnée  Napoléon,  de  décrire 
avec  exactitude  son  appartement,  de  l'y  suivre 
tout  un  jour,  du  matin  jusqu'au  soir,  en  sorte 
que  ce  soit  à  des  idées  nettes  qu'il  soit  per- 
mis de  s'arrêter,  lorsque  l'on  parle  de  lui,  et 
qu'on  puisse  se  le  représenter,  sinon  tel  qu'il 
fut  réellement,  du  moins  tel  que,  après  un 
siècle,  il  est  loisible  de  se  l'imaginer.  Le 
courant  normal  de  cette  existence  ainsi  dé- 
crit, il  faudra  plus  tard  montrer  les  fêtes  et 
les  plaisirs  que  l'Empereur  donne  à  sa  Cour 
bien  plus  qu'à  lui-même  :  les  spectacles,  les 
concerts  et  les  bals;  puis,  faire  défiler  les  cor- 
tèges de  représentation  et  déployer  la  pompe 
entière  des  cérémonies.  Il  faudra  encore  des- 
cendre aux  menus  détails  de  l'organisation 
de  la  Maison  impériale,  faire  revivre  le  peuple 
des  chambellans,  des  écuyers,  des  maîtres  de 
cérémonies,  des  officiers  de  la  vénerie  et  des 
préfets  du  Palais;  montrer  d'où  viennent  ces 
gens  et  où  ils  vont;  comment  ils  se  sont 
recrutés,  ce  qu'ils  ont  reçu  d'argent  et  d'hon- 
neur, et  de  quelle  façon  ils  ont  payé  leur  dette 
de  reconnaissance.  Enfin,  il  faudra,  hors  de 
Paris,  suivre  la  Cour  dans  les  petits  et  les 
grands  voyages  à  Fontainebleau,  à  Compiègne, 


INTRODUCTION  V 

à  Rambouillet,  puis  en  ces  résidences  loin- 
taines que  les  Constitutions  impériales  ont 
fixées  aux  divers  points  de  l'Empire  ;  il  faudra 
rendre  compte  des  façons  et  des  êtres  ;  décrire 
les  ajustements  et  les  plaisirs,  et  noter  les 
formes  dernières  que  la  monarchie  impériale 
a  données  aux  villégiatures  souveraines. 

Telle  est  une  partie  de  l'œuvre  entreprise, 
celle  qui,  aujourd'hui,  semble  à  l'auteur  assez 
avancée  pour  qu'il  ne  soit  point  trop  audacieux 
à  lui  d'en  dire  le  plan.  Il  ne  s'en  dissimule  ni 
les  difficultés,  ni  les  embarras.  Pour  dégager 
chacun  des  points  qu'il  étudie  successivement, 
il  doit  l'isoler  et  le  regarder  au  microscope.  De 
là,  un  grossissement  sans  doute  démesuré  qui 
peut  mener  le  lecteur  à  prendre  la  partie  pour 
le  tout  et  à  conclure  avant  que  tous  les  éléments 
de  conviction  n'aient  été  fournis.  En  groupant 
étroitement  des  faits  qui,  dispersés  sur  toute 
une  vie,  n'y  gardent  qu'une  importance  mé- 
diocre, on  leur  prête  une  solennité  et  une 
suite  qu'ils  n'ont  pas  dans  la  réalité.  Voici  la 
chasse  par  exemple.  Qu'on  veuille,  en  un  livre, 
raconter  uniquement  Napoléon  chasseur  :  il 
faudra  que  l'auteur  entre  dans  le  détail  de 
l'organisation  de  la  vénerie  ;  qu'il  ait  recueilli 
les  moindres  événements  de  chaque  laisser- 
courre,  qu'il  conte  par  le  menu  chacun  des 
hallalis;  qu'il  suive  l'Empereur  dans  ses  tirés 


VI  INTRODUCTION 

en  inscrivant  chaque  tableau  avec  les  noms 
des  invhVs  et  le  nombre  des  pièces.  Cela  sera 
son  sujet  et  il  le  devra  épuiser.  Mais  arrivé  à 
la  fin  du  volume,  le  lecteur  pourra  s'imaginer 
que  Napoléon,  en  toute  sa  vie,  n'a  fait  que 
ehassar,  alors  qu'il  a  fait  peut-être  quelque 
autre  chose. 

Là  est  le  danger  de  ces  monographies.  Prises 
isolément,  elles  dounent  du  modèle  une  idée 
médiocrement  exacte,  bien  que,  en  soi,  chacun 
des  faits  allégués  soit  authentique.  A  l'ensem- 
ble, peut-être,  les  plans  se  trouveront  rétablis, 
et  raccumulation  des  détails  fera  moins  d'om- 
bre à  la  figure.  D'ailleurs; quel  système  adopter, 
en  dehors  de  celui-ci,  qui  permette  d'acquérir 
des  notions  précises  et  qui  ne  présente  point 
des  vices  plus  graves? 

Pour  apprendre  Napoléon,  on  ne  se  conten- 
terait point  à  présent  d'un  morceau  de  style, 
écrit  de  verve  sur  le  coin  d'une  table.  Certes, 
que  sa  vie  fournisse  une  rare  matière  à  déve- 
loppements poétiques,  d'accord;  mais  la  géné- 
ration qui  a  précédé  la  nôtre  a  excellé  en  cet 
art  et,  de  Byron  à  Hugo,  n'a  guère  laissé  de 
thèmes  à  remplir.  Le  cycle  n'est  point  fermé 
pour  cela:  en  nos  jours,  des  jeunes  hommes, 
avec  des  mots  vibrants  et  des  images  violentes 
se  reprennent  à  traduire  l'immortelle  épopée  ; 
mais,  Dour  enflammée   aue  soit  leur  prose, 


INTRODUCTION  VII 

les  idées  dont  ils  se  servent,  et  môme  les  ima- 
ges ne  peuvent  être  neuves.  Ils  transcrivent, 
en  la  langue  d'aujourd'hui  et  de  demain,  les 
chants,  aux  formes  incorrectes  et  vieillies, 
qui,  durant  un  demi-siècle,  ont  consolé  la 
Nation,  l'ont  relevée  à  ses  propres  yeux,  lui 
ont  rendu,  dans  les  âges  les  pires  qu'elle  eût  à 
traverser,  l'orgueil  d'elle-même  et  dont  les 
rythmes  à  présent  ne  semblent  usés  que  parce 
qu'ils  ont  traîné  si  longtemps  au  gosier  du 
peuple.  Les  chants  d'aujourd'hui  auront-ils 
cette  même  gloire,  éveilleront-ils  les  mêmes 
échos,  nul  ne  le  souhaite  plus  que  moi  ;  mais, 
chauter  est  alFaire  aux  jeunes  et  parce  que  la 
Légende  doit  maintenir  ses  droits  sur  l'âme  de 
la  France,  est-ce  à  dire  que  l'Histoire  doit  ab- 
diquer les  siens? 

Aussi^bien,  l'une  servira  l'autre:  l'enquête 
que  mènera  l'Histoire  n'aura  nullement  pour 
effet  de  détruire  la  Légende;  car  la  Légende 
n'est  que  la  vérité  historique,  poétisée  si  l'on 
veut,  agrandie  et  généralisée  par  des  côtés, 
mais  presque  toujours  singulièrement  exacte. 
L'Histoire  apportera  des  éléments  nouveaux 
-dont  demain  la  Légende  tirera  parti,  qu'elle 
sublimera  à  son  gré,  dont  elle  adoucira  et 
estompera  les  contours,  auxquels  elle  prêtera 
la  poésie  sublime  dont  seule  l'imagination  du 
peuple  peut  parer  son  héros. 


VIII  INTRODUCTION 

Mais  il  faut  une  histoire  nette,  précise,  s'ap- 
puyant  uniquement  sur  des  documents  cer- 
tains, une  histoire  qui  descende  à  l'extrême 
détail  et,  autant  qu'il  est  possible  humaine- 
ment, ne  laisse  nulle  gerbe  à  glaner  au  champ 
qu'elle  s'est  tracé.  Jl  faut  une  histoire  écrite 
sans  autre  préoccupation  que  la  recherche  de 
la  vérité,  hors  de  toute  idée  de  parti,  avec 
une  indépendance  entière,  qui  ait  la  séche- 
resse, la  minutie  d'une  instruction  judiciaire 
et  qui,  pour  prouver  l'impartialité  de  l'auteur, 
ne  dissimule  rien  des  défauts,  n'atténue  nulle 
des  tares,  aille  sans  jamais  faiblir  jusqu'au 
bout  des  informations  recueillies.  Toute  autre 
manière  de  procéder  serait  futile,  malhonnête 
et  irait  coutre  le  but  poursuivi.  Le  Héros  doit 
apparaître  tout  entier,  éclairé  sur  toutes  ses 
faces  par  une  implacable  lumière;  nul  voile 
qui  dérobe  un  morceau  de  lui;  c'est  affaire  à 
d'autres  de  passer  des  chemises  de  zinc  sur  sa 
chair  de  marbre.  Nulle  restriction  en  l'exposé 
de  ses  actes,  la  vérité  tout  entière.  On  ne 
peut  plus  le  louer  avec  des  phrases  :  la  vérité 
seule  y  peut  suffire. 

Et  du  même  coup  se  trouveront  réfutés  à 
la  fois  les  pamphlets  haineux  et  les  apologies 
imbéciles.  Celles-ci,  par  leur  niaiserie,  sont 
pires  que  les  libelles.  Mesurer  l'Empereur  à  la 
même  aune  qu'un  commerçant  adroit  qui  tient 


INTRODUCTION  IX 

proprement  ses  livres  et  se  contente  d'un  bé- 
néfice modeste  sur  les  produits  qu'il  débite; 
polir  les  arêtes  sur  sa  médaille  au  point  de  la 
rendre  pareille  à  ces  pièces  où  Ton  distingue 
encore  l'effigie  d'un  souverain,  sans  qu'on 
puisse  distinguer  quel  il  est  ;  enlever  à  son 
caractère  et  à  son  esprit  tous  leurs  excès  pour 
ramener  ses  traits  physiques  et  moraux  à  une 
formule  bourgeoisement  banale  et  honnête- 
ment vulgaire,  c'est  comprendre  moins  encore 
sa  nature  que  si  on  lui  prêtait  des  vices  extrê- 
mes, des  ambitions  sans  mesure,  même  des 
crimes  sans  exemple.  Du  moins  on  le  laisserait 
grand  :  ce  serait  le  génie  du  mal,  mais  ce 
serait  encore  un  génie.  Ce  ne  serait  pas  une 
sorte  d'élève  du  Ghetto,  mâtiné  d'usure  et  de 
libéralisme. 

Aux  prétendus  impartiaux  qui  en  toute  oc- 
casion abaissent  leurs  compatriotes  devant  l'é- 
tranger, aux  moralistes  de  cabinet  qui  sem- 
blent ignorer  volontairement  tous  les  dessous 
malpropres  de  l'existence  humaine  et  appli- 
quent à  Napoléon  une  règle  philosophique 
qu'ils  n'ont  sans  doute  point  empruntée  à  leurs 
contemporains,  les  faits  répondront. 

Étant  soupçonné  de  m'être  hypnotisé  sur 
Napoléon,  je  dois,  plus  que  tout  autre,  m'abs- 
tenir  de  toute  polémique  et  réserver,  autant 
qu'il  sera  possible,  mes  appréciations  person- 
nelles. Je  ne  dirai  que  ce  que  j'ai  trouvé  dans 


■X  INTRODUCTION 

ies  papiers  et  ne  me  sens  pas  en  droit  de  pré- 
senter des  conclusions.  Si  réservées  qu'aient 
été  celles  d'un  premier  volume,  elles  ont  at- 
tiré des  critiques  dont  je  reconnais  la  justesse. 
Ce  que  j'apporte  est  un  fragment  d'une  enquête. 
Le  jugement  ne  pourra  être  rendu  que  lorsque 
l'enquête  entière  sera  sous  les  yeux  du  pu- 
blic. 

Le  système  que  j'ai  adopté  de  n'indiquer 
aucune  des  sources  où  j'ai  puisé  a  été  vive- 
ment attaqué,  non  seulement  en  France,  mais 
dans  d'autres  pays.  Je  m'y  tiens  pourtant.  D'une 
part,  il  me  semble  inutile  de  faire  participer 
le  lecteur  au  travail  très  Long  et  très  complexe 
auquel  je  me  suis  livré.  D'autre  part,  les  in- 
dications que  je  fournirais  n'apprendraient 
rien  à  personne,  puisque  la  plupart  des  docu- 
ments sur  lesquels  j'ai  travaillé  m'appartien- 
nent ou  dépendent  d'archives  privées.  Pro- 
chainement, je  serai  en  mesure  de  publier  in- 
tégralement certains  des  textes  dont  je  me 
suis  servi  :  on  verra  alors  s'ils  sont  ou  non 
authentiques.  D'ailleurs,  sauf  en  des  cas  où  le 
silence  m'a  été  imposé,  je  suis  prêt  à  donner 
aux  travailleurs  qui  y  prennent  intérêt  toutes 
les  justifications  qu'ils  souhaiteront  :  c'est  ainsi 
que  j'ai  déjà  fait  et  les  plus  sévères  en  matière 
de  documentation  ont  bien  voulu  se  contenter 
•de  mes  explications. 


INTRODUCTION  XI 

Devant  ce  livre,  paraissant  moins  de  six 
mois  après  le  premier  tome  de  Napoléon  et  les 
Femmes,  on  dira  peut-être  que  j'ai  voulu  pro 
fiter  du  succès  et  m'attacher  à  la  mode.  C'est 
le  présent  volume  qui,  de  fait,  devait  être 
publié  d'abord.  Une  revue  a  imprimé,  l'an  der- 
nier, en  mars  et  avril  1893,  les  trois  articles 
qui  en  forment  la  trame.  Si  je  les  ai  com- 
plétés, c'a  été  avec  des  notes  recueillies  de 
longue  date  ;  je  n'ai  rien  eu  à  emprunter  à  cer- 
tains ouvrages  de  seconde  main  qui  ont  été  mis 
en  vente  depuis  lors  et  je  tiens,  pour  des  mo- 
tifs qu'on  appréciera,  à  établir,  pour  ces  études, 
une  priorité  qui  n'est  point  contestable. 

Quant  à  la  mode,  je  n'ai  point  le  loisir  de  la 
suivre.  Il  me  serait  impossible  d'improviser 
un  livre  qui,  bon  ou  mauvais,  est  le  résultat  de 
vingt  ans  d'études.  Ce  n'était  point  la  mode 
de  se  déclarer  bonapartiste  le  jour  où  je  me 
suis  affirmé  tel  et,  si  la  mode  passe  d'écrire 
sur  l'Empire,  je  n'en  continuerai  pas  moins 
mon  œuvre.  D'ailleurs,  je  ne  crois  pas  qu'elle 
passe,  parce  que  je  ne  crois  pas  que  ce  soit 
une  mode. 

A  la  fin  du  second  Empire,  c'a  été  une  mode 
d'attaquer  Napoléon  III  au  travers  de  Napo- 
léon Ier,  de  contester  l'origine  de  son  pouvoir, 
de  s'acharner  à  sa  politique  religieuse,  de  nier 
sa  grandeur  militaire,  de  mettre  en  scène  ses 
dernières  campagnes  et  de  détailler  sa  défaite 


XII  INTRODUCTION 

suprême.  C'était  un  jeu  d'opposition  pareil  à 
celui  qui  consistait  à  vêtir  Napoléon  III  en 
Garacalla  ou  en  Néron  pour  l'amusement  de 
quelques  lettrés  d'Académie.  Où  nous  a  menés 
cette  haine  de  Napoléon,  ce  mépris  de  la 
gloire  militaire,  cette  apologie  de  la  paix  à 
tout  prix,  on  le  sait.  Mais,  cela  n'a  point  cor- 
rigé les  pamphlétaires.  L'Empire  tombé,  restait 
le  principe  d'autorité,  le  principe  de  gouverne- 
ment, le  principe  même  d'unité  :  tout  cela  était 
Napoléon.  Il  fallait  le  démolir  et  on  s'y  em- 
pressa. Cela  rapporta  d'écrire  contre  l'Empe- 
reur, et  les  dédicaces  de  tels  livres  furent  bien 
payées.  D'ailleurs,  nulle  contre-partie,  nulle 
riposte,  soit  qu'on  craignît  de  se  compro- 
mettre, soit  plutôt  que  l'on  ne  sût  pas.  Dans  le 
parti  bonapartiste,  où  les  militants  étaient  sur- 
tout d'anciens  administrateurs,  on  était  peu  et 
mal  préparé  à  ces  études  qui  exigent  une  édu- 
cation spéciale  et  de  longues  recherches.  La 
vie  active  les  avait  entraînés,  et  la  révolution 
de  Septembre  leur  faisait  leurs  premiers  loi- 
sirs. Sans  doute,  instruits  comme  ils  étaient 
de  leur  métier,  en  sachant  toutes  les  res- 
sources, en  connaissant  tous  les  dessous,  ils 
auraient  eu  moins  de  peine  que  d'autres  à 
remonter  aux  origines  et  à  discerner  quelle 
part  y  avait  prise  l'Empereur.  Si,  alors,  dans 
ce  personnel  vraiment  supérieur,  il  s'était 
trouvé  quelques  hommes  de   bonne  volonté 


INTRODUCTION  XIII 

qui,  en  chacune  des  branches  où  s'éparpille 
l'activité  humaine  et  où  le  gouvernement  doit 
faire  sentir  son  action,  —  ponts  et  chaussées, 
mines,  administration  préfectorale,  financière 
et  judiciaire,  industrie,  commerce, diplomatie, 
—  eussent  recherché  documentairement  qui 
en  avait  constitué  l'organisme,  qui  en  avait 
prévu  et  assuré  le  développement,  qui  y  avait 
imposé  la  règle  à  la  fois  la  plus  profitable  aux 
particuliers  et  à  l'État,  de  leurs  livres  se 
serait  dégagée  forcément  l'idée  la  plus  haute 
que  l'on  puisse  prendre  de  Napoléon.  Partout 
on  eût  rencontré  ses  idées,  ses  décrets,  son 
esprit  universel  de  classification,  cet  inaltérable 
bon  sens  qui  le  préservait  en  même  temps  des 
arguties  des  rhéteurs,  des  minuties  des  fiscaux 
et  des  exagérations  des  littérateurs. 

Mais  aux  hommes  qui  réunissent  la  compé- 
tence, l'instruction  et  l'expérience  dans  une 
carrière  donnée,  manquent  souvent  les  idées 
générales,  plus  souvent  encore  le  goût  d'écrire  ; 
ils  sont  habitués  à  ne  rien  faire  que  d'immé- 
diatement utile  et  dont  ils  voient  sur-le-champ 
paraître  les  résultats.  Le  dossier  qu'on  leur 
soumet  les  appelle  au  travail  et  ils  y  sont  les 
bourreaux  d'eux-mêmes,  mais  ils  reculent 
devant  une  œuvre  spéculative  et  qui  ne  reçoit 
pas  de  sanction.  De  plus,  dès  qu'il  s'agit  pour 
eux  d'écrire  un  livre,  une  sorte  de  timidité  pro- 
fessionnelle arrête  leur  plume  et  paralyse  leurs 


XIV  INTRODUCTION 

doigts.  Ils  craignent  d'en  trop  dire  et,  à  force 
d'être  discrets,  cessent  d'être  instructifs.  Ce 
n'est  pas  qu'on  n'ait  vu  à  cette  époque  paraître 
quelques  travaux  honorables,  mais  ils  ne  sont 
point  sortis  d'un  public  spécial  et  très  restreint, 
et  on  n'a  voulu  voir  que  de  la  politique  de  parti 
dans  ces  tentatives  d'histoire. 

Il  n'était  d'ailleurs  réservé  à  aucun  écrivain 
de  métier  de  déterminer  le  courant  qui,  au- 
jourd'hui, reporte  tous  les  esprits  vers  Napo- 
léon. Cela  s'explique  :  La  plupart  des  hommes 
qui  font,  par  profession,  des  livres  sortent  du 
professorat,  du  journalisme  ou  du  barreau,  ces 
trois  écoles  où  l'on  enseigne  la  haine  de  Napo- 
léon, où,  par  tradition,  par  métier,  par  intérêt,, 
on  est  contraint  de  le  détester. 

Napoléon  ne  représente-t-il  pas  la  gloire 
militaire,  et  les  gens  de  guerre,  grâce  à  lui, 
n'usurpent-ils  pas  une  part  de  l'attention  que 
les  gens  de  lettres  estiment  que  le  public  doit 
uniquement  à  leurs  œuvres?  Abaisser  l'armée 
par  de  quotidiennes  insultes,  par  l'énoncé 
chaque  jour  répété  des  mêmes  calomnies,  en 
réclamer  la  suppression,  exalter  les  Congrès 
de  la  paix,  provoquer,  par  les  associations  in- 
ternationales, l'oubli  et  le  mépris  de  la  Patrie, 
n'est-ce  point  là  le  travail  où  se  sont  empressés 
les  philosophes  notoires  et  les  écrivains  en 
vogue,  et  n'est-ce  point  en  s'inspirant  de  ces 
fécondes  doctrines  que,  aujourd'hui,  de  nou- 


INTRODUCTION  XV 

veaux  moralistes  exaltent  les  Sans- Patrie  et 
apologient  les  anarchistes? 

De  plus,  Napoléon  représente  l'autorité, 
et  nulle  classe  clans  l'État  n'en  supporte 
plus  impatiemment  la  contrainte.  Les  lois 
impitoyables  par  lesquelles  l'Empereur  avait 
muselé  les  trois  gueules  de  la  Révolution, 
ne  sont  point  de  celles  qui  s'oublient.  Il 
avait  obligé  les  avocats  à  défendre  leurs 
clients  sans  insulter  ni  le  gouvernement , 
ni  les  particuliers.  11  avait  obligé  les  profes- 
seurs à  enseigner  à  leurs  élèves  les  matières 
qu'ils  étaient  payés  pour  exposer,  sans  leur 
prêcher  l'athéisme  ni  le  mépris  des  lois.  Il 
avait  obligé  les  gens  de  lettres  à  respecter  le 
gouvernement  légitime  de  leur  pays,  à  ne  point 
révéler  aux  ennemis  les  points  faibles  de  la 
défense,  à  ne  point  corrompre  l'imagination  du 
peuple.  Donc  Napoléon,  pour  eux  tous,  est 
l'ennemi,  lui,  ses  doctrines,  son  esprit,  sa  per- 
sonne même,  et  il  l'est  demeuré. 

Par  conséquent,  rien  à  attendre  des  écrivains 
de  profession,  tant  que  ceux-ci  se  sont  recrutés 
dans  ces  milieux.  Mais  il  était  réservé  à  un 
homme  qui  n'était  ni  littérateur,  ni  profes- 
seur, ni  avocat,  de  poser  devant  l'opinion  la 
question  sous  son  vrai  jour. 

Lorsque,  au  pamphletqu'il  venait  d'imprimer 
contre  la  France  royale  et  révolutionnaire, 
M.  H.  Taine  ajouta  ce  scandaleux  portrait  de 


XVI  INTRODUCTION 

l'Empereur  qui  portait  les  caractères  décisifs 
du  libelle,  le  Prince  Napoléon,  exilé,  riposta 
par  ce  morceau  d'histoire  et  d'éloquence  qu'il 
intitula  :  Napoléon  et  ses  détracteurs.  L'on 
sentit  alors  comme  un  frémissement  dans  le 
public.  Enfin,  quelqu'un  osait  tenir  tête  et  re- 
porter la  guerre  sur  le  territoire  ennemi.  Enfin, 
l'Empereur  trouvait,  en  l'un  de  ses  descen- 
dants, un  avocat  digne  de  sa  cause.  Mieux  pré- 
paré que  qui  que  ce  fût  à  un  tel  travail,  puis- 
qu'il avait  présidé  à  la  publication  de  la 
Correspondance,  et  que,  depuis  son  extrême 
enfance,  son  esprit  ne  s'était  nourri  que  des 
traditions  et  des  souvenirs  du  grand  homme, 
portant  en  lui-même  des  parties  frappantes  de 
son  hérédité  physique  et  morale,  le  Prince 
était  de  ceux  dont  la  voix,  lorsqu'elle  s'élève, 
porte,  malgré  la  clameur  des  foules,  aux 
extrémités  du  forum.  En  une  langue  qui  n'ap- 
partenait qu'à  lui,  qui  dédaignait  les  procédés 
de  rhétorique  et  ne  sacrifiait  jamais  à  la  tour- 
nure d'une  phrase  la  parcelle  la  plus  infime  de 
la  pensée,  il  dit  ce  qu'il  savait  et  ce  qu'il 
pensait  de  l'Empereur,  et  ces  quelques  pages, 
passant  par  dessus  la  tête  du  professeur  de 
rhétorique  qui  en  avait  fourni  l'occasion,  allè- 
rent en  bien  des  cœurs,  éveiller  la  passion 
endormie  pour  le  grand  mort. 

Aussi  bien,  les  temps  étaient  arrivés.  Les 


INTRODUCTION  XVII 

vingt  générations  qui,  depuis  1871,  avaient 
passé  sous  le  drapeau,  y  avaient  appris  ce 
qu'on  enseigne  dans  toutes  les  armées  du 
monde  :  que  Napoléon  a  été  le  plus  grand 
homme  de  guerre  de  tous  les  temps.  A  mesure 
que  nos  jeunes  officiers  étudiaient  l'histoire 
des  grandes  guerres,  à  mesure  que  leurs  chefs 
se  mettaient  en  mesure  de  la  leur  enseigner, 
l'admiration,  le  respect,  la  passion  pour 
l'Empereur-chef  d'armée  absorbait  tout  autre 
sentiment.  Ce  n'était  plus  pour  la  légende 
qu'ils  s'enthousiasmaient,  c'était  pour  le  réel 
et  le  tangible,  car  ils  étudiaient  de  près,  ils 
épluchaient  chaque  campagne,  chaque  opéra- 
tion, chaque  détail  d'organisation.  La  corres- 
pondance militaire  de  Napoléon  était  leur 
bréviaire.  Non  contents  de  ce  qui  était  im- 
primé, ils  voulaient  apprendre,  par  les  docu- 
ments, comment,  à  la  guerre,  en  dehors  des 
grands  coups  qu'il  portait,  il  éclairait,  menait, 
nourrissait  son  armée;  sur  quelles  informa- 
tions il  prenait  ses  décisions,  comment  il  con- 
duisait ses  services  de  l'avant  et  de  l'arrière; 
et,  après  chaque  publication  nouvelle,  on 
était  bien  obligé  de  confesser  que  si  la  France 
a  été  vaincue,  c'est  parce  qu'elle  a  déserté 
ses  ordonnances  et  que  les  autres  les  ont 
adoptées. 

Des  officiers,  cette  vénération  était  descen- 
due aux  soldats.  De  quelle  gloire  leur  parler 

6 


SViH  INTRODUCTION 

pour  les  émouvoir,  sinon  de  sa  gloire?  Quelle 
armée  leur  proposer  pour  modèle,  sinon  son 
armée?  Quelles  victoires  leur  faire  célébrer, 
sinon  ses  victoires?  Ainsi,  peu  à  peu,  par  la 
seule  puissance  des  faits,  sans  complicité  d'au- 
cune sorte,  sans  entente  préalable,  partout, 
dans  toute  l'armée,  par  laquelle  passe  toute  la 
nation,  la  lumière  se  fit. 

Les  peintres  militaires,  plus  en  contact  que 
quiconque  avec  l'armée,  furent  les  premiers  à 
traduire  par  de  frappantes  images  ces  pensées 
des  soldats.  Las,  euxaussi,  de  représenter  depuis 
dix-sept  ans  les  désastres  de  l'année  terrible, 
ils  voulurent  en  sortir  et  allèrent  tout  droit  à 
ee  fonds  inépuisable  de  gloire,  où  les  épisodes 
abondent,  où  tout  est  pittoresque,  hommes  et 
chevaux,  et  donne  matière  à  compositions  inté- 
ressantes. Virent-ils  plus  loin?  non.  Mais  en 
faisant  leur  métier  en  conscience,  en  exécutant 
d'excellents  tableaux  ou  de  merveilleux  dessins, 
ils  se  trouvèrent  avoir  servi  singulièrement 
\e  mouvement  qui  se  préparait.  Reproduits  à 
l'infini,  leurs  tableaux  vinrent  frapper  l'esprit 
des  foules  et,  lorsqu'on  ouvrit  devant  elles, 
en  1889,  sur  Tesplanadedes  Invalides,  l'Expo- 
sition du  Ministère  de  la  guerre,  ce  qu'elles  y 
virent  acheva  la  conversion. 

Dans  ce  palais  d'un  jour,  grâce  à  l'intelligente 


INTRODUCTION  XIX 

initiative  de  quelques  membres  d'une  com- 
mission dont,  à  coup  sûr,  le  ministre  n'atten- 
dait point  un  si  vaillant  effort,  se  trouvaient 
réunies  toutes  les  reliques  des  généraux  et  des 
soldats  de  ce  siècle.  Planant  au-dessus  d'eux, 
partout  visibleetprésente,  l'image  de  Napoléon 
De  toute  la  foire  nationale,  ce  palais  fut  le  plue 
visité.  En  y  entrant  à  vagues  profondes,  des 
le  vestibule,  les  plus  excités  et  les  plus  bruyants 
se  taisaient.  Quelque  chose  de  religieux  et  de 
sacré  pénétrait  en  leurs  âmes  troubles.  Ils 
passaient  le  long  des  vitrines,  silencieusement, 
d'un  mouvement  très  lent,  très  doux,  continu. 
Toujours  des  têtes  qui  se  baissaient  regardant, 
d'autres,  puis  d'autres,  et  encore,  et  toujours, 
un  fleuve  d'hommes,  de  femmes  et  d'enfants 
qui  coula  durant  des  mois.  La  gloire,  ils  en 
buvaient  par  tous  leurs  yeux,  de  la  gloire  de 
peuple,  de  paysans  et  d'ouvriers  comme  eux, 
partis  unjourdu  champ  paternel  ou  de  l'atelier, 
et  revenus,  après  cinq  ans,  tout  couverts  d'or, 
chargés  de  décorations,  tenant  en  main  un 
bâton  de  maréchal  d'Empire,  riches  à  acheter 
des  provinces  et  appelés  d'un  nom  nouveau  et 
sonore,  un  nom  de  victoire  qui  était  à  eux, 
mieux  encore  que  le  nom  de  leur  père.  Et 
Celui-là,  qui,  très  haut  au-dessus  de  tous, 
distribuait  à  sa  guise  la  fortune  et  la  renom- 
mée, ils  le  reconnaissaient,  Celui  dont  en  leur 
enfance  leur  parlaient  les  vieux  soldats,  Celui 


XX  INTRODUCTION 

dont  si  longtemps  ils  avaient  vu  l'image  au* 
dessus  de  la  grande  cheminée  de  la  chaumière 
paternelle,  l'Homme,  le  vainqueur,  le  martyr, 
l'être  surnaturel  dont  les  malheurs  seuls  ont 
égalé  les  joies,  dont  le  nom  seul,  mystérieux 
et  unique,  est  comme  le  mot  de  ralliement 
universellement  compris,  qui  fait  communier 
tous  les  peuples  en  une  religion  d'admiration 
et  de  respect. 

Et  puis,  comme  éveillés  du  silence  de  la 
tombe  par  une  loi  divine,  les  témoins  de 
l'Épopée  se  mirent  à  parler.  Ce  fut  étrange 
alors  :  toutes  les  autres  voix,  celles  dont  le 
public  aimait  le  mieux  entendre  les  contes, 
dont  il  savourait  les  violences  obscènes,  dont 
il  recueillait  avec  complaisance  les  grossières 
roulades,  ne  trouvèrent  plus  un  auditeur. 

Tout  se  rua  vers  ces  bouches  d'ombre  qui 
enfin  disaient  les  secrets  attendus.  Et  ces  se- 
crets, c'étaient  ceux  de  notre  grandeur  passée; 
la  confiance  en  l'homme  de  génie,  le  dévoue- 
ment, l'abnégation;  c'étaient  les  beaux  coups 
de  sabre  donnés  ou  reçus,  les  étranges  caval- 
cades à  travers  l'Europe,  les  carrés  enfoncés 
d'un  élan  superbe,  les  fleuves  traversés  à  la 
nage,  les  aventures  plus  surprenantes  que  tout 
roman,  et,  à  la  lueur  des  coups  de  canon,  dans 
une  brume  de  poudre  et  de  poussière  san- 
glante, Il  apparaissait,  Lui,  son  chapeau  sur 


INTRODUCTION  XXI 

les  yeux,  sa  longue  redingote  au  corps,  im- 
passible, serein,  superbe. 

Et  puis,  on  le  voyait  en  sa  vie,  on  le  suivait 
en  ses  tendresses  et  ses  douleurs.  On  se  sen- 
tait pour  lui  la  même  âme  que  ses  grognards. 
On  réapprenait  à  l'aimer.  Lorsque,  aux  derniers 
jours,  à  Sainte-Hélène,  il  inscrivait  dans  son 
testament  le  nom  de  ce  Marbot,  qu'il  savait  à 
coup  sûr  entre  ses  braves,  mais  dont  le  talent 
d'écrivain  venait  seulement  d'être  révélé  par 
une  brochure  de  quelques  pages;  lorsqu'  «  il 
rengageait  à  continuer  à  écrire  pour  la  défense 
de  la  Gloire  des  Armées  françaises  et  à  en  con- 
fondre les  calomniateurs  et  les  apostats  »,  pré- 
voyait-il, l'Empereur,  que  ce  livre  de  Marbot, 
enfoui  durant  un  demi-siècle,  publié  presque 
par  hasard,  viendrait,  au  jour  marqué,  éveiller 
en  tous  les  cœurs,  même  en  les  plus  fermés 
et  les  plus  secs,  la  sympathie  pour  les  soldats, 
la  passion  pour  leurs  aventures,  le  respect 
pour  leur  stoïcisme  sans  phrases,  et  l'amour, 
un  amour  généreux  et  puissant  comme  était 
le  leur,  pour  Celui  qui,  vingt  années  durant, 
lutta  pour  la  France  et  avec  la  France  contre 
le  monde. 

Tout  cela  a  préparé  le  mouvement  :  mais  ce 
n'est  point  cela  encore  qui  l'a  produit.  Sous  le 
coup  d'événements  où  il  semblait  que  le  sou- 
venir de  Napoléon  n'eût  rien  à  voir,  la  Nation 


XXII  INTRODUCTION 

s'est  brusquement  trouvée  en  un  tel  état  d'âme,, 
que  seule,  la  religion  de  l'Empereur  pouvait 
la  consoler,  l'aguerrir  et  la  réhabiliter  à  ses- 
propres  yeux.  Son  nom  est  un  symbole  :  11: 
synthétise  l'idée  de  gloire,  l'idée  d'autorité, 
l'idée  d'honnêteté.  La  Nation  est  lasse  des  dé- 
faites et  regarde  vers  les  victoires.  La  Nation 
est  lasse  de  l'anarchie  parlementaire  et  re- 
garde vers  l'homme  qui  lui  a  rendu  la  sécurité 
et  l'ordre.  La  Nation  est  lasse  de  sentir  à  l'en- 
can la  conscience  de  ceux  qui  la  gouvernent 
et  regarde  vers  Celui  qui,  inflexible,  a  fait 
rendre  gorge  aux  financiers  et  avide  les  poches 
des  fournisseurs. 

Au  peuple  qui  est  simpliste,  il  faut  un  nom. 
pour  représenter  d'un  coup  tout  son  rêve.  Or, 
depuis  un  siècle,  chaque  fois  que  le  peuple,  en- 
lisé dans  cette  boue  mouvante  du  parlementa- 
risme, se  sent  au  moment  même  de  périr, 
par  un  effort  désespéré,  au  risque  de  préci- 
piter l'agonie,  à  travers  le  sable  qui  clôt  ses 
lèvres,  à  travers  l'ordure  qui  emplit  sa  bouche, 
il  jette  son  cri  d'appel  suprême,  le  cri  dernier 
après  lequel  il  ne  reste  qu'à  mourir,  et  c'est 
cet  homme  qu'il  appelle  à  son  secours,  et  c'est 
ce  nom  qu'il  prononce  comme  celui  de  l'être 
surnaturel  qui  seul  peut  le  sauver. 

En  1799,  lorsqu'il  voulait  se  libérer  de 
l'ignominie  directoriale;  en  1815,  en  1830r 
en   1818,  lorsqu'il  prétendait  se  soustraire  & 


INTRODUCTION  XXIH 

l'oppression  des  aristocrates  et  des  financiers; 
en  1848  encore,  lorsqu'il  était  las  de  l'anar- 
chie républicaine,  cinq  fois  déjà  en  un  siècle, 
c'est  ce  nom  seul,  qui,  pour  le  peuple,  a  résumé 
toutes  ses  aspirations.  Mais  pour  tous,  en 
1799,  en  1815,  pour  la  plupart  en  1830,  pour 
la  masse  môme  en  1848,  ce  nom  était  celui 
d'un  vivant  et  c'était  à  son  génie  que  le  peuple 
faisait  appel.  A  présent,  nulle  impression  de 
survivance,  nulle  croyance  à  une  hérédité, 
nulle  pensée  qui  s'adresse  à  un  descendant 
C'est  à  Napoléon  mort,  ce  n'est  à  aucun  Napo- 
léonide  vivant  que  va  l'àme  des  foules.  Napo- 
léon apparaît  comme  un  être  de  raison,  un 
être  de  légende  et  de  rêve,  si  grand,  si  fort,  à 
ce  point  supérieur  à  l'humanité  environnante 
que,  pour  cette  nation  qui  n'a  plus  guère  de 
foi  aux  dieux  anciens,  c'est  lui  qui  devient  Le 
Dieu, 

Nul  parti  à  présent  qui  puisse  le  prendre  à 
la  France  ;  Il  est  trop  loin  dans  le  temps,  trop 
haut  dans  la  gloire.  A  elle  seule,  il  peut  servir 
de  conducteur  et  de  guide,  car,  seule,  elle  est 
égale  à  lui,  et  peut,  sans  défaillir,  supporter 
le  poids  de  son  nom. 

Vainement,  à  côté  de  son  culte,  essaie-t-on 
d'en  créer  un  rival  :  Jeanne  d'Arc,  déclarée 
vénérable  par  l'Église  après  avoir  été  condam- 
née par  elle,  Jeanne  d'Arc  réclamée  et  acca- 
parée par  les  catholiques,  érigée  en  thauma- 


XXIV  INTRODUCTION 

turge  dont  les  actes  merveilleux  ont  été  non 
seulement  inspirés,  mais  conduits  par  une  divi- 
nité, échappe  désormais  à  la  Patrie.  La  vision- 
naire que  mènent  saint  Michel  et  sainte  Cathe- 
rine, n'incarne  plus  l'âme  de  la  France,  cette 
âme  révoltée  contre  l'Anglais  envahisseur  qui, 
descendue  en  la  petite  bergère  de  Domrémy, 
lui  inspirait  ses  vaillants  espoirs  et  jusqu'à  la 
mort  son  amour  joyeux  et  doux  pour  notre 
terre.  La  statue  de  Jeanne,  que  chacun  hono- 
rait à  sa  mode,  pouvait  réunir  tous  les 
croyants  à  la  Patrie.  L'autel  de  Jeanne  ne 
réunira  plus  que  les  croyants  à  une  religion. 

Jeanne  d'ailleurs,  si  glorieux  que  soit  son 
souvenir,  représente  seulement  la  lutte  contre 
l'étranger,  la  défense  du  sol  natal.  Elle  est 
loin  dans  les  temps,  et  dans  des  temps  si  dif- 
férents du  nôtre,  que,  hormis  la  patrie,  rien 
de  ce  qui  l'a  touchée  et  fait  agir  n'est  pour 
nous  émouvoir.  Lui,  au  contraire,  tient  à  toutes 
nos  fibres  et  il  n'est  pas  un  atome  de  sa  chair 
dont  notre  chair  ne  soit  faite.  11  a  porté  notre 
société  tout  entière  ;  il  a  fait  ses  lois  et  ses 
institutions.  Il  lui  a  imprimé  la  forme  qu'elle 
garde  encore  après  un  siècle  écoulé.  Il  a  souf- 
fert toutes  nos  misères  ;  il  nous  a  donné  toutes 
nos  joies.  Vingt  années  durant,  il  a  conduit  cette 
résistance  formidable  de  la  France  toute  seule 
contre  l'Europe  tout  entière.  Il  a  été  la  Ré- 
volution en  ce  qu'elle  a  de  sublime  :  Il  a  été 


INTRODUCTION  XXV 

la  Patrie  en  ce  qui  est  le  plus  sacré,  car 
après  toutes  les  gloires  qu'il  lui  avait  données, 
il  a  succombé  avec  elle  et  c'est  un  commun 
désastre  qui  les  a  anéantis,  elle  pour  un  temps, 
lui,  en  tant  que  souverain,  pour  toujours 

Et  que  l'on  n'aille  point  dire  que,  à  ce  dé- 
sastre, ce  soit  Napoléon  qui  a  entraîné  la 
France.  L'histoire  est  là  pour  répondre.  Valois 
et  Bourbons,  la  Révolution  et  l'Empire,  le 
gouvernement  d'hier  et  celui  de  demain  ont 
rencontré  et  rencontreront  toujours  les  mêmes 
ennemis,  dès  qu'ils  seront  la  France,  qu'ils 
auront  souci  de  sa  mission,  de  ses  intérêts  et 
de  sa  gloire.  Les  coalitions  qu'on  forme  contre 
la  France  ne  tiennent  point  au  régime  intérieur 
qu'elle  adopte  ;  elles  tiennent  à  la  configura- 
tion même  de  l'Europe  et  à  ce  fait  que,  tou- 
jours, la  France  sera  jalousée  uniquement 
parce  qu'elle  est  la  France. 

Le  système  politique  auquel  les  rois  bour- 
bons  avaient  été  par  la  force  même  des  choses 
contraints  de  s'arrêter,  qu'ils  avaient  mis  trois 
règnes  et  deux  siècles  à  former,  c'est  —  qu'on 
y  regarde  —  le  même  système  que  Napoléon 
a  été  contraint  d'adopter;  seulement,  il  Ta 
réalisé  en  quinze  ans.  Les  Bourbons  avaient 
dû,  pour  couvrir  leurs  frontières,  constituer 
la  Ligue  du  Rhin,  mettre  des  rois  à  eux  sur 
les  trônes  d'Espagne  et  de  Naples,  se  créer  un 


XXVI  INTRODUCTION 

point  d'appui  dans  la  haute  Italie,  chercher 
l'annexion  de  la  Belgique.  Qu'a  fait  d'autre 
Napoléon? 

Avec  l'Angleterre  est-ce  lui  qui  a  engagé  la 
lutte?  Qu'on  laisse  de  côté  la  Guerre  de  Cent 
'ans,  les  Guerres  de  religion,  qu'on  ne  prenne 
l'histoire  qu'à  Louis  XIV,  où  est  la  page  qui 
n'est  point  rougie,  par  les  Anglais,  du  sang  de 
France?  Guerre,  de  1666  à  1667,  de  1672  à 
1679,  de  1688  à  1697,  de  1701  à  1714,  de 
1740  à  1748,  de  1755  à  1763,  de  1778  à  1783T 
de  1793  à  1800:  dans  le  seul  dix-huitième  siècle, 
sur  cent  années,  quarante  et  une  de  guerre  ou- 
verte,  déclarée,  officielle.  Quiconque  sur  le  con- 
tinent attaque  la  France,  a  l'Angleterre  der- 
rière soi.  C'est  Napoléon  qui  gouverne  et  cela 
continue  comme  au  temps  des  Bourbons:  c'est 
que  ce  ne  sont  ni  les  Bourbons,  ni  Napoléon 
que  l'Angleterre  prétend  détruire,  c'est  la 
France. 

En  ces  quinze  ans,  se  trouve  ramassée  et 
représentée  tout  entière  l'histoire  nationale. 
A  lui  seul,  Napoléon  synthétise  les  grandeurs 
et  les  désastres  de  toute  la  dynastie  bourbo- 
nienne. Par  lui,  se  résument,  se  confondent 
et  se  rejoignent  des  victoires  pareilles  à  De- 
nain  et  des  défaites  semblables  à  MalplaqueL 
En  lui,  s'incarne  à  la  fois  la  lutte  pour  l'indé- 
pendance des  mers  et  la  lutte  pour  les  fron- 


INTRODUCTION  XXVII 

tières  naturelles.  Gomme  Henri  IV,  il  apporte 
la  paix  aux  consciences  ;  comme  Louis  XIV, 
il  organise  l'administration  ;  mieux  que  tous 
les  rois,  il  fait  l'unité  de  la  nation,  et  Condé, 
Turenne,  Luxembourg,  Villars,  Saxe,  sont  ses 
soldats  dans  le  passé  comme  dans  le  présent 
Lannes,  Davout  et  Masséna. 

La  méconnaissance  de  Napoléon  a  mené  la 
France  et  son  armée  aux  désastres  de  1870; 
elle  a  mené  la  nation  aux  orgies  du  parlemen- 
tarisme, à  cette  corruption  éhontée  qui  a  fait 
de  la  halle  aux  lois  une  bourse  aux  suffrages  ; 
elle  a  mené  le  gouvernement  même  à  cet 
abaissement  du  principe  d'autorité  qui  a  relâ- 
ché tous  les  ressorts,  détruit  l'administration, 
introduit  l'indiscipline  dans  toute  la  hiérar- 
chie ;  elle  a  mené  la  société  à  cette  anarchie 
morale  qui  a  pourri  et  désagrégé  la  classe  qui 
se  prétend  dirigeante  bien  avant  qu'elle  ait 
provoqué  dans  la  classe  qui  ne  possède  point 
et  qui  ne  veut  plus  être  dirigée,  le  prosélytisme 
de  la  bombe.  Cette  société  a  peur  à  présent. 
C'était  quand  on  jetait  bas  celui  qui  seul  pou- 
vaic  la  protéger  qu'elle  aurait  dû  trembler.  Elle 
s'étonne  de  la  fréquence  des  attentats  anar- 
chistes. C'est  leur  rareté  qui  devrait  l'étonner. 
Lorsque  l'anarchie  est  dans  les  esprits  des 
bourgeois,  comment  ne  descendrait-elle  pas 
dans  la  masse  du  peuple?  Pourquoi  les  bour- 


XXVIII  INTRODUCTION 

geois  auraient-ils  seuls  le  monopole  de  satis- 
faire leurs  appétits,  dès  que  les  appétits 
et  les  intérêts  servent  uniquement  de  base  à 
la  Société,  que  le  principe  d'autorité  n'a  plus 
de  fidèles  et  que  la  Patrie  même  n'est  qu'une 
figure  oratoire  qui  sert  à  couvrir  toutes  les 
dépenses  et  à  justifier  toutes  les  concussions? 

La  Patrie,  l'Autorité,  la  Société,  voilà  ce  que 
représente  Napoléon.  Lui  seul  nous  apporte 
une  foi  et  une  espérance  commune,  une  com- 
mune religion,  un  culte  commun.  Lui  seul 
nous  peut  délivrer  d'une  terreur  commune. 
En  lui  seul,  nous,  Français,  qui  ne  sommes 
point  des  oppresseurs  et  qui  sommes  las  d'être 
des  opprimés,  nous  pouvons  et  devons  com- 
munier. C'est  parce  qu'ils  ont  su  honorer 
leurs  héros  et  leur  garder  des  âmes  fidèles 
que,  à  côté  de  nous,  d'autres  peuples  ont 
grandi.  Un  cuistre  a  dit  que  le  maître  d'école 
prussien  avait  vaincu  à  Sadowa,  sottise  :  c'est 
Frédéric  le  Grand.  Et  c'est  lui,  vivant,  qui,  à 
Sedan,  a  vaincu  Napoléon  mort. 

La  France  couchée  en  son  armure  de  guerre 
dort  d'un  lourd  sommeil,  d'un  sommeil  qui 
dure  depuis  vingt-quatre  ans.  Autour  d'elle, 
grouille  et  s'agite  la  tourbe  des  rhéteurs  et 
des  vendus  qui  la  tiennent  pour  leur  proie. 
Ils  crient  et  disputent,  ils  hurlent  des  chiffres, 
ils  simulent  des  indignations,  ils  sifflent,  ils 


INTRODUCTION  XXIX 

rient,  ils  s'amusent.  Elle,  sans  que  leur  bruit 
parvienne  à  troubler  son  rêve,  repose,  rêvant 
aux  temps  passés,  et  elle  ne  sent  même  pas 
qu'ils  lui  ont  volé  son  manteau  de  pourpre 
pour  s'y  tailler  comme  des  tuniques  des  rois. 
Mais,  que  le  Héros,  appelé  par  ces  clameurs, 
gravisse  la  montagne,  qu'il  paraisse,  que, 
d'un  geste,  il  disperse  et  précipite  cette  bande 
de  gouvernants,  qu'il  se  penche  au  chevet  de 
la  Vierge  guerrière  et  qu'il  la  baise  au  front, 
soudain,  elle  se  dressera  plus  radieuse  et  plus 
fière,  sa  lance  au  poing,  son  casque  au  front; 
telle  que,  jadis,  lorsque,  planant  dans  l'azur 
au-dessus  des  aigles  envolées,  elle  menait  les 
travailleurs  de  gloire  faire  leur  moisson  dans 
les  plaines  d'Iéna. 

S'il  tarde,  le  Héros  que,  depuis  des  jours, 
nous  attendons,  si  la  mort  doit  nous  prendre 
avant  son  heure,  au  moins  par  le  culte  de 
Celui-là  qui,  à  nos  pères,  fut  le  sauveur,  pré- 
parons une  génération  qui  soit  pieuse  à  sa 
mémoire,  qui  reçoive  l'enseignement  de  son 
histoire  et  grandisse  dans  sa  religion.  Qui 
sait  ?  Il  se  trouvera  peut-être  quelque  enfant, 
né  pour  la  gloire,  qui  se  sentira  digne  de 
prendre  ses  traces  et  qui,  par  un  Montenotte, 
montrera  qu'il  sait  les  chemins  qui  conduisent 
à  Marengo... 

Frédéric  Masson. 

Mars  1894. 


LA   JOURNÉE 


DE  L'EMPEREUR  AUX  TUILERIES 


LA 

JOURNÉE  DE  L'EMPEREUR 

AUX    TUILERIES 


1 
L'ÉTIQUETTE 

Un  nouvel  ordre  de  choses  est  né.  Une 
monarchie  nouvelle  est  établie  sur  les  ruines. 
Est-ce   monarchie   qu'il  faut  dire? 

Sans  doute,  celui  qui  vil  aux  Tuileries  est  seul 
à  commander,  et,  en  cela,  il  a  un  rapport  avec 
ses  prédécesseurs  :  mais,  eux,  c'était  par  nais- 
sance et  lui,  c'est  par  conquête.  Si  d'esprit,  d'ac- 
tivité, de  génie,  il  ne  peut  être  mis  près  d'eux  en 
parallèle,  —  car,  eux  tiennent  tout  des  autres, 
et  lui  tient  tout  de  lui-même,  —  combien  il  s'en 
faut  qu'il  trouve  en  soi  une  somme  d'autorité 
comparable  à  celle  qui  faisait  comme  partie  in- 
tégrante de  leur  personne! 

Le  Roi  Très  Chrétien  se  présentait  à  ses  peuples 
environné  des  ombres  lumineuses   des  rois  ses 

i 


2  LA    JOURNÉE    DE     i/EMPEREUR 

ancêtres;  et  ces  rois  étaient  si  nombreux  et 
si  lointains  qu'ils  remontaient  jusqu'aux  ori- 
gines même  de  la  nation;  ils  étaient  si  intime- 
ment liés  à  elle  que  leur  nom  s'associait  à  chacun 
de  ses  agrandissements,  de  ses  victoires  et  de  ses 
revers  et  que  l'histoire  de  la  Maison  de  France 
était  l'histoire  même  de  la  France.  Morceau  à 
morceau,  ces  rois  n'en  avaient-ils  pas  construit 
l'édifice  et,  par  leurs  lois  et  leurs  institutions, 
n'avaient-ils  pas,  sur  chacun  des  êtres,  si  profon- 
dément marqué  leur  empreinte  que  nul  n'avait 
même  l'idée  qu'il  pût  être  régi  d'après  d'autres 
modes  et  que,  durant  des  siècles,  se  révolter, 
c'était  en  appeler  au  roi  du  roi  lui-même.  Toute 
justice  émanant  de  lui,  il  suffisait  qu'il  sût  pour 
que  toute  justice  fût  rendue  par  lui. 

Au  devant  du  Roi,  comme  un  rempart,  cette 
innombrable  clientèle  de  gentilshommes,  atta- 
chés à  lui  par  tradition  bien  plus  que  par  intérêt, 
obligés  à  servir  dans  les  armées  par  devoir  fami- 
lial et  par  honneur  de  caste,  tenant  la  fidélité  si 
ordinaire  et  si  unie  qu'ils  n'estimaient  point  qu'ils 
eussent  à  en  parler,  et  qu'ils  eussent  trouvé 
indigne  d'en  prêter  serment  :  ils  étaient  de 
même  race  que  Fabert  et,  comme  lui,  pour  le 
Roi,  ils  eussent  mis  à  la  brèche  leur  personne,  leur 
famille  et  tout  leur  bien.  Ils  en  ont  témoigné  par 
leur  émigration,  par  leurs  campagnes  à  l'Armée 
de  Condé,  par  Quiberon,  par  l'échafaud.  Rien, 


l/ÉTIQUETTE  3 

chez  aucun  peuple, n'égale  ce  témoignage  de  toute 
une  caste  en  faveur  d'un  gouvernement.  Pour 
affirmer  sa  foi  monarchique,  la  Noblesse  a  donné 
sa  vie,  elle  a  donné  sa  fortune,  elle  a  donné 
le  patrimoine  de  ses  enfants,  elle  a  souffert  le 
froid,  la  faim,  toutes  les  misères,  des  misères 
pour  elle  bien  pires  que  la  mort;  elle  a  fait 
cela  après  des  siècles  entiers  de  domination  et 
d'opulence,  alors  qu'on  la  croyait  énervée  par 
sa  fortune,  par  une  civilisation  raffinée,  par  les 
mésalliances  que,  pour  se  soutenir,  elle  avait  dû 
former.  Pour  la  guérir  des  vices  qu'elle  avait  pris, 
il  avait  suffi  du  devoir  s'imposant  net,  ferme  et 
clair;  car,  en  elle,  la  surface  seule  était  atteinte; 
le  cœur,  sous  l'habit  de  soie,  était  resté'tel  que 
sous  l'armure  et  l'Honneur  n'y  parlait  pas  en  vain. 

A  côté  de  la  Noblesse,  le  Clergé,  apportant  au 
Roi,  évêque  de  l'extérieur,  cette  force  incom- 
mensurable d'une  religion  volontairement  asso- 
ciée à  la  monarchie,  ayant  épousé  ses  prétentions, 
adopté  ses  principes,  si  intimement  unie  à  elle 
que  sa  subordination  au  chef  temporel  était  de- 
venue vis-à-vis  du  chef  spirituel  la  garantie  de 
ses  libertés.  Nulle  contestation  par  les  prêtres 
sur  l'origine  du  pouvoir  civil,  nulle  discussion  sur 
la  forme  dans  laquelle  il  était  exercé  :  Dieu  même 
proclamé  l'instituteur  de  la  royauté  et  les  actes 
du  souverain  tombant  de  la  Chaire  de  Vérité 
presque  pareils  à  des  dogmes. 


4  LA    JOURNÉE    DE    l'eMPERELR 

Puis  le  Tiers,  lié  à  la  Monarchie  par  les  mille 
charges  de  finance  et  de  judicature,  par  les  mille 
petits  honneurs  à  ambitionner,  à  acquérir  ou  à 
recevoir  et  qui,  d'échelon  en  échelon,  de  généra- 
tion en  génération,  le  menaient  à  tenir  sa  place 
dans  TÉtat  ou  à  la  Cour.  Toute  une  hiérarchie  le 
séparait  du  Roi,  mais  cette  hiérarchie  avait  des 
degrés  qu'on  pouvait  franchir.  Il  était  des  exem- 
ples de  bourgeois  qui,  sous  les  rois,  avaient  donné 
leurs  ordres  aux  hommes  d'épée  et  fait  souche 
de  ducs  et  pairs.  A  quoi  n'arrivait-on  pas  par  la 
finance  si  l'on  savait  marier  ses  filles?  Que  ne 
pouvait-on  par  le  Parlement  dès  qu'on  s'était 
procuré  une  charge?  La  Noblesse  avait  l'épéer 
mais  le  Tiers  avait  l'argent  :  il  achetait  tout  ce 
qui  était  à  vendre  et  déjà  combien  de  choses 
à  vendre.  Sans  doute  le  Tiers  avait  ses  fron- 
deurs; mais  ils  étaient  en  nombre  si  restreint 
qu'à  peine  ils  comptaient.  Il  fallut,  pour  les 
multiplier,  le  bouleversement  produit  dans  ren- 
seignement secondaire  par  l'abolition  de  la  Com- 
pagnie de  Jésus.  Tant  que  les  effets  ne  s'en  furent 
pas  produits,  les  ambitions  du  Tiers  allaient  à 
garnir  ses  poches  s'il  était  dans  les  Fermes,  à 
s'avancer  s'il  était  au  Palais  ou  dans  l'Adminis- 
tration, et,  s'il  n'était  rien  de  cela,  à  gagner  des 
grades  dans  sa  ville,  sa  compagnie,  sa  jurande 
ou  son  métier.  Sa  vanité  n'attendait  que  des  let- 
tres-patentes pour  se  croire  appariée  à  la  No- 
blesse; ce  n'était  que  par  envie  qu'il  se  disait 


L  ÉTIQUETTE  5 

^gaîitaire,  mais  le  Roi  était  trop  haut  pour  qu'il 
l'enviât. 

La  surface  est  cela  :  Au  profond,  des  vertus 
très  grandes,  d'abord  le  sens  du  respect,  puis 
l'instinct,  le  goût,  la  passion  d'acquérir  et  de 
monter,  la  patience,  l'économie,  l'honnêteté.  Les 
générations  comptent  peu  pour  lui  :  11  n'est  point 
pressé  et  sait  travailler  pour  l'avenir. 

A  un  roi  qui  sait  jouer  de  lui,  il  ne  refuse 
point  de  prêter  son  argent,  pourvu  qu'il  croie  en 
acheter  quelque  chose.  11  ne  donne  guère  son 
sang,  parce  qu'il  n'en  tirerait  point  un  profit  et 
que  cela  est  affaire  aux  gentilshommes,  mais 
qu'on  le, fasse  noble  et  il  montrera  que  le  cou- 
rage s'apprend  plus  vite  encore  que  les  belles 
manières.  Moins  les  privilèges  qu'il  a  conquis 
sont  importants,  plus  il  y  tient.  Si  l'on  y  touche, 
il  s'exaspère.  Ce  n'est  point  lui  qui,  de  lui-même, 
a  fait  la  Révolution  ;  au  début,  il  a  suivi  quelques 
nobles  déclassés  et  endettés  qui  lui  ont  montré 
la  route;  puis,  il  a  pris  ses  avantages,  mais  uni- 
quement parce  que  le  Roi  et  la  Noblesse  s'aban- 
donnaient. Pour  l'amener  à  souhaiter,  puis  à 
opérer  un  changement,  il  a  fallu  que  ceux  qui 
avaient  tout  intérêt  à  l'éviter  fussent  les  premiers 
à  le  prêcher,  que  ceux  qui  avaient  la  garde  du 
principe  d'autorité  employassent  toutes  les  armes 
pour  le  détruire.  Encore  le  Tiers-État  véritable, 
le  Tiers-État  arrivé  n'a-t-il  que  subi,  non  con- 
duit. Le  .monarchie  constitutionnelle  l'eût  satisfait 


6  LA     JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

pleinement,  parce  qu'il  y  prévoyait  son  règne... 
Pour  le  Roi,  qu'il  mettait  hors  de  cause,  il  gar- 
dait, après  trois  années  de  Révolution,  une  sorte 
de  religion  respectueuse  et,  par  la  suite,  pour 
arrêter  l'expression  de  son  vœu,  il  a  fallu,  de 
1792  à  1798,  ces  trois  coups  d'État  électoraux  : 
les  Massacres  de  Septembre,  le  13  Vendémiaire, 
le  18  Fructidor.  Le  Tiers  a  eu  ses  déclassés 
comme  la  Noblesse  a  eu  les  siens,  mais  les  uns 
pas  plus  que  les  autres  ne  sont  l'expression  de 
leur  ordre  qu'ils  avaient  renié  et  qui  les  re- 
niait. 

Le  Tiers,  en  masse,  était  royaliste  et  est  de- 
meuré tel. 

Au-dessous  du  Tiers,  tout  en  bas,  il  y  a  le 
Peuple  jui,  à  des  jours  solennels,  sous  les  clo- 
ches sonnant  à  volées,  entrevoit  dans  une  pous- 
sière dorée,  au  milieu  du  scintillement  des  aciers, 
un  être  surnaturel,  chargé  d'or,  brillant  de  pier- 
reries, qui  passe  comme  un  éclair,  traîné  par 
huit  chevaux,  en  un  carrosse  d'or.  Nulle  approche 
possible,  nul  contact  même  de  hasard,  sauf  au 
jour  où  ce  roi,  l'élu  de  Dieu,  revenant  de  l'autel 
et  sacré  de  la  triple- onction,  touche  de  sa  main 
les  hideuses  plaies  des  plus  pauvres  de  ses  sujets 
et  les  guérit.  Nulle  apparition  presque  que  dans 
des  fêtes  religieuses  ou  des  solennités  militaires  : 
dans  les  unes,  prêtre-roi;  dans  les  autres,  héri- 
tier des  conquérants,   chef  et   conducteur  des 


L   ÉTIQUETTE  7 

hommes  d'épée,  défenseur  providentiel  de  son 
peuple. 

Ce  qui  est  de  son  existence  vulgaire  et  pareille 
à  celle  du  commun  des  êtres,  s'abolit  pour  la 
foule;  la  notion  s'en  perd  et  s'en  étouffe  dans  ces 
cloisons  étanches  qui,  superposées,  séparent  le 
souverain  de  la  multitude,  et  où  s'encastrent  les 
diverses  classes  des  gens  de  la  Cour.  Il  reste  un 
être  très  grand,  très  bon  et  très  juste,  dont  la 
volonté  est  la  loi  même,  qui  vit  dans  un  palais 
d'or,  mange,  boit,  couche,  roule  dans  l'or,  un 
être  dont  l'étrange  longévité,  deux  fois  répétée, 
fait  le  règne  comme  éternel,  sans  commence- 
ment, ni  fin.  De  1643  à  1774,  en  cent  trente  ans, 
deux  rois  seulement,  deux  rois  qui  portent  le 
même  nom,  Louis  tous  deux;  qui,  de  visage,  se 
ressemblent  à  les  prendre  l'un  pour  l'autre; 
n'est-ce  pas  toujours  le  même,  un  roi  qui  cesse 
d'avoir  une  personnalité  pour  être  seulement  Le 
Roi?  Et,  de  là,  une  vénération  plus  grande,  une 
sorte  d'écrasement  devant  ce  maître  qui  est  hors 
de  l'Humanité,  dont  l'existence  échappe  aux  lois 
communes,  qui  est  si  loin,  si  haut,  si  pareil  à  un 
Dieu... 


A  présent,  rien  ne  subsiste.  Tout  ce  qui  a  été 
le  respect,  la  consolation,  l'ambition  des  généra- 
tions passées,  tout  bafoué,  avili,  brisé,  détruit, 
aboli;  les  noms  même  voués  aux  Diev".  infer- 


è  LA    JOURNÉE     DE     LE M TER EUR 

naux.  Plus  de  lois,  mais,  au  caprice  d'Assemblées 
en  délire,  des  décrets  rapportés  aussitôt  presque 
qu'ils  sont  rendus  et  auxquels  on  se  demande  si 
la  peine  de  mort  punira  d'avoir  obéi  ou  désobéi. 
Plus  d'institutions  nationales,  mais  tour  à  tour 
l'Angleterre,  Sparte  ou  Rome  devenus  des  mo- 
dèles ;  plus  de  mœurs,  mais  le  despotisme  des 
bas  instincts;  toutes  les  classes,  tous  les  états, 
toutes  les  professions,  toutes  les  fortunes  se- 
couées comme  en  un  van  par  quelque  gigan- 
tesque vanneur  sourd,  aveugle  et  fou;  la  pros- 
titution légalisée  par  le  divorce  ;  la  famille 
supprimée,  l'amitié  proscrite,  la  pudeur  morte, 
et,  seul  maître  de  tout,  seul  souverain  des  êtres, 
seul  respecté,  seul  adoré,  l'Argent,  l'Argent  qui 
a  remplacé  Dieu,  le  Roi  et  la  Noblesse,  qui  donne 
tous  les  droits,  usurpe  tous  les  privilèges,  affecte 
toutes  les  tyrannies,  corrompt  toutes  les  âmes 
et,  de  cette  France  livrée  aux  agioteurs,  aux  vo- 
leurs et  aux  banquiers,  fait  une  halle  immense 
où  tout  est  à  vendre  :  la  Patrie,  la  Justice,  la  Loi, 
l'Honneur,  tout,  hormis  la  Gloire. 

L'homme  de  Gloire  est  venu  qui,  après  les  dix 
années  qu'ont  duré  le  despotisme  parlementaire, 
et  l'anarchie  des  Assemblées  souveraines,  a  sa- 
tisfait le  dégoût  du  peuple;  un  coup  de  baguette 
sur  un  tambour,  l'apparition  de  quelques  grena- 
diers dans  l'orangerie  de  Saint-Cloud,  c'en  a  été 
fait  et,  au  même  moment,  l'Argent  a  reconnu  son 


L'ÉTIQUETTE  9 

maître,  celui  que  seul  il  ne  peui  acheter,  ca*» 
tout  For  du  monde  ne  peut  payer  Montenotte  ou 
Rivoli. 

Mais  pour  refaire  une  France,  rien;  rien  que 
ces  toges  en  lambeaux  trempées  de  sanie  et  de 
boue  qui,  dans  le  parc  où  les  Cinq-Cents  les  ont 
jetées  en  fuyant,  font  çà  et  là  une  tache  rouge 
qui  semble  encore  du  sang.  Avec  rien,  il  faut 
rétablir  une  nation  :  pour  cela  restituer  la  Foi  qui 
fait  les  prêtres,  l'Honneur  qui  fait  les  soldats, 
l'Honnêteté  qui  est  le  lien  des  êtres  et  des  peuples 
civilisés.  Avant  tout,  et  pour  commencer,  il  faut 
relever  ce  principe  d'autorité  contre  lequel, 
depuis  quatre-vingts  ans,  s'acharnaient  comme  à 
l'envi,  pour  le  discréditer  et  le  détruire,  les  rois, 
les  reines,  les  ministres  et  les  courtisans  avant 
même  qu'il  fût  tomLé  à  être  la  proie  des  imbé- 
ciles, des  ratés  et  des  fous. 

Mais,  à  ce  principe  d'autorilé,  comment  rendre 
l'intensité  qu'il  avait  naturellement  sous  les 
Rois?  Sans  doute  le  général  d'Italie  et  d'Egypte 
apporte  son  prestige  personnel  à  la  magistrature 
dont  il  est  revêtu;  sans  doute,  il  lui  donne  comme 
base  le  consentement  unanime  d'une  nation,  as- 
oiffée  de  la  sécurité  pour  le  présent  et  pour 
quelque  avenir;  sans  doute,  sa  personne  est 
adorée  dans  l'armée  et  dans  une  partie  du 
peuple  ;  mais,  comme  tout  cela  est  peu  de  chose 
en  comparaison  de  cette  somme  de  puissance  que 


40  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

les  derniers  rois  Bourbons  possédaient  virtuelle- 
ment sans  se  donner  nulle  peine,  par  le  fait  seul 
qu'ils  étaient  nés,  et  qui  a  permis  que,  malgré 
leurs  maîtresses  et  leurs  femmes,  ils  régnassent 
soixante  ans. 

Il  manque  au  principe  d'autorité,  tel  que  Bo- 
naparte le  représente,  une  institution  divine;. il 
y  manque  cette  escorte  de  noblesse  dont  la  fidé- 
lité ne  peut  être  corrompue  ;  il  y  manque  cet 
éloignement  grandiose,  ce  recul  dans  les  temps 
et  dans  l'espace  qui,  du  souverain  devenu  comme 
un  être  d'imagination  et  de  rêve,  faisait  le  maître 
nécessaire,  indiscuté,  irresponsable,  presque  im- 
personnel, de  son  peuple. 

Ce  n'est  que  par  degrés  que  Napoléon  perçoit 
ces  distances,  et  ce  n'est  qu'à  proportion  que  son 
pouvoir  s'accroît.  Au  début,  magistrat  populaire, 
partageant,  au  moins  nominalement,  l'exercice 
de  la  souveraineté,  il  n'est,  aux  termes  mêmes  de 
la  Constitution,  qu'un  membre  du  gouvernement, 
nommé  pour  dix  années,  indéfiniment  rééligible, 
il  est  vrai,  mais  soumis  comme  ses  collègues  à 
cette  obligation  de  la  réélection  qui  est  le  carac- 
tère propre  de  la  forme  républicaine.  Sa  dictature 
d'espèce  nouvelle,  ne  saurait  avoir  rien  de  com- 
mun avec  la  royauté  :  c'est  de  la  souveraineté 
nationale  qu'elle  procède  en  droit,  et,  en  fait,  c'est 
l'armée, c'est-à-dire  la  force,  qui  l'a  établie;  c'est 
par  le  consentement  du  peuple  et  par  la  force 
qu'elle  se  maintient. 


L  ETIQUETTE  H 

Même,  lorsque,  deux  années  après  Brumaire, 
Bonaparte  s'est  libéré,  de  l'éventualité  de  la  réé- 
lection; que,  parle  Consulat  à  vie,  il  a  obtenu 
toutes  les  prérogatives  du  souverain,  sauf  l'héré- 
dité, il  n'est  encore  qu'un  magistrat.  La  base  de 
son  pouvoir  est  toujours  identique;  sa  qualité 
n'est  point  indélébile,  son  autorité  est  dépendante. 
Même  lorsque  le  dernier  degré  est  franchi,  que, 
comme  les  anciens  rois,  il  est  monté  au  trône  et 
qu'il  a  ceint  sa  tête  de  la  couronne,  c'est  encore  à 
une  puissance  extérieure  à  la  sienne  et  supérieure 
qu'il  doit  se  référer  et  si,  dans  la  formule  exécu- 
toire de  ses  décrets,  il  rejette  les  mots  exprès  de 
volonté  du  peuple,  il  est  contraint  de  reconnaître 
qu'il  est  Empereur  par  les  Constitutions  de 
la  République,  ce  qui  implique  la  reconnais- 
sance à  tous  les  degrés  de  la  souveraineté  natio- 
nale. Qui  a  un  souverain  au-dessus  de  soi,  fût-ce 
le  peuple,  n'est  point  souverain.  L'autorité  dont 
l'Empereur  est  investi,  est  donc  loin  encore  de 
celle  des  rois.  Qu'elle  soit  despotique,  qu'elle 
rejette  tout  contrôle,  qu'elle  s'exerce  avec  les 
formes  les  plus  rigoureuses,  elle  n'aura  jamais 
cette  énergie  potentielle  qu'avait  l'autorité  royale  ; 
elle  ne  peut  plus  l'avoir;  les  Bourbons  même,  s'ils 
revenaient,  ne  sauraient  la  retrouver.  La  Révolu- 
tion a  brisé  le  charme;  elle  a  interrompu  la  pres- 
cription, elle  a  démontré  que  les  rois  pouvaient 
être  renversés;  elle  a  laissé  derrière  elle  une 
trace   indéfinie  de  scepticisme;  elle  a  aboli  la 


12  LA    JOURNÉE    DE     l'EMTEREUR 

vénération  et,  par  ces  serments  répétés  qu'elle  a 
exigés  pour  tant  de  constitutions  diverses,  elle  a 
détruit  le  sentiment,  la  notion  même  de  la  fidé- 
lité. Désormais,  la  trahison  n'est  plus  trahison 
dès  qu'il  s'agit  de  politique  et,  pour  violer  la  foi 
qu'il  a  promise,  tout  homme  trouve  en  sa  cons- 
cience des  arguments  qui  le  délient,  lui  permet- 
tent de  garder  sa  place  et  de  servir  Tun  après 
l'autre,  avec  un  zèle  égal,  tous  les  régimes  qui 
se  succèdent.  Louis  XVIII  aura  beau,  à  son 
retour,  dater  ses  premiers  actes  royaux  de  la 
dix-huitième  année  de  son  règne  et,  de  cette 
façon  qui  seule  est  logique,  établir  la  légitimité 
de  son  pouvoir;  il  aura  beau  se  placer  au-dessus 
des  faits  pour  n'affirmer  que  le  droit;  ce  droit,  il 
aura  beau  proclamer  que  seul  il  le  représente  et 
l'incarne,  on  n'y  croit  plus.  Lui-même  peut-il  y 
croire  encore? 

Si  l'autorité  souveraine  ne  peut  recouvrer  inté- 
gralement le  prestige  qui  s'attachait  naturelle- 
ment à  elle  avant  la  Révolution,  du  moins,  en 
devenant  empereur,  Napoléon  prétend-il  lui  res- 
tituer dans  la  mesure  où  il  peut  l'accommoder  à 
l'esprit  de  son  temps,  les  deux  éléments  qu'il 
juge  essentiels,  non  seulement  parce  qu'ils  ont 
fait  subsister  la  monarchie  Bourbonienne,  mais 
parce  qu'ils  sont  obligatoirement  la  base  et  la 
sauvegarde  de  toute  monarchie  héréditaire. 

Il  faut  à  son  trône  une  origine  surnaturelle  et 


L'ÉTIQUETTE  13 

un  entourage  d'hommes  qui,  devant  exclusive- 
ment au  nouveau  régime  la  satisfaction  de  leurs 
ambitions  et  de  leurs  appétits,  se  dévouent  entiè- 
rement à  lui;  il  lui  faut  enfin  une  décoration  qui, 
aux  yeux  du  peuple,  le  place  au  même  rang  que 
le  trône  renversé  des  anciens  rois  nationaux,  que 
les  trônes  subsistants  des  rois  voisins.  Et  alors, 
de  singulières  difficultés  :  Napoléon  ne  veut  cal- 
quer aucun  modèle  étranger.  Il  ne  doit  cher- 
cher ses  exemples  que  dans  l'histoire  nationale. 
Or,  les  derniers  rois  ne  peuvent  lui  en  fournir, 
car  ils  résumaient  tout  l'effort  accompli  par  leurs 
ancêtres;  en  eux,  la  dynastie  qu'ils  incarnaient 
avait  fourni  sa  forme  définitive  :  ils  étaient  la 
résultante  des  siècles.  Napoléon,  lui,  fonde  sa 
dynastie.  Ce  n'est  donc  qu'aux  fondateurs  de 
dynasties  qu'il  peut  emprunter  quelques  erre- 
ments. 

Il  en  est  deux  :  l'un  n'a  été  qu'un  grand  sei- 
gneur élu  par  des  seigneurs  ses  égaux  ;  son  pou- 
voir était  limité  par  l'oligarchie  dont  il  était 
l'émanation  et  dont  il  avait  mandat  de  sauve- 
garder les  privilèges.  Aucune  ressemblance  entre 
la  position  de  Napoléon  et  celle  de  Hugues  Capet 
et  ce  n'est  point  du  duc  de  France  devenu  roi  de 
de  France  qu'un  empereur  peut  s'inspirer. 

L'autre  a  tenu  des  services  de  son  père  une 
recommandation,  non  une  hérédité.  Il  n'a  pas 
été  désigné  par  quelques-uns;  il  a  été  l'élu  de 


14  LA    JOURNÉE     DE     l/EMPEREUR 

la  nation  entière,  de  la  nation  armée,  la  seule 
qui  comptât  :  par  là,  il  a  été  César.  Pourtant 
il  n'a  regardé  son  règne  comme  assuré,  sa  dy- 
nastie comme  fondée,  que  lorsque  le  Pape,  in- 
terprète de  Dieu  et  arbitre  de  l'autorité  spiri- 
tuelle, a  eu  versé  sur  sa  tête  l'huile  sainte  et  posé 
sur  son  front  la  couronne.  Ce  sacre,  il  pouvait  le 
demander  aux  évoques  de  son  empire,  mais  c'est 
du  chef  de  la  religion  qu'il  a  voulu  le  recevoir, 
de  celui  qui  lie  et  qui  délie  et  duquel,  pour  tout 
chrétien,  émane  toute  vérité. 

L'exemple  est  là.  La  similitude  des  situation 
est  frappante  et  s'impose  à  la  pensée.  Si  Napo- 
léon ne  s'est  point  recommandé  de  son  père,  il 
s'est  recommandé  de  ses  victoires.  Il  a  été  l'élu 
de  tous,  du  peuple  et  de  l'armée,  et  il  est  César; 
mais,  comme  Charlemagne,  il  ne  tient  point  que 
l'élection  nationale  supplée  à  l'origine  surnatu- 
relle. Par  les  deux  Concordats,  il  a  rétabli  la  re- 
ligion catholique  en  France  et  en  Italie  :  en  le 
faisant,  il  a  cru  céder  aux  vœux  des  deux  nations; 
à  bon  droit  il  les  suppose  catholiques.  Comme 
Charlemagne,  c'est  donc  du  Pape  et  du  Pape  seul, 
qu'il  peut  réclamer  l'investiture.  Ainsi  donnera- 
t-il  à  son  autorité  l'origine  divine  qui  lui  manque 
et,  remontant  le  cours  des  âges,  unira-t-il  la  qua- 
trième dynastie  à  la  seconde. 

C'est  pour  cela  que  Napoléon  invoque  sans  cesse 
le  souvenir  de  Charlemagne,  qu'il  lui  dédie  le  mo- 
nument gigantesque  projeté  sur  la  place  Vendôme, 


h  Ë T I Q  U E  T  T  fi  15 

qu'il  lui  érige  une  statue  à  Aix-la-Chapelle,  que, 
en  toute  occasion,  il  affirme  et  témoigne  son  admi- 
ration pour  le  grand  homme  dont  il  a  voulu,  dos 
qu'il  a  été  empereur,  vénérer  les  reliques  à  Aix- 
la-Chapelle.  Peut-être  quelque  tradition  des  Ca- 
dolingiens,  ses  ancêtres,  excite  encore  la  grande 
passion  qu'il  porte  à  «  son  auguste  prédéces- 
seur »  ;  peut-être,  quelque  souvenir  des  Empe- 
reurs de  Byzance,  dont  une  légende  le  fait  des- 
cendre; mais  il  suffit  qu'il  ouvre  l'histoire  pour 
établir  entre  la  destinée  de  Charlemagne  et  sa 
destinée  à  lui-même  de  si  étranges  rapproche- 
ments qu'ils  l'engagent  et  comme  l'obligent  à  ne 
point  chercher  d'autre  modèle. 

Lui  aussi  occupe  la  place  des  rois  légitimes  et 
prétend  substituer  sa  dynastie  à  la  leur  ;  lui 
aussi,  les  yeux  fixée  sur  l'Italie  qu'il  a  deux  fois 
conquise,  tient  son  empire  incomplet  s'il  ne 
règne,  en  même  temps  que  sur  les  Français,  sur 
les  peuples  de  la  Péninsule;  lui  aussi  a  vu  tous 
les  Allemands  de  l'Est  soulevés  contre  le  principe 
qu'il  représente  et  ses  lieutenants  sont  ailés,  aux 
lieux  où  combattit  Charlemagne,  abattre  leur  ré- 
volte. 

Lorsque  Napoléon  dit  :  «  Je  suis  Charlemagne 
parce  que,  comme  Charlemagne,  je  réunis  ma 
couronne  de  France  à  celle  des  Lombards  et  que 
mon  empire  touche  à  l'Orient  »,  c'est  là  le  cri 
de  son  cœur.  Aussi  c'est  sur  le  costume  impérial 
de  Charlemagne  qu'il  copie  son  costume  du  Sacre  ; 


46  LA    JOURNÉE    DE     l/EMrEREUR 

c'est  le  blason  attribué  à  Charlemagnc,  un  aigle* 
d'or  sur  champ  d'azur,  qu'il  prend  pour  ses  ar- 
moiries; ce  sont  les  insignes  impériaux  de  Char- 
lemagne  :  la  couronne,  le  sceptre,  l'épée  de  Char- 
lemagne  que  devant  lui,  le  jour  du  Couronne 
ment,  portent  Kellermann,  Pérignon  et  Lefebvre. 
Si  ce  n'est  pointa  Charlcmagne  lui  -même,  c'est 
au  Saint-Empire-Romain  de  Charlemagne  qu'il 
emprunte  la  plupart  des  titres  dont  il  pare  les 
grands  dignitaires  de  son  empire.  Cambacérès 
est  archichancelier  d'empire  parce  qu'il  y  avait 
dans  le  collège  des  Electeurs  un  archichancelier 
d'empire  qui  était  l'archevêque  de  Mayence. 
Lebrun  est  archilrésorier  comme  était  le  comte 
palatin  du  Rhin.  Louis  est  connétable,  non  parce 
qu'un  connétable  a,  jusqu'à  Louis  XIII,  com- 
mandé les  armées  du  roi  de  France,  mais  parce 
qu'un  connétable  était  un  des  palatins  de  Charle- 
magne. Si  le  nom  de  grand-amiral  est  sans  pré- 
cédent dans  l'Empire  germanique  (car  en  France 
même  il  ne  date  que  de  Louis  XIV  et  rappelle 
seulement  le  comte  de  Toulouse  et  le  duc  de 
Pentbièvre),  c'est  bien  aux  traditions  allemandes 
qu'a  été  empruntée  la  dignité  de  grand-électeur, 
et  c'est  encore  du  Saint-Empire  que  viennent  ces 
vicaires  nommés  pour  suppléer  les  grands  digni- 
taires :  Jl  y  a  un  vice-grand-électeur  et  un  vice- 
connétable  dans  l'Empire  napoléonien  parce  que, 
dans  le  Saint- Empire,  il  y  a  eu  un  vice-grand- 
maître   du   Palais,   un   vice-grand-maréchai,   un 


L   ETIQUETTE  17 

-vice-grand-chambellan  et  un  vice-grand-tréso- 
rier. 

Autant  qu'il  est  possible,  pour  les  grandes  di- 
gnités de  l'Empire,  Napoléon  a  donc  calqué  sinon 
Charlemagne  directement,  au  moins  les  succes- 
seurs de  Charlemagne.  De  même  fera-t-il  lorsque, 
pour  former  autour  de  la  quatrième  dynastie  un 
bataillon  sacré  pareil  à  celui  que  trouvaient  en 
leur  noblesse  les  rois  Bourbons,  il  instituera  la 
Légion  d'honneur  et  la  noblesse  d'Empire.  Pour 
celle-ci  l'assimilation  est  singulière  :  Comme 
Charlemagne,  Napoléon  a  ses  ducs  et  ses  comtes; 
il  songe  à  créer  des  margraves.  S'il  admet  des 
barons  et  des  chevaliers,  c'est  que  les  deux  titres 
sont  en  usage  dans  le  Saint-Empire;  s'il  érige  des 
principautés  (Essling,  Eckmiihl,  Wagram),  ce  n'est 
qu'à  Vienne,  en  1809,  à  l'exemple  des  Empereurs 
d'Allemagne.  Enfin  lorsque,  au  fils  qu'il  espère,  il 
attribue,  même  avant  qu'il  soit  remarié  à  Marie- 
Louise  (Sénatus-Consulte  du  17  Février  1810),  le 
titre  et  les  honneurs  de  Roi  de  Rome,  quelle 
preuve  plus  convaincante  que  la  pensée  de  Char- 
lemagne et  du  Saint-Empire  le  hante  sans  re- 
lâche? N'est-ce  pas  en  Allemagne  qu'il  a  trouvé 
le  titre  de  Roi  des  Romains  donné  au  fils  de  l'em- 
pereur, à  l'empereur  non  couronné  et,  dans 
l'exposé  des  motifs  de  ce  Sénatus-Consulte  de 
1810,  ne  fait-il  pas  dire  à  ses  orateurs  :  «  Napo- 
léon s'abstint,  aux  premiers  jours  de  sa  gloire, 

2 


1$  LA.    JOURNÉE     DE     l/EMPEREUR 

d'entrer  à  Rome  en  vainqueur.  Il  se  réserve  d'y 
paraître  en  père.  //  veut  y  /aire,  une  seconde  fois, 
placer  sur  sa  tête  la  couronne  de  Charlemagne  ». 

Si  complète  que  Napoléon  rêve  l'identité  de 
son  empire  avec  celui  de  Charlemagne,  il  est 
quantité  de  points  où  il  est  contraint  de  s'écarter 
du  modèle  qu'il  a  choisi,  car,  pour  satisfaire  le 
plus  grand  nombre  possible  de  ses  compagnons 
d'armes,  il  doit  multiplier  les  charges  et,  au- 
dessous  des  grands -dignitaires,  —  Carolingiens 
ceux-ci  —  établir  d'autres  grands-officiers,  dont 
les  titres,  la  plupart  sans  fonctions,  ne  peuvent 
viser  que  des  institutions  qui  existaient  récem- 
ment encore,  ou  qui  peuvent  être  créées  à  nou- 
veau sans  ridicule. 

Les  douze  maréchaux  d'Empire  [douze  dès  que 
Murât  et  Berthier  sont  promus  grands -digni- 
taires) ont  encore,  par  leur  nombre,  un  air  de 
ressemblance  avec  les  douze  pairs  de  Charle- 
magne, mais  les  cinq  colonels-généraux  de  la 
cavalerie,  les  inspecteurs-généraux  de  l'artille- 
rie et  du  génie  et  les  quatre  inspecteurs  des  côtes 
ne  sauraient  trouver  de  correspondants  avant  les 
Valois  et  les  Bourbons. 

Cela  sera  de  pure  décoration  et  ces  grands- 
officiers  de  l'Empire  n'auront,  pas  plus  que  les 
grands-dignitaires,  de  fonctions  quotidiennes  à 
exercer  auprès  de  l'Empereur.  Leurs  charges  mo- 
tiveront de  gros  traitements,  de  splendides  uni- 


NAPOLÉON   ET  CORVISART  (page  77 


l'étiquette  21 


formes,  rien  de  plus.  Aux  jours  de  cérémonie, 
les  grands-dignitaires  et  les  grands-officiers  de 
l'Empire  entreront  dans  certains  salons  réser- 
vés, ils  formeront  le  cortège  du  souverain  ou 
entoureront  son  trône,  mais  ils  ne  sauraient  ni 
diriger  la  Cour,  ni  présider  aux  divers  services  de 
la  maison  de  l'Empereur  et  imprimer  à  chacun 
d'eux  la  dignité  et  l'éclat  que  souhaite  Napo- 
léon. 

Il  doit  donc,  à  cet  effet,  avoir  des  Officiers 
particuliers  qui  seront  les  Grands-Officiers  de  la 
Couronne.  Si  ces  grandes  charges  reçoivent  de 
lui  les  mêmes  désignations  qu'elles  portaient  à 
la  Cour  des  Bourbons,  c'est  que,  en  tout  État  mo- 
narchique, des  fonctions  analogues  exigent  des 
titres  semblables.  Partout,  le  grand-maître  ou  le 
grand-maréchal  assume  la  direction  générale  de 
la  maison;  le  grand -chambellan  ordonne  ce  qui 
touche  à  la  chambre  et  à  la  garde-robe  ;  le  grand- 
aumônier  veille  au  spirituel  ;  le  grand-écuyer 
dirige  les  écuries;  le  grand -veneur  mène  les 
chasses. 

Suivant  les  pays,  d'autres  charges  accessoires 
sont  créées  selon  les  besoins  du  service  ou  les 
utilités  de  politique  et  de  finance.  —  Ainsi, 
voyait-on  de  plus  en  France  un  grand-bouteiller, 
un  grand -échanson,  un  grand -pannetier,  un 
grand-fauconnier,  un  grond-louvetier,  un  grand- 
queux,  un  grand-maître  des  eaux   et  forêts;  — 


22  LA    JOURNÉE     DE     i/EMPEREUR 

mais,  sauf  le  grand-veneur  et  le  grand- aumô- 
nier qui,  en  plusieurs  États  ne  se  retrouvent  pas, 
on  rencontre  partout  ces  trois  charges  essentielles 
à  la  décoration  de  la  monarchie  et  à  la  majesté 
du  trône  :  grand- maître,  grand-chambellan  et 
grand-écuyer. 

Ce  sont  donc  celles  que,  d'obligation,  Napo- 
léon doit  rétablir.  Point  de  grand-maître,  le  titre 
est  trop  ambitieux,  mais  un  grand-maréchal, 
comme  en  Allemagne;  un  grand-chambellan  et 
un  grand-écuyer  comme  partout.  Il  nomme  un 
grand-aumônier  parce  que  cela  est  d'usage  en 
France,  un  grand-veneur  pour  la  même  raison, 
et,  sur  le  même  rang,  un  grand-maître  des  cé- 
rémonies dont  la  fonction  est  encore  plus  néces- 
saire qu'autrefois,  car  il  s'agit  d'enseigner  à  tous 
les  nouveaux  venus  une  étiqueUe  que  plusieurs 
ont  oubliée  et  que  la  plupart  n'ont  jamais  con- 
nue. 

Napoléon  se  met  donc  en  égalité  d'apparat  avec 
les  autres  souverains  d'Europe  ;  il  constitue  essen- 
tiellement sa  Cour  des  mêmes  éléments  qui  com- 
posent les  leurs  ;  bon  gré,  mal  gré,  il  doit,  puisque 
ces  usages,  partout  semblables,  sont  aussi  ceux 
des  Bourbons,  reprendre  de  ceux-ci  une  tradition 
nominale  qui,  seule,  peut  s'accommoder  au  temps 
où  il  vit,  —  car  Charlemagne  est  vraiment  un 
peu  loin,  —  mais,  les  titres  rétablis,  quelles  fonc- 
tions confiera-t-il  aux  titulaires?  Comment  par- 


l'étiquette  23 

viendra-t-il  à  concilier  l'esprit  moderne,  l'esprit 
d'égalité,  l'esprit  de  la  Révolution,  dont  il  est 
malgré  tout  le  représentant,  avec  des  cérémonies 
dont  il  sent  l'odieux  et  le  ridicule.  Le  but  qu'il 
poursuit,  ce  n'est  pas  tant  de  surpasser  en  splen- 
deur les  rois  ses  prédécesseurs  et  les  souverains 
ses  contemporains;  c'est  surtout  de  rendre  au 
principe  d'autorité  tout  l'éclat  dont  il  était  en- 
touré avant  la  Révolution  ;  c'est  d'attacher  à  son 
règne  nouveau  un  nombre  considérable  d'ambi- 
tieux qui  viendront  d'eux-mêmes  se  placer  dans 
les  cases  qu'il  aura  tracées  et  qui,  pour  reprendre 
les  titres  qu'ils  ont  portés  ou  recevoir  des  titres 
analogues,  abandonneront  leurs  anciens  maîtres; 
c'est  d'amener,  par  les  fêtes  qu'il  ordonnera,  des 
dépenses  utiles  à  l'industrie  nationale;  c'est  de 
rétablir  un  centre  d'où  partira  l'exemple  de  la  po- 
litesse, des  mœurs  et  du  bon  ton;  c'est,  enfin, 
d'augmenter  la  vénération  des  peuples  par  ces 
barrières  multipliées,  par  cette  distance  mise 
entre  l'Empereur  et  la  multitude.  Mais  de  là,  à 
rétablir  telles  que  sous  les  Bourbons,  les  fonc- 
tions des  grands-officiers  de  la  Couronne  et  des 
officiers  de  chacun  de  leurs  services,  de  là,  à 
reprendre  l'étiquette  suivie  quatorze  ans  aupara- 
vant et  à  s'y  conformer  strictement,  il  y  a  loin. 
Le  voudrait-il,  il  ne  le  peut  pas. 

L'étiquette  dont  les  peuples  qui  se  disent  éman- 
cipés peuvent  sourire,  parce  qu'ils  ont  perdu  la 


24  LA     JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

notion  des  idées  qu'elle  symbolise,  n'a  point  étéy, 
dans  les  vieilles  monarchies,  formulée  d'un  seuî 
coup  :  elle  est  le  produit  de  l'expérience  des  âges, 
l'application  raisonnée  de  traditions  dont  plu- 
sieurs remontent  aux  fondateurs  même  des  dynas- 
ties, dont  quelques-unes  sont  plus  anciennes  que 
la  dynastie  même. 

La  France  n'a  eu  ni  le  privilège  ni  le  fardeau 
spécial  de  l'étiquette.  L'étiquette  y  était  la  loi  de 
la  Cour  comme  elle  est  la  loi  à  la  cour  de  tout 
monarque  de  droit  divin.  La  traiter  en  plaisante- 
rie, la  ridiculiser,  l'abolir,  cela  donne  une  popu- 
larité d'un  jour,  mais  cela  fait  crouler  une  mo- 
narchie de  vingt  siècles.  Agir  ainsi  qu'a  fait 
Louis XVI  prouve  la  plus  étrange  méconnaissance 
qu'un  roi  puisse  avoir  et  du  caractère  dont  il  est 
revêtu  et  des  conditions  qui  lui  permettent  d'exer- 
cer son  pouvoir. 

La  loi  de  l'étiquette,  Louis  XIV  ne  l'avait  pas 
inventée,  il  l'avait  seulement  appliquée  à  son 
royaume  en  y  introduisant,  d'après  les  précé- 
dents, certaines  formules;  mais,  quant  au  prin- 
cipe, s'il  reçoit  des  applications  diverses  selon 
les  usages  des  nations,  il  se  retrouve  identique  en 
Espagne,  en  Angleterre,  dans  toutes  les  monar- 
chies allemandes,  en  Turquie,  en  Perse,  aux 
Indes  en  Chine,  au  Japon,  partout  où  règne  un 
mou  rque  qui  prétend  tenir  son  pouvoir  de  la 
Pivinité. 

Le  souverain  de  droit  divin  ne  peut  être  appro- 


L   ETIQUETTE  25 

ché  que  par  ceux  qui  dans  la  nation  sont  les  plus 
constitués  en  dignité.  Ceux-ci  sont  ses  témoins 
et  ses  serviteurs  :  ils  assistent  et  participent  à 
tous  les  actes  de  son  existence.  Ils  répondent  de 
lui  à  la  nation  et  lui  rendent  des  devoirs  qui, 
serviles  en  soi,  prennent  le  caractère  d'honneurs 
suprêmes  dès  qu'il  s'agit  de  sa  personne.  Ils  ont 
l'obligation  de  les  rendre,  mais  il  en  ont  aussi 
le  droit  et  le  souverain  ne  peut  s'y  soustraire 
sans  faillir  à  son  caractère.  Les  deux  termes  sont 
inséparables. 

Si  c'est  un  privilège  d'approcher  du  souverain 
—  privilège  chèrement  acheté,  car  en  dehors  des 
questions  de  naissance  et  de  qualité,  toute 
charge,  en  France  du  moins,  entraîne  sa  finance 
qui  est  grosse  —  il  faut  que  la  charge  qui  donne 
ce  privilège  soit  exercée  personnellement  par  son 
titulaire,  et  qu'elle  le  soit  régulièrement,  ponc- 
tuellement, si  petite  soit-elle  ou  si  grande,  afin 
que  tout  homme  de  la  cour  se  tienne  infiniment 
honoré  de  l'emploi  qu'il  y  remplit,  qu'il  soit 
obligé  par  ses  fonctions  à  la  présence  réelle,  que 
par  là  il  soit  engagé  si  avant  dans  les  intérêts  du 
souverain  qu'il  ne  puisse  imaginer  d'autre  ambi- 
tion que  de  le  servir,  concevoir  d'autre  désir  que 
de  le  contenter,  ou  former  d'autre  projet  que  de 
s'avancer  dans  ses  bonnes  grâces.  11  faut  que  cette 
foi  en  la  monarchie  se  répande  par  chaque  cour- 
tisan dans  le  public,  que  tout  homme  qui  s'enri- 
chit ou  qui  s'élève  ne  se  tienne  pas  satisfait  que 


26  LA    JOURNÉE    DE    l'eMTEREUR 

lorsqu'il  aura  conquis  par  son  argent  ou  son  épéc, 
pour  lui-même  ou  pour  ses  descendants,  quelque 
place  où  il  serve  personnellement  le  roi. 

Pour  que  chacun  des  rites  qui  motivent  la 
présence  de  chacun  des  officiers  de  la  maison 
puisse  s'accomplir,  il  faut  que  la  vie  du  souve- 
rain soit  réglée  à  la  minute  ;  que  le  souverain  ne 
se  lasse  ni  ne  s'ennuie  jamais  d'être  ainsi  servi; 
qu'il  éprouve  à  ce  point  le  sentiment  intime  de  sa 
mission  quasi-divine  que  nulle  de  ces  servitudes 
ne  le  fatigue  ;  qu'il  y  porte  la  conviction  qu'il 
n'accomplit  point  là  des  cérémonies  vaines,  mais 
des  actes  d'une  importance  suprême.  Ainsi,  cha- 
cun y  trouve  son  compte  :  le  roi  y  puise  cette 
force  de  la  foi  en  lui-même;  il  en  est  plus  res- 
pecté et  ce  respect  le  grandit  à  ses  propres 
yeux;  les  officiers  de  sa  maison  se  sentent  hono- 
rés de  le  servir,  se  tiennent  pour  les  premiers  de 
l'Etat  et,  s'ils  se  livrent  à  des  intrigues  pour  obte- 
nir la  faveur  du  souverain,  ne  sont  point  dange- 
reux pour  le  trône  ;  la  noblesse  et  la  haute  bour- 
geoisie ambitionnent  des  emplois  qu'on  peut 
multiplier  à  l'infini  et  qui  sont  une  ressource  iné- 
puisable pour  le  trésor  en  même  temps  qu'ils 
sont  un  but  pour  toutes  les  ambitions;  le  peuple 
même,  en  sachant  que  le  souverain  est  servi  par 
les  plus  illustres  familles  de  chaque  province,  en 
prend  plus  de  vénération  pour  ce  maître  des 
maîtres. 


l'étiquette  27 

Pour  que  la  monarchie  héréditaire  subsiste,  il 
faut  qu'elle  réunisse  ces  trois  éléments  :  que  le 
Souverain  ait  la  certitude  qu'il  possède  en  lui- 
même  la  plénitude  du  Droit  ;  que  ceux  qui  l'en- 
tourent aient  la  certitude  que,  le  Souverain  incar- 
nant le  Droit,  l'approcher  pour  lui  rendre  les 
services  les  plus  humbles  constitue  la  distinc- 
tion suprême;  que  les  sujets,  tous  les  sujets,  aient 
la  certitude  que  le  Souverain  ne  peut  être  un 
autre,  qu'il  est  parce  qu'il  est,  qu'il  n'a  pour 
ainsi  dire  pas  eu  de  commencement  tant  est  an- 
cienne sa  dynastie  et  qu'il  ne  saurait  avoir  de  fin 
tant  l'hérédité  en  est  assurée. 

L'étiquette  seule  assure  ces  trois  éléments  :  en 
enfermant  dans  la  Cour  la  vie  matérielle  du 
souverain,  elle  l'environne  d'un  mystère  sacré; 
c'est  de  ce  mystère  que  dépend  son  pouvoir,  et 
c'est  pourquoi,  peu  à  peu,  sauf  pour  les  plus 
grands,  le  souverain  absolu  devient  inabordable; 
sa  face  ne  doit  plus  être  regardée;  ceux  même 
qui  sont  admis  en  sa  présence  ne  doivent  point 
lever  les  veux  sur  lui.  Tout  se  tient  ici,  tout  s'en- 
chaîne.  Le  despote  d'Orient  qui  vit  reclus  dans 
son  harem,  que  nul  de  ses  sujets  n'aperçoit,  dont 
la  présence  n'est  révélée  aux  ambassadeurs  des 
peuples  étrangers  que  par  le  rythme  d'une  mu- 
sique traditionnelle  ou  par  le  bruit  farouche  des 
gongs  d'airain,  est  seul  conséquent.  Il  est  l'en- 
voyé de  Dieu  ou  il  est  Dieu;  on  ne  voit  pas 
Dieu. 


23  LA    JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

En  Europe,  parce  que  les  dynasties  y  sont 
trop  jeunes,  et  uniquement  peut-être  pour  cette 
cause,  les  rois  n'ont  pas  poussé  la  logique  jus- 
qu'à ce  degré,  mais  ils  y  eussent  été  entraînés 
s'ils  avaient  duré.  Déjà,  en  France,  les  rites 
avaient  acquis  une  importance  telle  qu'ils  acca- 
paraient presque  toutes  les  heures  de  la  journée 
et  chacun  était  nécessaire,  non  tant  parce  que  la 
tradition  le  voulait  ainsi  que  parce  que  l'exis- 
tence du  rite  avait  motivé  la  création  de  toute 
une  série  de  charges  qui  n'eussent  point  été  rem- 
plies, si  le  roi  s'était  dérobé.  La  Révolution  ayant 
remboursé  ou  aboli  les  charges,  le  rite  pouvait 
tomber  en  désuétude.  Restait  pourtant  la  tradi- 
tion :  était-on  vraiment  le  souverain  si  on  n'était 
pas  entouré  de  la  même  foule  qui  jadis  entourait 
le  roi,  si  on  n'accomplissait  pas  les  mêmes  céré- 
monies? Et  comment,  d'autre  part,  avoir  le  cou- 
rage de  s'y  soumettre?  Comment  trouver  en  soi 
la  constance  de  supporter,  tous  les  jours,  cette 
servitude?  Comment  se  plier  à  cette  série  d'obli- 
gations qui  accompagnaient  par  exemple,  jus- 
qu'aux derniers  temps  de  la  Monarchie  bourbo- 
nienne, un  acte  aussi  simple  que  le  Lever? 

Le  premier  valet  de  chambre  qui  a  couché  dans 
la  chambre  du  roi,  faisant  pénétrer  les  garçons 
de  la  chambre  qui  ouvrent  doucement  les  volets 
et  entrebâillent  la  porte  aux  entrées  familières; 
puis,  le  Roi  éveillé,  l'appel  de  lu  grande  entrée;  le 
Roi  sortant  de  son  lit,  le  grand-chambellan  ou 


L   ETIQUETTE  29 

le  premier  gentilhomme  de  la  chambre  lui  pas- 
sant la  robe  de  chambre;  puis,  après  des  inter- 
valles, tous  réglés,  le  grand-maître  de  la  garde- 
robe  lui  mettant  la  camisole  et  le  cordon  bleu  ;  à 
chaque  cérémonie  de  la  toilette,  une  entrée  cor- 
respondant :  première  entrée  ou  entrée  des  bre- 
vets, entrée  des  Ambassadeurs  de  famille,  entrée 
de  la  chambre,  cinquième  entrée  qui  se  fait  quand 
le  Roi  a  lavé  ses  mains,  sixième  entrée  quand  Sa 
Majesté  a  pris  sa  chemise.  On  dirait,  ces  Entrées, 
d'une  pièce  de  Molière,  d'un  des  divertissements 
d'entr'acte,  ,  l'on  voudrait  que  les  courtisans 
s'avançassent  dansant  et  faisant  des  grâces.  En 
vérité,  ils  dansaient  presque  et  toute  cette  céré- 
monie a  comme  un  air  de  ballet,  de  ballet  reli- 
gieux, mesuré  et  très  grave,  comme  en  dansent  les 
prêtres  de  toutes  religions  devant  leurs  idoles. 

C'est  une  prérogative  singulière  de  verser  de 
l'esprit-de-vin  sur  les  mains  du  Roi  ou  de  lui  pré- 
senter le  bénitier,  de  défaire  la  manche  droite 
ou  gauche  de  sa  camisole  ;  c'est  un  honneur  de 
passer  la  chemise  au  Roi,  un  honneur  qui  échoit 
d'abord  aux  fils  et  aux  petits-fils  de  France, 
puis  aux  princes  du  sang,  puis  aux  princes  légi- 
timés, à  leur  défaut  seulement  au  grand-cham- 
bellan et  ensuite,  en  suivant  la  hiérarchie,  au 
premier  gentilhomme  de  la  chambre,  au  grand- 
maître  de  la  garde-robe,  au  maître  de  la  garde- 
robe,  aux  officiers  de  la  garde-robe,  chacun  en 
son  ordre;  et  cette  chemise,  chauffée,  couverte 


30  LA    JOUUNÉE    DE     L'EMPEREUR 

d'un  taffetas  blanc,  elle  est,  suivant  le  rang  de 
celui  qui  la  doit  donner,  présentée  par  tel  ou  tel 
dont  c'est  la  charge,  prise  de  telle  ou  telle  façon, 
si  bien  que,  derrière  sa  robe  de  chambre  levée 
que  deux  valets  de  chambre  soutiennent  pour  le 
dissimuler  aux  regards,  le  Roi  peut  grelotter  du- 
rant que  tel  ou  tel  entrant  dans  la  chambre, 
retire  ses  gants  et  se  met  en  posture  de  le 
s  ;rvir. 

Voit-on  Napoléon  soumis  à  une  telle  contrainte 
et  attendant  ainsi  sa  chemise?  Si  son  tempéra- 
ment lui  permettait  de  subir  de  telles  minuties, 
où  en  prendrait-il  le  temps? 

Sa  vie  est  bien  trop  occupée  par  le  travail  pour 
qu'il  puisse  chaque  jour  en  distraire  des  heures. 
D'ailleurs,  dans  ce  palais,  troué  encore  des  boulets 
du  Dix-Août,  où  des  feuilles  de  parquet  sont 
rouges  encore  du  sang  des  Suisses  et  des  gen- 
tilshommes égorgés,  comment  songer  à  reprendre 
ainsi  tout  entière  la  défroque  des  rois?  N'en 
est-il  pas  des  morceaux  qui,  sur  eux,  gardaient  une 
traditionnelle  majesté,  qui,  sur  un  autre,  sem- 
bleraient un  déguisement  de  carnaval?  Pour  que 
ces  cérémonies  puissent  émouvoir,  provoquer  le 
respect,  assurer  la  dignité  du  trône,  tout  le  moins 
demeurer  sérieuses  et  être  prises  comme  telles, 
il  faut  qu'elles  aient  un  sens,  qu'elles  procèdent 
d'une  tradition,  qu'elles  évoquent  des  souvenirs. 
Ici  rien  de  tout  cela  ;  nulle  tradition  hormis 
celle  des  Bourbons,   nul  souvenir  hors  du  leur; 


l'étiquette  31 

rien  qui  appartienne  en  propre  à  la  dynastie  nou- 
velle. 

Pour  que  le  culte  s'accomplisse,  il  faut  qu'il 
trouve  des  prêtres,  il  faut  que  ces  prêtres  croient 
à  la  religion  dont  ils  célèbrent  les  mystères.  Or 
Napoléon  lui-même  ne  peut  avoir  l'intime  certi- 
tude de  sa  souveraineté  comme  l'avaient  les  rois 
descendants   de   Hugues  Capet.   Pour  lui,   l'éti- 
quette est  une  nécessité  de  la  monarchie,  mais 
ne  peut  être  un  article  de  foi.  Appliquée  à  sa 
personne,  elle  est  une  institution  qu'il   impose, 
une  loi  qu'il  promulgue.  Mais  combien  d'institu- 
tions tombées  dans  l'oubli  en  dix  ans,  combien 
de  lois  rapportées!...  L'étiquette  qu'il  ordonne 
sera  obéie  parce  qu'il  est  en  possession  de  la 
force,   mais   elle   ne    saurait  être  vénérée.  Les 
hommes  qui  viennent  de  la  Révolution  la  pren- 
dront au  sérieux  lorsqu'il  s'agira  d'eux-mêmes, 
nullement  quand  il  s'agira  des  autres;  les  hom- 
mes qui  viennent  de  l'ancien  régime  n'y  verront 
qu'une   parodie   du   passé.  Elle  ne   sera  même 
point  à  leurs  yeux  une   étiquette  dans  le  sens 
propre,  c'est-à-dire  un  code  du  cérémonial  dont 
chaque  article  est  constitué  par   un  précédent, 
dont   chaque   prescription   est  justifiée    par   un 
exemple  :  seulement  une  consigne  qui  durera  au- 
tant que  celui  qui  l'a  donnée. 

A  reprendre  tout  entier  le  cérémonial  de  la  mo- 
narchie, il  n'y  a  donc  point  à  y  songer,  non  que 


32  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

Napoléon  craigne,  en  s'en  affublant,  de  se  rendre 
ridicule  (il  n'a  point  le  sens  du  ridicule;  il  a  dit 
lui-même  :  «  La  puissance  n'est  jamais  ridicule  »), 
mais  il  ne  veut  point  la  restaurer  parce  qu'il  en 
serait  gêné,  il  ne  le  peut  point  surtout  parce  qu'il 
ne  trouve  point  autour  de  lui  la  multitude  qui  lui 
serait  nécessaire  pour  l'appliquer  et  pour  que,  en 
cela,  il  ne  soit  poiut  inférieur  aux  anciens  rois. 

Ses  compagnons  de  guerre  ne  sont  point  bons 
à  de  tels  offices.  Leurs  chevauchées  par  l'Europe 
avec  la  mort  en  croupe  ont  rendu  leurs  reins  trop 
peu  souples  pour  des  métiers  d'antichambre.  Ils 
ignorent  comme  on  les  remplit,  et  y  commet- 
traient de  singulières  balourdises.  C'est  de  nais- 
sance qu'il  faut  tenir  les  usages  et  toute  l'éduca- 
tion doit  y  avoir  été  employée. 

Même  ceux,  plus  jeunes,  qui  ne  sont  point  en- 
core arrivés  aux  plus  hauts  grades  et  qui  ont 
formé  jusque-là  la  Famille  consulaire,  hommes  de 
main  et  hommes  de  cerveau,  y  sont  presque  tous 
impropres.  Sans  regarder  à  leur  origine,  sans 
s'inquiéter  de  quelle  souche  ils  sortaient  ni  de 
quel  collège,  Bonaparte  les  a  recrutés  au  hasard 
des  temps,  sur  leur  bonne  mine,  parce  qu'il  les 
avait  vus  braves,  intelligents  et  honnêtes,  ceux-ci 
au  siège  de  Toulon,  ceux-là  à  la  journée  de  Ven- 
démiaire, les  uns  dans  l'état-majorde  Berthier, 
les  autres  sur  le  champ  de  bataille  de  Marengo  : 
il  en  est  de  nobles,  mais  peu,  encore  de  petite 
noblesse  et  qui  n'ont  jamais  approché  la  Cour. 


l'étiquette  33 

Un  seul  est  de  bonne  maison,  mais  c'est  son 
nom  justement,  bien  plus  que  sa  réputation 
militaire,  qui  l'a  fait  appeler  dans  l'état-major 
aux  derniers  temps  du  Consulat. 

Quant  aux  préfets  du  Palais  que,  vers  la  même 
■époque,  il  a  nommés  pour  faire  les  honneurs  de 
ses  réceptions,  diriger  le  cérémonial  et  soigner  le 
matériel,  ce  sont,  la  plupart,  des  bourgeois  d'ori- 
gine dont  les  mieux  apparentés  tiennent  à  quel- 
que famille  de  finance,  dont  les  mieux  instruits 
de  l'étiquette  ont  jadis,  à  la  cour  royale,  exercé 
quelque  charge  infime,  de  celles  qui  savonnaient 
les  vilains,  leur  permettaient  d'ajouter  au  nom 
patronymique  quelque  nom  de  terre  et,  au  bout 
de  deux  à  trois  générations,  de  parer  d'un  titre 
usurpé  un  nom  de  contrebande. 

Pour  les  grands,  vraiment  d'ancienne  noblesse 
et  vraiment  de  haute  race  qui  avaient  été  les 
grands-officiers  de  la  couronne  de  France,  il  n'y 
fallait  point  songer.  Ceux  qui  n'avaient  point  péri 
sur  les  échafauds  demeuraient  en  exil  religieuse 
ment  fidèles  à  leur  roi,  dépossédé,  non  décou- 
ronné. Le  grand-aumônier  de  France,  le  cardinal 
de  Montmorency-Laval  vivait  à  Altona  ;  du  grand- 
maître,  le  prince  de  Condé,  du  grand-chambellan, 
le  prince  de  Guéméné,  du  grand-écuyer,  le  prince 
de  Lambesc,  du  grand-veneur,  le  duc  de  Pen- 
thièvre,  princes  de  la  Maison  royale  ou  de  la 
Maison  de  Lorraine,  inutile  de  parler.  Le  grand- 

3 


3i  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

bouteiller,  le  marquis  de  Verneuil,  était  mort,, 
le  grand-pannetier,  le  duc  de  Brissac,  avait  été 
massacré,  le  grand -fauconnier,  le  marquis  de 
Vaudreuil,  était  près  du  Roi,  le  grand-louvetier, 
le  comte  d'Haussonville,  rentrait  à  peine  d'émi- 
gration. Il  mourut  en  1806  et  ce  fut  seulement 
quatre  années  plus  tard,  en  1810,  que  son  fils  sa 
présenta  pour  être  chambellan. 

Des  premiers  gentilshommes  de  la  chambre^ 
des  capitaines  des  gardes,  des  gouverneurs  de 
maisons  royales,  nul  qu'on  trouvât  en  Fan  XII 
rôdant  autour  des  Tuileries  :  ni  Richelieu,  ni 
Durfort,  ni  d'Aumont,  ni  Fleury,  ni  Noailles,  ni 
Luxembourg,  ni  de  Poix.  Bien  plus  qu'on  ne- 
s'imagine,  la  haute  noblesse  est  restée  fidèle  à 
ses  maîtres  ;  pour  avoir  le  semblant,  Napoléon 
pourra  plus  tard  recruter  quelques  cadets  famé- 
liques ;  mais  des  chefs  des  noms  et  armes,  de 
ceux  qui  ont  la  charge  de  leur  maison,  il  n'en 
aura  point  de  si  tôt,  si  même  il  en  a  jamais. 

Sans  la  participation  assidue  de  cette  foule 
illustre,  le  rétablissement  de  l'ancienne  étiquette 
est  impossible  ;  seuls,  ces  hommes  en  possèdent 
les  secrets,  seuls,  ils  en  connaissent  les  minuties. 
Seuls,  ils  ont  pu,  des  siècles  durant,  s'interposer 
entre  le  roi  et  le  peuple,  sans  que  celui-ci  en 
murmurât,  parce  qu'il  connaissait  leur  illustra- 
tion, et  que  pour  lui  l'éclat  de  leurs  services  re- 
haussait la  majesté  du  trône. 


i/ÉTIQUETTE  35 

Il  est  des  raisons  d'un  autre  ordre,  qui,  à  dé- 
faut de  Yimpossible  dont  il  n'a  jamais  voulu  tenir 
compte,  doivent  se  présenter  à  l'esprit  de  Napo- 
léon et  le  déterminer. 

La  vieille  monarchie  reposait  sur  une  fiction 
dynastique.  La  nouvelle  est  fondée  toute  sur 
l'idée  que  la  nation  a  prise  de  son  chef.  La 
royauté  capétienne  se  soutenait  par  le  mystère, 
par  l'ignorance  où  demeurait  le  peuple  de  ce  que 
valait  son  roi  :  l'Empire  vit  par  la  communion 
constante  entre  l'Empereur  et  les  soldats,  par  la 
conscience  que  tous  les  citoyens  ont  prise  de  son 
génie. 

La  France  bourbonienne  subsistait  telle  qu'elle 
était,  parce  que  des  siècles  après  des  siècles 
l'avaient  ainsi  constituée  ;  que  chaque  roi  y  avait 
mis  sa  pierre,  que  chaque  reine  y  avait  porté  sa 
dot,  que  chacun  des  peuples  qui  la  formaient  en 
subissant,  en  acceptant,  ou  en  réclamant  la  suze- 
raineté du  roi,  avait  conservé  ses  institutions 
propres;  que  ces  petites  nations  dont  le  roi  seul 
était  le  lien  fédératif,  gardaient  leur  vie  particu- 
lière, leur  esprit,  leur  langue,  leurs  coutumes,  ne 
s'étaient  jamais,  quoiqu'on  eût  tenté,  fondues  en 
une  seule  et  grande  nation.  Nul  esprit  commun, 
nul  but  semblable,  nulles  lois  pareilles.  Le  roi 
de  France,  qui  n'était  au  fait  roi  que  de  l'Ile  de 
France,  aurait  dû,  comme  d'autres  souverains 
/ont  encore,  ajouter   à  son   titre,  s'il  n'eût  été, 


36  LA    JOURNÉE    DE   L'EMPEREUR 

comme  on  disait,  le  plus  haut  après  celui  de  Roi 
des  Cieux,  l'énumération  des  duchés  et  des  com- 
tés dont  il  était  seigneur.  Ainsi  eût-il  proclamé 
une  vérité  absolue.  Lui  seul  donnait  une  cohésion 
apparente  à  ces  éléments  dissemblables  ;  en  lui  seul 
se  confondaient  des  droits  qu'il  tenait  bien  moins 
de  la  conquête  que  de  l'assentiment  des  prin- 
cipaux du  peuple.  A  lui  seul,  non  en  tant  que 
roi,  mais  en  tant  que  duc  et  comte,  remontait 
la  hiérarchie  féodale  de  chaque  duché  et  de  cha- 
que comté. 

Ébranler  un  chapiteau,  c'était  mettre  tout  l'édi- 
fice en  péril,  c'était  en  troubler  toute  l'écono- 
mie. Il  fallait  vivre  sur  la  foi  des  temps,  te- 
nant que  ce  qui  avait  mis  six  cents  ans  à  s'or- 
ganiser, et  qui,  depuis  deux  siècles,  avait  trouvé 
sa  formule,  durerait  encore  bien  des  règnes.  La 
machine  étant  ainsi  montée  et  marchant  à  peu 
près,  il  fallait  la  laisser  fonctionner  telle  quelle, 
sans  prétendre  supprimer  des  rouages  inutiles  ou 
en  remplacer  d'usés  par  des  neufs.  Ainsi,  chacun 
y  avait  sa  place,  ainsi,  chaque  institution,  quel- 
que surannée  qu'elle  parût,  y  avait  sa  raison 
d'être,  son  utilité,  sa  nécessité.  11  fallait,  pour  que 
les  peuples  en  gardassent  le  respect,  pour  qu'ils 
n'en  aperçussent  point  les  crevasses,  pour  que, 
par  un  retour  sur  eux-mêmes,  ils  ne  fussent  point 
tentés  de  la  démolir,  que  cette  énorme  et  singu- 
lière mécanique,  toute  poussiéreuse  et  rouillée , 
fût  en  quelque  façon  novée  dans  une  sorte  d'at- 


AUDIENCE  AVANT   LE    LEVER        (page  81) 


l'étiquette  39 

mosphère  brumeuse  et  dorée,  où  les  objets  se 
confondissent,  pour  ne  permettre  d'entrevoir  que 
la  masse  encore  imposante  et  grandiose.  Dès  que 
les  rois  enlèvent  quelque  épaisseur  au  voile  qui 
les  couvre,  le  respect  s'en  va.  Dès  qu'ils  touchent 
à  leur  machine  pour  la  réparer  ou  la  réformer, 
la  machine  s'arrête.  Un  temps,  des  roues  folles 
tournent  encore  dans  le  vide,  mais  le  grand  res- 
sort est  brisé.  Bientôt,  tout  cet  amas  de  ferraille 
rongée  et  de  bois  pourri  s'écroule  comme  de  soi, 
au  risque  d'écraser  la  nation  entière,  et  la  terre, 
très  loin,  est  toute  jonchée  de  débris... 

Mais  le  peuple  se  secoue,  s'anime,  se  prend  à 
vouloir  vivre.  De  duché  en  duché,  par  dessus  les 
barrières  abolies,  on  se  parle  et  l'on  est  surpris 
<de  se  comprendre.  Bientôt,  on  fait  un  pas  les 
uns  vers  les  autres,  l'on  se  reconnaît  et  l'on  s'em- 
brasse. On  a  les  mêmes  haines,  les  mêmes 
besoins,  les  mêmes  intérêts,  le  même  idéal.  Et, 
d'un  bout  à  l'autre  de  ce  royaume  qui  n'avait  de 
commun  que  le  roi,  des  hommes,  de  race  diffé- 
rente, qui  s'expriment  en  des  patois  divers,  sen- 
tent sur  tout  leur  corps  courir  un  frisson  pa- 
reil. Ils  veulent  être  une  nation  et  ils  sont  la 
France. 

De  cette  nation,  Napoléon  est  l'élu.  Sa  machine 
à  lui,  il  l'a  construite  lui-même,  à  son  gré  et  au 
gré  de  la  France.  Elle  est  neuve  et  solide  et  ne 
tperd  rien  à  être  regardée  de  près.  Les   ressorts 


40  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

d'acier  qu'il  a  ramasses  ça  et  là  sur  le  sol,  il  les 
a  retrempés  pour  son  usage.  Il  les  a  combinés 
avec  des  rouages  qui  semblent  nouveaux,  mais 
que  tous,  la  nation  même  lui  a  fournis.  Il  a  eu 
soin  de  n'y  rien  mêler  d'étranger,  tenant  que  ce 
pays  peut  se  suffire  et  ne  doit  point  vivre  d'em- 
prunt. Il  a  fait  sa  machine  assez  haute  et  assez 
large  pour  qu'elle  régisse  le  monde,  assez  déli- 
cate et  sensible  pour  qu'elle  se  plie  à  tous  les  pro- 
grès et  à  tous  les  besoins  nouveaux.  Une  roue 
cesse  de  fonctionner,  — on  l'enlève.  Un  ressort  est 
usé,  —  on  le  change,  et  la  machine  marche  tou- 
jours. La  machine  même  est  indépendante  de 
lui.  Il  en  est  le  suprême  moteur  ;  il  n'en  est  pas 
le  moteur  indispensable.  Sans  doute,  pour  qu'elle 
prenne  tout  son  jeu,  il  faut  que  le  chef  de  tous 
soit  l'élu  de  tous,  mais  même  si  on  la  déplace  de 
cette  base  ;  même  si  on  lui  enlève  ce  couronne- 
ment, la  machine  continue  à  marcher. 

En  ce  qui  le  touche  lui-même,  il  sent  bien  que 
c'est  à  ce  principe  unique,  celui  de  la  souverai- 
neté nationale,  qu'il  doit  d'être.  Si  par  instants 
il  veut  confondre  la  dynastie  qu'il  établit  avec 
celle  des  Bourbons,  s'il  accepte  en  quelque  sorte 
leur  succession,  s'il  s'efforce  de  donner  à  sa  sou- 
veraineté une  forme  extérieure  pareille,  rien  ne 
peut  le  soustraire  à  cette  nécessité  de  demeurer 
en  contact  avec  la  nation.  Aux  heures  où  sa  puis- 
sance lui  paraît  fondée  de  façon  à  défier  tout 
orage,  il  peut  multiplier  les  intermédiaires,  n'ap- 


L  ÉTIQUETTE  41 

paraître  plus  devant  le  peuple  qu'entouré  d'une 
pompe  glorieuse,  en  habits  impériaux,  épaissir  lui 
aussi  le  mystère  autour  de  sa  personne  et  s'enfer- 
mer dans  le  harem.  Mais,  que  viennent  les  jours 
mauvais  où  l'Europe  coalisée  le  menace,  il  va  de 
lui-même  se  retremper  dans  le  peuple  ;  il  se 
montre  à  lui  en  ses  habits  militaires,  il  parcourt 
les  rues  et  les  places,  il  provoque  la  familiarité 
de  la  nation,  tant  il  sent  que  «  tout  pouvoir 
émane  du  peuple  et  que  rien  de  ce  qui  se  fait  sans 
lui  n'est  légitime  » . 

Donc,  puisqu'il  considère  que,  comme  pour 
les  autres  souverains,  ceux  qui  l'ont  précédé  en 
France  et  ceux  qui  régnent  autour  de  lui  en  Eu- 
rope, il  est  nécessaire  à  son  prestige  qu'il  orga- 
nise une  cour  et  institue  une  étiquette,  puisqu'il 
sent  en  même  temps  que,  aussi  bien  pour  son 
tempérament  qui  ne  s'y  pliera  point,  que  pour  son 
travail  qui  en  souffrira,  et  pour  son  pouvoir  même 
qui  en  sera  ébranlé,  la  restitution  de  l'ancienne 
cour  et  de  l'ancienne  étiquette,  presque  impos- 
sible par  ailleurs,  serait  dangereuse  et  nui- 
sible, il  faut  qu'il  adopte  ici  comme  ailleurs,  un 
moyen  terme,  qu'il  soit  ici  encore,  comme  il  l'est 
dans  la  législation,  dans  l'administration  inté- 
rieure et  extérieure,  dans  le  domaine  spirituel, 
dans  le  régime  de  la  propriété  terrienne,  dans 
l'organisation  de  la  fortune  mobilière,  le  concilia- 
teur.  Il  faut  qu'il  trouve  une  formule  encore  —  et 
c'est  peut-être,  bien  qu'il  s'agisse  aux  yeux  de 


42  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

quelques-uns  d'intérêts  restreints,  la  plus  difficile 
à  rencontrer  —  une  formule  qui  combine  le  passé 
avec  le  présent,  et  qui  donne  à  la  monarchie  nou- 
velle qu'il  organise,  avec  l'éclat  qu'il  recherche, 
avec  la  splendeur  dont  il  prétend  s'entourer,  avec 
le  recul  qu'il  lui  croit  nécessaire,  une  indépen- 
dance relative.  Cette  formule  doit  permettre  au 
souverain  de  conserver  la  liberté  de  sa  vie  privée 
et  de  son  travail  public,  doit  le  maintenir  en  con- 
tact permanent  avec  l'armée,  doit  lui  laisser  en- 
fin, avec  la  nation,  des  relations  assez  fréquentes 
pour  qu'il  soit  averti  des  grands  courants  qui  s'y 
forment,  qu'il  reçoive  les  demandes  particulières 
que  les  citoyens  ont  à  lui  adresser,  et  soit  à 
même  ainsi  de  réparer  les  injustices  et  les  abus 
de  ses  agents. 

Cette  formule,  Napoléon  la  trouve,  et,  peut-on 
dire,  il  la  trouve  sans  tâtonner  et  du  premier  coup. 
11  distingue  en  sa  personne  deux  êtres  :  un  être 
qui,  dans  Tordre  physique,  intellectuel  ou  moral, 
a  des  besoins  qui  doivent  être  respectés  et  pour 
lesquels  il  faut  une  liberté  entière  ;  puis,  un  être 
qui  est  assujetti  à  sa  dignité  et  dirigé  par  le  Grand- 
maître  des  cérémonies;  un  être  de  représentation 
et  de  pompe  dont  l'étiquette  règle  les  démarches 
et  qui,  dès  qu'il  paraît  en  forme  officielle,  est 
soumis  à  tous  les  rites  d'usage  pour  les  monar- 
ques absolus.  L'Homme  garde  son  droit  de  penser, 
de  travailler,  de  vivre  à  sa  guise,  de  manger  à  sa 
fantaisie  ;  le  Souverain  conserve  l'entourage  né- 


L  ETIQUETTE  43 

cessaire  à  sa  dignité,  mais,  de  cet  entourage,  il  ne 
reçoit  que  des  services  symboliques  qui  figu- 
rent seulement  les  devoirs  réels  pour  lesquels,  à 
l'origine  des  temps,  toute  charge  a  été  instituée. 
C'est  ce  que  Napoléon  se  plaisait  à  constater  en 
disant  «  qu'il  était  le  premier  qui  eût  séparé  le 
Service  d'honneur  (expression  imaginée  sous  lui) 
du  Service  des  desoins;  qui  eût  mis  de  côté 
tout  ce  qui  était  réel  et  malpropre  pour  y  subs- 
tituer ce  qui  n'était  que  nominal  et  de  pure  déco- 
ration. » 

Il  appuyait  cette  innovation  sur  ce  raisonne- 
ment :  «  Un  roi,  disait -il,  n'est  pas  dans  la 
nature,  il  n'est  que  dans  la  civilisation,  il  n'en 
est  point  de  nu,  il  n'en  saurait  être  que 
d'habillés.  »  Vraie  pour  lui,  la  théorie  était  fausse 
en  ce  qui  touche  les  rois  de  droit  divin.  Ils  ne 
sont  point  dans  la  nature,  sans  doute,  mais  parce 
qu'ils  sont  au-dessus  de  la  nature.  Leur  puis- 
sance est  surnaturelle  par  son  origine  et.  par  sa 
transmission.  C'est  ainsi  du  moins  qu'ils  l'envi- 
sagent et  qu'on  la  comprend  autour  d'eux.  Qu'ils 
portent  ou  non  les  insignes  de  leur  dignité,  cela 
n'y  fait  rien  :  leur  caractère  est  indélébile.  Il  est 
indépendant  de  l'exercice  de  leur  pouvoir.  Il  ne 
tient  point  au  sacre  qu'ils  ont,  la  plupart,  reçu  à 
Reims  :  le  sacre,  pour  eux,  n'est  point  une  inves- 
titure, il  n'est  qu'une  consécration.  Nus,  ils  sont 
rois,  tout  autant  qu'habillés,  et  les  fonctions  do- 
mestiques que  les  grands  du  royaume  remplis- 


44  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

sent  près  d'eux  pour  les  vêtir  ou  les  dévêtir  affir- 
ment sans  réplique  la  permanence  de  leur  fonc- 
tion monarchique. 

Pour  Napoléon  au  contraire,  son  earactère  est 
nouveau,  il  dépend  d'une  triple  investiture  mili- 
taire, nationale,  et  religieuse.  Dans  le  passé,  il  se 
rattache  à  rien,  dans  l'avenir,  il  ne  s'enchaîne  à 
rien.  Les  devoirs  qu'on  lui  rend  s'adressent  à  la 
souveraineté  dont  il  est  revêtu,  —  souveraineté 
dont  il  doit  porter  les  insignes  —  non  à  l'homme 
qui,  lui,  garde  le  droit  d'avoir  une  vie  privée, 
une  vie  non  officielle,  sans  faillir  à  son  devoir  de 
souverain,  sans  manquer  à  la  Royauté  comme 
ont  fait  Louis  XV  et  surtout  Louis  XVI. 

Cette  distinction  peut  ne  s'être  point  présentée 
à  l'esprit  de  Napoléon  ou,  plus  vraisemblablement, 
il  n'a  pas,  même  à  Sainte-Hélène,  voulu  l'exprimer, 
parce  que  c'eût  été  l'aveu  que  son  pouvoir  était 
en  cela  inférieur  à  celui  des  Bourbons  :  mais  elle 
résulte  des  faits  et  il  ne  pouvait  s'y  soustraire. 
Lorsqu'il  dit  :  «  Si  j'avais  été  mon  petit-fils  ! ...  » 
et  qu'il  envisage  quelle  eût  été  l'étendue  de  son 
autorité  s'il  l'eût  tenue  de  deux  générations  seu- 
lement, il  affirme,  et  avec  quelle  singulière  vi- 
gueur^ quel  point  la  tradition  lui  a  fait  défaut  en 
son  édifice  monarchique  ;  à  quel  point,  dès  qu'il 
est  sorti  de  la  réalité  du  droit  démocratique  pour 
chercher  à  son  pouvoir  des  origines  de  droit 
divin,  il  s'est  trouvé  inférieur  à  ceux  qu'il  a  rem- 
placés, parce  que,  là,  lui  qui  ne  reconnaît  pas 


l'étiquette  45 

Tiiiipossible,  s'est  heurté  à  quelque  chose  qui 
est  hors  de  lui  et  au-dessus  de  lui  :  le  Temps,  qui 
seul  consacre  les  dynasties  et  leur  donne  aux 
yeux  des  peuples  un  air  de  divinité. 

Pour  concilier  ce  qui  fait  la  réalité  de  son  pou- 
voir avec  ce  qui  a  été  jusque-là  la  représentation, 
du  pouvoir,  Napoléon  est  donc  obligé  d'avoir  deux 
existences  :  l'une;  de  parade,  a  pour  théâtre 
l'Appartement  d'honneur,  et  les  Grands  Apparte- 
ments des  Palais,  la  Chapelle,  les  Théâtres,  le 
Corps  législatif,  le  Sénat,  Notre-Dame  et  l'Hôtel- 
de- Ville,  toutes  les  scènes  diverses  où  il  doit  jouer 
en  public  son  rôle  d'empereur  :  l'autre,  sa  vie 
vraie,  sa  vie  personnelle,  sa  vie  d'homme,  sa  vie 
de  travailleur,  sa  vie  de  mari  et  d'amant  s'écoule 
toute  entre  les  murs  de  Y  Appartement  intérieur.  Là, 
il  est  lui-même  :  il  apparaît  avec  ses  façons  fami- 
lières, ses  méthodes  de  travail,  ses  manies  d'ordre 
et  de  rangement.  C'est  là  qu'il  faut  le  voir  d'abord 
si  Ton  prétend  se  représenter  l'homme  qu'il  a  pu 
être  et  si  l'on  veut  prendre  de  son  existence  nor- 
male —  celle  qui  lui  a  permis  de  suffire  à  son 
œuvre  et  de  remplir  ses  destinées  —  une  notion 
qui  s'approche  par  quelque  côté  de  la  vérité  his- 
torique. 


II 

LES  APPARTEMENTS.  —  LA  SURVEILLANCE 


Pour  retrouver,  dans  Y  Appartement  intérieur  T 
les  habitudes  de  vie  et  les  façons  coutumières  de 
Napoléon,  le  mieux,  sans  doute,  est  de  prendre 
pour  type  l'appartement  des  Tuileries,  et,  cet  ap- 
partement tout  entier,  avec  des  documents  médio- 
cres ou  insuffisants,  presque  rien  de  graphique, 
il  faut  le  reconstituer  :  11  n'est  plus  que  des  om- 
bres de  palais  où  Ton  puisse  chercher  l'ombre 
de  l'Empereur.  Certes  Napoléon  a  passé  des  jours 
à  Compiègne,  à  Rambouillet  et  à  Fontainebleau, 
mais  guère  plus  nombreux  qu'à  Schœnbrunn  ou 
à  Potsdam  :  on  ne  saurait  en  tirer  des  exemples, 
pas  plus  que  des  quartiers  généraux  de  Marrac  et 
de  Mayence,  des  palais  impériaux  de  Strasbourg 
et  de  Rordeaux  :  c'est  de  fait  aux  Tuileries  et  à 
Saint -Cloud  qu'il  a  le  plus  longtemps  séjourné, 
et,  ici  comme  là,  table  rase. 

On  peut  dire  que,  en  moyenne,  de  Floréal 
an  XII  à  avril  1814,  l'Empereur  a  eu  aux  Tuile- 
ries son  habitation  officielle  près  de  trois  mois 
par  année.  Cela  ne  veut  pas  dire  qu'il  n'en  sortît 


48  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

pas  et  qu'il  y  couchât  chaque  nuit.  Sans  qu'il  fût 
nomade    comme    étaient   Louis  XIV   et   surtout 
Louis  XV,    lequel    promenait    sans    cesse    son 
onnui  de  Versailles  à  Marly,  à  Choisy,  à  Saint- 
Hubert,  à  Bellevue,  à  Compiègne,  à   Fontaine- 
bleau, Napoléon  était  peu  stable.  Le  soir  venu,  il 
décidait  brusquement  son  départ  pour  Malmaison 
ou  Saint-Cloud,  allait  quelques  jours  s'installer  à 
l'Elysée,  venait  passer  une  journée  ou  même  une 
soirée  en  quelqu'un  des  châteaux  qu'il  avait  don- 
nés à  ses  compagnons  de  guerre,  —  Grosbois  et 
Grignon  par  exemple,  —  et  cela  ne  comptait  pas 
dans  les  déplacements  officiels,  n'était  pas  même, 
dans  les  premiers  temps,  inscrit  au  Journal  des 
Voyages.  On  dirait,  surtout  au  début  du  règne, 
qu'il  veut  entretenir  sa  Maison  dans  une  perpé- 
tuelle alerte,  l'habituer  à  se  mobiliser  sur  l'heure, 
qu'il  se  plaît  à  multiplier  les  difficultés  pour  le 
Grand-maréchal  et  pour  les  gens  du  service.  De 
fait,  c'est  son  besoin  de  continuelle  activité,  de 
mouvement,  d'exercice  qu'il  satisfait.  Mais,  partout 
où  il  va,   il  souhaiterait  trouver  les  pièces  dis- 
posées dans  le  même  ordre  qu'aux  Tuileries;  il 
voudrait  partout  son  appartement  intérieur  pareil, 
et  des  meubles,  fabriqués  sur  des  modèles  sem- 
blables, disposés  à  des  places  identiques.  Une  fois 
ses  nécessaires  étalés,  ses  portefeuilles  ouverts, 
il  est  ainsi  chez  lui,  il  a  sous  la  main  tout  ce 
qu'il  lui    faut,   car  nul   homme   n'a   moins  de 
besoins  différents,  moins  de   caprices,  n'est  plus 


LES     APPARTEMENTS  40 

d'habitude.  Ce  qui  est  l'entourage  familier  de 
sa  vie  tient  en  quelques  caisses  —  on  dirait  vo- 
lontiers en  quelques  cantines  —  et  il  reste  en 
l'Empereur,  quelle  que  soit  sa  magnificence, 
quelle  que  soit  sa  volonté  de  parer  d'une  façon 
grandiose  le  cadre  où  il  se  meut,  beaucoup  du 
sous-lieutenant  qu'il  a  été,  prêt,  si  le  boute-selle 
sonne,  à  se  mettre  en  route,  et  n'ayant  besoin 
que  de  quelques  minutes  pour  corder  ses  bagages. 
Ainsi,  ses  palais  ont  toujours  un  air  d'hôtellerie. 
Tout  ce  qui  lui  est  personnel  suit  sa  personne  et, 
lui  parti,  nulle  marque  de  son  passage,  nulle 
trace  de  ses  goûts,  nul  indice  de  son  caractère 
ou  de  ses  habitudes.  Hormis  son  chiffre  aux 
meubles  et  aux  tentures,  ses  armoiries,  les 
abeilles  envolées  de  son  manteau  impérial  et 
posées,  çà  et  là,  aux  murs  ou  au  parquet,  rien 
qui  le  rappelle.  Par  mesure  d'économie  et  aussi 
parce  qu'on  ne  saurait  faire  mieux  ou  aussi  bien, 
on  couvre  plus  tard  d'un  lambeau  d'étoffe  ces  in- 
signes séditieux,  et  les  rois  se  succèdent  sans 
trop  d'embarras  dans  ce  mobilier  impérial  :  rien 
de  l'esprit  du  premier  occupant  ne  traîne  sur  les 
meubles. 

Aussi  bien,  en  ces  appartements,  y  est-il  entré 
de  même  et  sans  faire  de  façons,  comme  il  en- 
trait en  un  de  ses  quartiers  généraux,  Osterode 
ou  Finckenstein,  l'Escurial  ou  le  Kremlin.  Par- 
tout il  était  chez  lui,  chez  Louis  XIV  comme  chez 
Philippe  II,  chez  Yvan   ou   chez   Frédéric.    Ses 

4 


50  LA   JOURNÉE    DE    L   EMPEREUR 

eartes  déployées,  sa  grande  table  disposée  sur 
des  tréteaux,  il  se  metlait  au  travail,  sans  que  sa 
pensée,  pour  retrouver  son  cours  eût  besoin  d'un 
cadre  familier.  Peu  lui  importait  cela.  11  y  avait 
chez  lui  manie  d'ordre,  mais  qui  se  contentait  à 
peu  de  frais,  visait  le  nécessaire,  non  le  superflu, 
ne  tenait  ni  à  la  richesse  des  meubles,  ni  à  la 
somptuosité  des  décorations,  mais  à  la  place  rai- 
sonnée  des  outils  matériels,  indispensables  soit 
pour  l'existence  physique,  soit  pour  la  production 
cérébrale.  C'est  pour  cela  que,  en  son  appartement, 
la  disposition,  qu'il  a  réglée  lui-même  et  qu'il 
s'arrange  pour  trouver  identique  en  quelque  lieu 
qu'il  aille,  quitte  même  à  la  faire  figurer  par  des 
paravents,  importe  bien  plus  pour  la  connais- 
sance de  l'homme  que  la  décoration  ;  et  que  la 
place  donnée  à  des  meubles  d'un  usage  courant 
est  plus  révélatrice  que  leur  description.  L'une 
fait  honneur  au  fabricant,  l'autre  indique  un 
mode  de  vie. 

Aux  Tuileries  —  et  il  en  était  de  même  dans 
les  autres  résidences  impériales,  —  la  portion 
du  palais,  affectée  à  l'habitation  du  souverain, 
était  distribuée  en  trois  sortes  d'appartements  : 

Grand  appartement  de  représentation; 

Appartement  ordinaire  de  l'Empereur; 

Appartement  ordinaire  de  l'Impératrice. 

On  ne  s'occupera  ici  que  des  deux  premiers. 

Le  Grand  appartement  de  représentation  était  ré- 


LES    APPARTEMENTS  51 

serve  pour  les  fêtes,  les  cérémonies,  les  cercles, 
les  grandes  audiences.  Dans  la  vie  courante,  il 
n'était  point  utilisé  :  La  première  pièce  en  était 
une  salle  de  concerts  —  la  salle  des  Maréchaux 
—  qui,  occupant  avec  l'escalier  d'honneur  et  le 
grand  vestibule  tout  le  pavillon  central,  faisait  la 
communication  entre  les  deux  ailes  du  palais, 
celle  de  gauche  renfermant,  aux  deux  étages,  les 
appartements  de  l'Empereur  et  de  l'Impératrice  et 
celle  de  droite  où  se  trouvaient  la  salle  du  Conseil 
d'État,  la  Chapelle,  la  salle  de  spectacle  et,  plus 
loin,  dans  le  pavillon  dit  des  Enfants  de  France, 
en  façade  sur  la  rue  de  Rivoli,  les  appartements 
du  Grand-maréchal  et  des  Princes  étrangers. 

En  venant  de  la  salle  des  Maréchaux,  pre 
mière  pièce  des  grands  appartements,  on  trou- 
vait un  premier  et  un  second  salon,  la  salle  du 
Trône,  puis  le  salon  ou  cabinet  d'apparat  de  l'Em- 
pereur, et  enfin  la  galerie  de  Diane.  Les  Grands 
appartements  s'arrêtaient  là. 

Doublant  la  galerie  de  Diane  et  ayant  son  accès 
particulier  par  un  escalier  près  du  pavillon  de 
Flore  se  développait  X Appartement  ordinaire,  di- 
visé, lui-même,  en  Appartement  d'honneur  et  Ap- 
partement intérieur  :  Y  Appartement  d'honneur  se 
composait  d'une  salle  des  Gardes,  d'un  premier 
salon  et  d'un  second  salon.  L' Appartement  inté- 
rieur, faisant  suite,  comprenait  le  cabinet  de 
l'Empereur,  un    arrière-cabinet    où,   le  matin, 


52  LA   JOURNEE    DE    L   EMPEREUR 

Napoléon  donnait  ses  audiences,  une  pièce  qui 
servait  de  bureau  topographique,  une  petite  salle 
de  bains,  une  chambre  à  coucher,  un  cabinet  de 
toilette,  une  garde-robe  et  une  antichambre. 

Cet  appartement  était  doublé,  dans  la  hauteur, 
par  un  appartement  similaire  pris  sur  l'étage  et 
composé  d'une  antichambre,  d'une  salle  à  man- 
ger, d'un  cabinet  de  travail,  de  deux  salons, 
d'une  chambre  à  coucher,  d'un  boudoir  et  d'une 
garde-robe.  Cet  appartement  est  souvent  appelé 
X Appartement  secret;  il  était  désigné  officielle- 
ment sous  le  nom  de  Petit  appartement  de  Sa 
Majesté  et  n'avait  d'accès  que  par  l'appartement 
intérieur. 

Pour  se  rendre  compte  de  ce  genre  de  dispo- 
sitions, qu'il  est  singulièrement  difficile  <le  dé- 
crire et  dont  un  plan,  si  exact  soit-il,  rendrait  à 
peine  les  étrangetés,  le  mieux  est,  aujourd'hui 
que  les  Tuileries  sont  détruites,  de  se  reporter 
aux  petits  appartements  de  Versailles;  là,  dans 
ces  corridors  noirs  où  deux  personnes  ne  peu- 
vent passer  de  front,  dans  ces  escaliers  étroits 
qui  tournent  à  pic  et  qu'il  faut  éclairer  jour  et 
nuit,  dans  ces  pièces,  toutes  petites  et  si  basses 
qu'on  y  touche  le  plafond  de  la  tête,  ces  pièces 
où  Louis  XV,  Louis  XVI,  les  Reines,  les  Dau- 
phines,  les  Princesses,  les  favorites  de  tous  or 
lires  ont  passé  leur  vie,  on  comprend  ce  que 
pouvaient,  ce  que  devaient  être  les  Tuileries. 


LES    APPARTEMENTS  53 

A  Tune  de  ses  extrémités,  comme  on  Ta  vu, 
X Appartement  intérieur  était  séparé  de  l'escalier 
du  pavillon  de  Flore  par  la  salle  des  Gardes 
qu'occupaient  les  pages  de  service  et  un  sous- 
officier  de  la  garde  à  cheval  ;  puis,  s'ouvrait  le 
premier  salon  où  entraient,  de  droit,  le  Colonel- 
général  de  service,  les  Grands-officiers  de  la 
Couronne,  où  se  tenaient  l'aide  de  camp  de 
jour,  le  chambellan  de  jour,  le  préfet  et  l'écuyer 
de  service,  et  où  étaient  reçues  les  personnes 
admises  à  une  audience  ou  appelées  à  travailler 
avec  l'Empereur.  C'était  le  salon  de  service.  Le 
second  salon,  communiquant  d'une  part  au  cabi- 
net de  l'Empereur,  d'autre  part  au  salon  de  ser- 
vice, était  consacré  aux  audiences.  Dans  les  portes 
de  chacun  des  salons  se  tenait  un  huissier;  à  la 
porte  de  la  salle  des  Gardes  un  portier  d'apparte- 
ment armé,  pour  la  parade,  d'une  hallebarde  et 
d'une  épée. 

A  l'autre  extrémité  de  l'appartement  intérieur, 
dans  l'antichambre,  à  laquelle  on  accédait  par 
des  couloirs  et  des  escaliers  prenant  à  l'extré- 
mité de  la  galerie  de  Diane,  un  huissier, 
d'extrême  confiance,  gardait  la  porte.  Au  dedans, 
un  gardien  du  Portefeuille,  sorte  de  garçon  de 
bureau,  et  un  valet  de  chambre  d'appartement 
se  tenaient  à  la  disposition  de  l'Empereur.  Nulle 
autre  garde.  Dans  les  appartements  pas  un  soldat. 
Le  seul  poste  qui  fût  fourni  à  l'intérieur  du  Palais, 
poste  dit  de  la  salle  des  Gardes  du  Grand  appar- 


54  LA    JOURNEE    DE    l' EMPEREUR 

tement,  était  dans  l'aile  droite,  sous  l'escalier  de  la 
salle  du  Conseil  d'État.  Il  était  là,  surtout,  pour 
rendre  les  honneurs  et  n'était  composé  que  de 
vingt  hommes.  La  seule  sentinelle,  posée  à  l'inté- 
rieur, l'était  sous  le  pavillon  central,  où  se  trou- 
vait un  passage  public  de  la  cour  au  jardin.  Il  y 
avait  bien  encore  un  poste  de  quarante  et  un 
hommes  au  pavillon  de  Flore,  un  poste  de  vingt 
hommes  au  Pont  tournant,  un  poste  de  vingt  et  un 
cavaliers  fournissant  deux  vedettes  à  la  grille  du: 
Carrousel,  un  poste  de  sept  gendarmes  et  un  poste 
de  neuf  pompiers,  mais  nul  de  ces  cent  dix-huit 
soldats  n'entrait  dans  les  Appartements. 

Il  est  vrai  que,  en  dehors  des  cinq  portiers 
d'appartements,  des  huissiers  et  des  valets  de 
chambre,  les  adjudants  supérieurs,  les  adjoints 
au  Grand- maréchal  et.  les  adjudants  du  Palais 
exercent  une  surveillance  continuelle  :  mais,  peu 
à  peu,  leur  nombre  se  réduit  dans  des  conditions 
incroyables.  Sousle  Consulat,  on  voit  d'abord  douze 
officiers,  depuis  le  grade  de  chef  de  brigade  jus- 
qu'à celui  de  capitaine,  qui  ont  le  titre  d'adju- 
dants supérieurs.  Il  se  trouve  encore  douze  adju- 
dants supérieurs  en  l'an  XII  :  trois  généraux,  six. 
colonels,  deux  chefs  de  bataillon  et  un  capitaine  ; 
mais,  l'Empire  arrivé,  huit  sont  dispersés  dans 
les  différents  palais  comme  gouverneurs  ou 
sbus-gouverneurs,  et  ceux  qui  restent  dans  le 
service,  ne  sont  plus  qu'au  nombre  de  quatre.  Ils 
revivent,  en  1807,  le  titre  d'adjoints  du  Palais  et 


LES    APPARTEMENTS  55 

disparaissent,  en  1808,  pour  être  remplacés  pai 
deux  maréchaux  des  logis  et  quatre  fourriers  du 
Palais.  Qu'on  ajoute  aux  adjoints  et  aux  fourriers, 
le  gouverneur  du  Palais,  dont  les  fonctions  sont 
presque  honorifiques,  le  sous-gouverneur,  lorsque 
la  place  est  remplie,  et  l'adjudant,  on  a  tout  le 
personnel  auquel  l'Empereur  confie  la  sécurité 
de  sa  personne. 

Tous  ces  hommes  sont  d'extrême  confiance  : 
des  deux  adjoints  au  Grand -maréchal,  qui  ont 
le  grade  de  colonel,  l'un,  Reynaud,  est  un  sol- 
dat à  part,  d'une  bravoure  sans  égale,  cou- 
vert de  blessures,  qui  a  fait  toutes  les  campa- 
gnes de  Bonaparte  et  qui,  parvenu  au  grade  de 
général,  envoyé  en  Espagne,  aura,  en  1811,  la 
mauvaise  chance  d'être  pris  par  les  insurgés; 
l'autre,  Clément,  parti  en  1782  soldat  au  régi- 
ment de  Neustrie,  a  été  recueilli  par  le  Premier 
Consul  dans  l'état-major  de  Desaix  en  même 
temps  que  Savary  et  Rapp.  Son  service  au  Pa- 
lais ne  l'empêchera  pas,  comme  colonel  du 
22e  d'infanterie,  de  se  faire  casser  la  cuisse,  par 
un  boulet,  dans  la  campagne  de  1805  :  c'est  un 
républicain,  fils  de  ses  oeuvres,  aimable,  poli  et 
bien  élevé  et  qui,  comme  Reynaud,  est  un  dé- 
vouement absolu. 

Philippe  de  Ségur  —  celui  qui,  général  et  écri- 
vain, mérite  une  place  à  part  dans  l'histoire  de 
ce  temps  —  a  été  nommé  en  1802.  il  a  le  grade 
de  capitaine.  Le  Premier  Consul  l'a  fait  appeler 


56  LA    JOURNÉE    DE    l/EMPEREUR 

à  Saint-Cloud  :  «  Citoyen  Ségur,  lui  a-t-il  dit, 
je  vous  ai  placé  dans  mon  état-major  intérieur. 
Votre  devoir  sera  de  commander  la  garde  mon- 
tante qui  veille  autour  de  moi.  Vous  voyez  la 
confiance  que  je  mets  en  vous.  Vous  y  répon- 
drez :  Votre  mérite  et  vos  talents  vous  promettent 
un  avancement  rapide.  »  Ségur,  qui  est  déjà  tout  à 
Bonaparte,  qui  s'est  engagé  aux  hussards  volon- 
taires pour  faire  la  campagne  de  1800,  dont  le 
père,  rallié  des  premiers,  est  conseiller  d'État  du 
nouveau  régime,  en  attendant  la  charge  de  grand- 
maître  des  cérémonies,  est  à  la  fois  étonné  et 
subjugué  par  cette  confiance  et,  jusqu'aux  der- 
nières heures,  il  la  méritera. 

Le  quatrième  adjoint  au  Grand -maréchal  est 
un  Tascher,  un  cousin  de  Joséphine,  dont  l'Em- 
pereur n'avait  pas  grande  opinion  quoique,  en 
cinq  ans,  il  lui  eût  fait  franchir  (1803-1808)  tous 
les  grades  jusqu'à  celui  de  chef  de  bataillon  :  car 
en  l'envoyant  à  Joseph  qui  le  prenait  pour  aide 
de  camp,  il  écrivait  :  «  Qu'il  s'exerce,  se  forme  et 
devienne  bon  à  quelque  chose.  »  On  ne  sait  s'il 
profita  de  la  leçon,  mais  il  avança  :  Colonel 
en  1808,  comte  de  l'Empire  en  1810,  général  de 
brigade  en  1814,  il  arrivait  à  tout,  car  si  la  cou- 
sine impératrice  lui  faisait  défaut  en  France,  il 
avait,  en  Espagne,  épousé  une  Gary,  et  cela  ne 
pouvait  manquer  de  lui  donner  du  mérite.  Aussi, 
ayant  été  méconnu,  se  rallia-t-il  avec  empresse- 
ment aux  Bourbons,  mais  il  ne  jouit  pas  long- 


LES    APPARTEMENTS  57 

temps  de  leur  faveur,  étant  mort  de  maladie  au 
commencement  de  1816. 

Le  Gouverneur  des  Tuileries  change  trop  sou- 
vent pour  avoir  une  autorité  efficace  :  c'est  Caf- 
farelli  d'abord,  mais  il  devient  ministre  de  la 
Guerre  et  de  la  Marine  en  Italie  ;  après,  c'est  Fleu- 
rieu,  auquel  on  donne  là  une  sorte  de  retraite, 
après  son  malheureux  passage  à  l'Intendance  gé- 
nérale; enfin,  c'est  d'Harvillequi  vient  de  quitter, 
au  divorce,  la  place  de  chevalier  d'honneur  de 
Joséphine  et,  dans  la  sinécure  des  Tuileries,  garé 
de  ses  créanciers  importuns,  d'Harville  n'a  garde 
de  se  donner  du  mal. 

Trop  peu  de  temps,  le  brave  sous-gouverneur, 
le  général  Maçon  exerce  ses  fonctions.  Nommé  le 
29  brumaire*  an  XIII,  il  fait,  quand  même,  la 
campagne  de  Prusse,  est  appelé,  par  l'Empereur, 
au  gouvernement  de  Leipsick  et  y  meurt  de  la 
fièvre  putride  le  28  octobre  1806. 

Il  n'est  pas  remplacé,  comme  sous-gouver- 
neur, aux  Tuileries,  où  toute  la  responsabilité 
retombe  sur  l'adjudant,  Augustin  Auger,  per- 
sonnage singulier  qui,  en  quarante-sept  ans  de 
services  militaires,  a  peut-être  vu  le  feu  à  Paris, 
dans  des  émeutes,  mais  n'a  jamais  fait  campagne. 
Chasseur  dans  Hainaut  en  1768,  puis  garde  à 
cheval  de  Paris,  il  entre,  en  1789,  dans  la  garde 
parisienne  soldée,  est  lieutenant  au  1er  bataillon 
d'infanterie  légère  en  1792,  capitaine  d'un  esca- 


58  LA    JOURNEE    DE    i/EMPEREUR 

dron  de  cavalerie  du  département  de  l'Oise- 
en  1793,  capitaine  des  guides  de  l'armée  de  l'In- 
térieur en  Tan  IV,  puis  capitaine  dans  la  garde  à 
cheval  du  Directoire.  11  passe  dans  la  garde  des 
Consuls,  y  est  promu  chef  d'escadron  et  nommé 
adjudant  supérieur  le  1  5  germinal  an  IX  :  Dé- 
sormais il  est  attaché  au  Palais  des  Tuileries 
d'où  il  ne  sortira  que  le  27  août  1815,  et  ce  sera, 
pour  mourir  deux  mois  après. 

Auger  est  donc  la  cheville  ouvrière,  c'est  lui  le 
véritable  commandant  des  Tuileries  de  1804  à 
1815  et,  à  partir  du  18  juillet  1808,  il  est  assisté 
par  les  quatre  fourriers  du  Palais  :  Deschamps, 
Bâillon,  Picot  et  Émery  qui,  tous  quatre,  sortent 
de  la  gendarmerie  d'élite,  où  ils  étaient  lieute- 
nants ou  maréchaux  des  logis;  qui,  tous  quatre, 
ont  mérité  d'être  décorés  pour  leurs  bons  services, 
et  qui  ont  prouvé,  par  leur  dévouement,  qu'ils 
étaient  dignes  d'être  distingués. 

Dans  la  journée,  adjudants,  adjoints  ou  four- 
riers, faisaient,  dans  les  parties  inhabitées  du 
Palais,  des  rondes  fréquentes.  Ils  n'entraient 
pourtant  pas  dans  Y  Appartement  ordinaire  que 
suffisaient  à  garder  les  officiers  de  service.  On 
pourrait  croire  que  ceux-ci  n'eurent  point  à  agir 
de  leur  personne  :  cela  ne  serait  pas  exact  En 
l'an  XI,  un  homme,  en  habits  bourgeois,  s'intro- 
duit dans  la  première  antichambre.  Interpellé  par 
l'officier  de  garde,  un  capitaine  aux  voltigeurs,  sur 
ce  qu'il  a  conservé  son  chapeau  sur  sa  tête,  il  sort 


LES    APPARTEMENTS  1)9" 

brusquement,  de  dessous  sa  redingote,  un  sabre 
avec  lequel  il  veut  tuer  l'officier.  Celui-ci  se  met 
en  garde  et  cloue  l'énergumène  contre  le  mur. 
On  accourt,  on  s'empresse  :  on  reconnaît  l'homme 
pour  un  ancien  maréchal  des  logis  des  Guides 
auquel  une  injustice  avait  été  faite  et  qui,  exas- 
péré, affolé,  était  venu  pour  tuer  le  Consul.  On 
le  soigne,  on  le  guérit,  on  étouffe  l'affaire,  et  Bo- 
naparte fait  une  pension  à  son  assassin. 

La  nuit,  les  surveillants  n'étaient  guère  plus 
nombreux.  Or,  il  faut  remarquer  que,  en  ce  temps, 
le  Palais  n'était  séparé  du  jardin  public  que  par 
une  simple  terrasse  fort  peu  large  et  élevée  seule- 
ment de  trois  ou  quatre  marches.  Un  malfaiteur 
pouvait  donc  facilement,  si  une  sentinelle  se  relâ- 
chait de  sa  surveillance,  grimper  aux  murs  et  pé- 
nétrer dans  les  appartements.  Aussi  multipliait- 
on  les  rondes  de  précaution.  Un  soir,  Ségur 
trouva,  sur  un  appui  de  fenêtre,  un  homme  qui 
n'attendait  que  le  moment  propice  pour  se  glisser 
dans  l'intérieur.  Ce  fut  la  seule  alerte  sérieuse 
et,  sans  Ségur,  on  l'ignorerait  encore.  Une  autre 
fois,  après  un  Grand  cercle,  on  trouva  un  homme 
caché  derrière  les  rideaux  du  grand  cabinet  : 
C'était  un  pauvre  fou,  un  ancien  fumiste  des 
Tuileries,  qui  croyait  retrouver  l'âme  de  son 
père  dans  les  feux  ou  les  lumières.  On  le  mit  à 
Charenton.  C'est  là  tout  ce  qu'on  rencontre  d'in- 
cidents :  malgré  les  facilités  qu'on  aurait  pu  y 
trouver,  nulle   des  conjurations  formées  contre 


60  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

Napoléon  ne  visa  de  l'attaquer  aux  Tuileries 
même,  tant  il  paraissait  établi  qu'il  était  bien 
gardé.  On  vient  de  voir  qu'il  n'y  employait  pas 
son  armée. 

La  nuit,  pas  plus  que  le  jour,  les  rondes  ne 
pénétraient  dans  Y  Appartement  ordinaire  de 
l'Empereur.  L'aide  de  camp  de  service  y  couchait 
dans  le  salon  de  service,  la  tête  appuyée  contre 
la  porte.  Plus  tard,  un  officier  d'ordonnance  et 
un  page  lui  furent  adjoints.  Dans  les  pièces  qui 
précédaient  ce  salon,  couchaient  un  brigadier  et 
un  valet  de  pied.  Dans  Ï Appartement  intérieur, 
près  de  la  porte,  couchait  un  mameluck  ;  un 
autre  valet  de  chambre  et  un  garçon  de  garde- 
robe  avaient  leurs  lits  de  veille  dans  les  petits 
cabinets  noirs.  Pour  entrer  chez  l'Empereur, 
lorsqu'il  arrivait  quelque  dépêche  urgente,  l'aide 
de  camp  frappait  à  la  porte  contre  laquelle  cou- 
chait le  mameluck.  Le  mameluck  ouvrait,  faisait 
pénétrer  l'aide  de  camp  et  refermait  soigneuse- 
ment, «  de  manière  que  l'aide  de  camp  fût  as- 
suré que  personne  n'avait  pu  le  suivre  ».  L'aide 
de  camp  grattait  alors  à  la  porte  de  la  chambre 
à  coucher.  Cette  porte  était  fermée  en  dedans; 
l'Empereur  se  levait  et  n'ouvrait  qu'après  avoir 
reconnu  la  voix.  Ces  précautions,  qu'il  avait  in- 
diquées d'une  façon  expresse  à  son  frère  Joseph, 
étaient  minutieusement  observées.  «  Elles  ne 
donnent  aucune  gêne,  disait-il,  et  le  résultat  est 


1,^,»    APPARTEMENTS  61 

d'inspirer  de  la  confiance,  indépendamment  de 
ce  que,  réellement,  elles  peuvent  vous  sauver 
la  vie.  » 

Pendant  le  règne  presque  entier,  la  surveil- 
lance, ainsi  établie,  parut  suffire.  Lorsque,  en 
mai  1806,  un  nombre  assez  considérable  de 
gardes  du  corps  de  l'ancien  Roi,  qui  n'avaient 
point  émigré,  qui  avaient  été  employés  et  avaient 
donné  des  preuves  de  zèle,  demandèrent  à  être 
attachés  à  la  personne  de  l'Empereur  et  à  se  re- 
former tels  que  jadis,  Napoléon  les  refusa.  «  Cela 
ne  lui  parut  pas  convenable  »,  mais,  comme 
c'étaient  des  gens  d'honneur,  il  les  envoya  à 
Naples,  à  son  frère  Joseph,  en  les  lui  recom- 
mandant chaudement.  Plus  tard,  en  1808,  lorsque 
Jérôme  songea  à  établir  des  gardes  du  corps; 
l'Empereur  lui  écrivait  :  «  Je  ne  crois  pas  que  vous 
deviez  avoir  de  gardes  du  corps  :  ce  n'est  pas 
l'étiquette  de  notre  famille  ».  Mais,  le  30  dé- 
cembre 1812,  peut-être  après  avoir  constaté  les 
services  rendus  pendant  la  retraite  par  Y  Escadron 
Sacré,  surtout  pour  se  garantir  des  conséquences 
d'une  échauffourée  analogue  à  celle  de  Malet, 
l'Empereur  dictait  la  note  suivante  :  «  L'on  trouve 
«  que  la  Garde  Impériale  n'est  pas  assez  brillante 
«  et  que  ses  uniformes  et  ses  décorations  ne  ré- 
«  pondent  pas  à  l'éclat  et  à  la  majesté  qui  doi- 
«  vent  entourer  les  souverains.  L'on  trouve  que  les 
«  portes  du  Palais  et  les  portes  des  appartements 


<32  LA    JOURNEE    DE    L  EMPEREUR 

«  ne  sont  pas  suffisamment  gardées,  soit  que  les 
«  huissiers  et  portiers  ne  fassent  pas  leur  devoir, 
«  soit  qu'ils  ne  soient  pas  armés  comme  ils  de- 
«  vraient  l'être.  On  pourrait  étudier  un  projet 
«  pour  la  formation  de  compagnies  de  gardes  du 
«  corps  qui,  en  même  temps  qu'ils  feraient  une  vé 
«  ritable  garde,  fourniraient  en  même  temps  une 
«  pépinière  d'officiers  pour  l'armée.  On  pourrait 
«  aussi  faire  un  projet  pour  la  formation  d'une 
«  ou  plusieurs  compagnies  de  gardes  des  portes 
«  et  qui  feraient  le  service  à  l'instar  de  la  Garde  , 
«  noble  hongroise  à  Vienne,  des  Cent-Suisses  en 
«  Saxe.  On  leur  donnerait  un  bel  habillement. 
«  Pour  les  gardes  du  corps,  on  pourrait  les  cui- 
«  rasser  ». 

Le  projet  fut  étudié  avec  attention  par  Duroc 
et  par  Clarke.  L'Empereur  se  le  fit  représenter 
plusieurs  fois,  fit  rédiger  plusieurs  décrets  par 
lesquels  tout  était  réglé  jusque  dans  l'extrême 
détail  :  composition  du  corps,  uniforme,  ser- 
vice en  temps  de  paix  et  de  guerre,  préro- 
gatives des  officiers  et  des  gardes;  mais,  peu 
à  peu,  devant  l'urgence  de  la  situation,  l'idée 
se  transforma  :  il  ne  s'agit  plus  de  gardes  du 
corps  fournissant  «  un  poste  dans  la  première 
pièce  de  l'appartement  de  l'Empereur,  de  l'Impé- 
ratrice et  du  Roi  de  Rome  »,  il  s'agit  de  soldats 
«'équipant  à  leurs  frais,  auxquels,  pour  les  dé- 
cider à  servir,  à  joindre  immédiatement  l'armée, 
on  promit  de  singuliers  avantages.  On  peut,  par 


LES    APPARTEMENTS  63 

ce  qui  est  advenu  au  général  de  Ségur,  se  de- 
mander si,  comme  gardes  du  corps,  les  Gardes 
d'honneur  eussent  présenté  vraiment  les  garan- 
ties de  fidélité  et  de  dévouement  que  recherchait 
l'Empereur. 

Ce  projet  avait  mis  neuf  ans  à  se  formuler;  car, 
quoiqu'en  aient  dit  certains  témoins,  il  est  dou- 
teux que,  conçu  de  longue  date,  il  ait  été,  comme 
on  le  dit,  constamment  ajourné  sur  la  crainte 
qu'on  avait  de  mécontenter  la  Garde  Impériale. 
Le  mariage  Autrichien  et  l'affaire  Malet  suffisent 
à  l'expliquer,  non  à  le  justifier.  Il  n'est  point 
d'exemple  que  des  gardes  du  corps  aient  jamais 
empêché  une  révolution  populaire  d'entrer  dans 
un  palais,  mais  il  est  des  exemples  de  gardes 
du  corps  faisant  eux-mêmes  une  révolution  de 
palais. 


III 

LA    TOILETTE 


La  chambre  à  coucher  de  Napoléon  a  changé 
plusieurs  fois  de  forme  et  de  dimension  par  l'ad- 
jonction de  certaines  dépendances,  mais  elle  est 
toujours  restée  sur  le  même  emplacement  essen- 
tiel. Sous  le  Consulat,  Bonaparte  ne  l'habitait  point. 
Il  partageait  la  chambre  de  Joséphine,  et  cette 
chambre,  située  au  rez-de-chaussée,  communiquait 
par  un  étroit  et  noir  escalier  avec  Y  Appartement 
intérieur.  Déterminé,  aux  premiers  temps  de 
l'Empire,  à  prendre  ses  habitudes  à  part,  Napo- 
léon, au  départ  pour  la  campagne  d'Allemagne, 
ordonna  que,  en  son  absence,  on  agrandît  et  on 
décorât  la  pièce  qui  devait  lui  servir  de  chambre 
à  coucher  d'apparat,  car  on  peut  penser  qu'il  oc- 
cupa fort  souvent,  de  préférence,  la  chambre  à 
coucher  entresolée  du  Petit  appartement. 

Le  travail  fut  poussé  avec  activité  par  Fontaine 
et  Percier,  architectes  du  Palais  :  ils  revêtirent 
les  murs  d'une  riche  tenture  de  brocart  de  Lyon, 
appuyée  sur  des  lambris  enrichis  d'ornements  do 
rés;  des  pilastres  sculptés  encadrèrent  les  ouver- 

5 


66  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

tures  et  recouvrirent  les  angles.  Le  plafond,  peint 
et  doré,  présenta  dans  des  caissons,  les  figures 
de  Jupiter,  de  Mars,  de  Minerve  et  d'Apollon, 
I teintes  en  grisaille  avec  des  rehauts  en  or  sur 
des  fonds  de  lapis-lazuli  ;  les  armoiries  et  le  chiffre 
de  l'Empereur  avec  des  trophées  militaires  et  des 
guirlandes  soutenues  par  des  génies  ailés  compo- 
sèrent les  ornements  d'entourage.  Le  lit,  élevé 
sur  une  estrade  recouverte  en  velours,  occupa  le 
fond  de  la  chambre  en  face  des  croisées. 

Presque  pas  de  meubles  :  des  fauteuils  en  bois 
doré  recouverts  de  tapisseries  des  Gobelins,  une 
sorte  de  grande  commode  anglaise  ornée  de 
cuivres,  et  c'est  tout. 


Entre  six  et  sept  heures  du  matin,  le  premier 
valet  de  chambre  de  l'Empereur  entrait  dans  la 
chambre  à  coucher.  Mme  de  Rémusat  a  dit  «  que 
le  réveil  de  Napoléon  était  ordinairement  triste 
et  paraissait  pénible,  qu'il  avait  assez  souvent  des 
spasmes  convulsifs  de  l'estomac  qui  excitaient 
chez  lui  un  vomissement  ».  Son  réveil  était  gai, 
dit  Marchand.  Constant,  Roustam,  tous  ceux  qui 
ont  servi  Napoléon  parlent  de  même.  Il  est  à 
penser  que  Mmo  de  Rémusat,  qui  semble  si  bien 
informée,  s'est  trouvée  là  après  une  mauvaise 
nuit. 

La  puissance  que  Napoléon  avait  de  dormir  à 
volonté,  de  ne  dormir  que  six  heures,  —  qu'il 


LA    TOILETTE  67 

prît  ces  six  heures  de  suite  ou  par  intervalles,  — 
est  constatée  par  tous  ceux:  qui  l'ont  approché, 
ainsi  que  la  faculté  qu'il  avait  de  passer  sans 
transition  du  sommeil  le  plus  profond  à  la  veille 
la  plus  lucide.  L'une  et  l'autre  était  commune  à 
plusieurs  des  hommes  de  son  sang. 

Napoléon,  subitement  éveillé,  badinait  un  ins- 
tant avec  son  valet  de  chambre  :  *<  Ouvre  les  fenê- 
tres, lui  disait-il,  que  je  respire  l'air  que  Dieu  a 
fait.  »  Quoique  frileux  dans  les  appartements, 
l'Empereur  aimait  l'air  :  il  avait  horreur  des  mau- 
vaises odeurs,  de  rôdeur  de  renfermé;  l'odeur  de 
la  peinture  le  rendait  malade,  et  cette  passion  de 
l'air  neuf  au  matin  est  caractéristique  de  ses  sen- 
sations d'odorat.  Le  seul  parfum  qu'il  aimât  était 
celui  du  bois  d'aloès  :  sans  doute,  il  avait  rap- 
porté d'Egypte  ce  goût,  qui  persista  chez  lui 
jusqu'à  la  mort;  partout  où  il  séjournait,  sur  de 
petits  brûle-parfums,  il  faisait  jeter  de  l'aya- 
loudjin  pour  purifier  et  embaumer  les  pièces 
où  il  vivait  et  où  très  tard  en  saison  on  faisait 
du  feu. 

Le  Premier  valet  de  chambre  pendant  presque 
tout  l'Empire,  fut  Constant  Véry,  lequel  avait 
remplacé  d'abord  Ambart,  trop  vieux,  devenu 
un  peu  fou,  et  retiré  avec  une  pension  et  la 
conciergerie  de  Meudon;  puis  Hébert,  retiré  de 
même,  avec  la  conciergerie  de  Rambouillet,  et 
i  200  francs  de  pension.  Constant  était  Belge; 


68  LA    JOURNÉE    DE    l/EMPEREUR 

il  était  né  le  2  décembre  1778  à  Peruwelz,  com- 
mune qui  fit  partie  plus  tard  du  département 
de  Jemmapes.  Son  père,  qui  tenait  une  auberge 
aux  bains  de  Saint-Amand,  consentit,  s'il  faut 
len  croire,  à  le  confier  à  un  baigneur,  un  cer- 
tain comte  de  Lure  qui  devait  se  charger  de 
son  éducation,  mais  qui  émigra  en  l'abandonnant. 
Constant  essaya  de  regagner  à  pied  son  village 
qu'il  trouva  au  pouvoir  des  Autrichiens.  11  fut 
recueilli  par  un  certain  commandant  Michau  qui 
le  prit  à  son  service,  puis  fut  domestique  d'un  né- 
gociant nommé  Gobert;  enfin,  grâce  à  la  con- 
naissance qu'il  avait  faite  d'un  valet  de  Mme  Bo- 
naparte, il  entra  à  son  service  durant  que  le 
Général  était  encore  en  Egypte.  Lorsque  Eugène 
revint  d'Egypte,  Joséphine  plaça  Constant  près  de 
lui;  puis  elle  le  reprit  dans  sa  maison;  et  enfin 
au  départ  pour  Marengo,  le  Premier  Consul 
l'attacha  à  sa  personne.  Depuis  lors,  jusqu'au 
mois  d'avril  1814,  on  peut  dire  que  Constant  n'a 
point  quitté  Napoléon  :  il  se  vante  de  n'avoir  eu 
que  deux  congés,  l'un  de  trois  jours,  l'autre 
d'une  semaine.  C'est  fort  vraisemblable.  Il  a  été, 
comme  on  sait,  remplacé,  en  1814,  par  cet  admi- 
rable Marchand  que  sa  fidélité  et  son  dévouement 
à  son  maître  proscrit  rendent  un  des  plus  sympa- 
thiques parmi  les  exilés  de  Sainte-Hélène. 

Constant,  bien  qu'il  fût  médiocrement  lettré, 
qu'il  écrivit  en  gros  et  ignorât  l'orthographe,  était 
fort  avisé  et  se  tenait  fort  au  courant  des  choses, 


LA     TOILETTE  09 

grâce  à  son  ami  Veyrat,  inspecteur  général  de  la 
police,  qui  faisait  chaque  jour  passer  par  lui  à 
l'Empereur  un  bulletin  destiné  à  contrôler  celui 
du  préfet  de  police.  Constant  avait  pris  des  notes 
sur  lesquelles  le  libraire  Ladvocat  a  fait  rédiger 
des  mémoires  qui,  s'ils  doivent  être  consultés 
avec  précaution,  fournissent  à  qui  sait  lire,  quan- 
tité de  traits  authentiques.  Seulement,  Constant, 
lorsqu'il  se  plaint  du  peu  de  générosité  de 
l'Empereur  envers  lui,  peut  sembler  quelque 
peu  ingrat  :  outre  6  000  francs  de  gages  et 
2  000  francs  pour  son  habillement,  un  appar- 
tement de  sept  pièces,  une  table  de  quatre 
couverts,  une  voiture  attelée  et  un  cocher  à  ses 
ordres,  l'entrée  aux  quatre  grands  spectacles;  en 
dehors  des  indemnités  qui  lui  étaient  allouées 
lorsqu'il  suivait  l'Empereur  en  campagne  et  en 
voyage,  Constant  a  reçu  de  Napoléon,  de  1808 
à  1 81 4,  1  800  livres  de  rente,  une  pension  annuelle 
de  6  000  francs  et  des  sommes  montant  en  totalité 
à  261  000  francs.  Cela  ne  l'empêcha  pas  de  déser- 
ter à  Fontainebleau,  en  emportant,  a  dit  l'Empe- 
reur, beaucoup  d'argent  et  de  bijoux. 

Le  premier  valet  de  chambre  portait  un  habit 
français  en  drap  vert  avec  parements  et  collet 
enrichis  de  broderie  d'or,  un  gilet  de  Casimir 
blanc,  une  culotte  noire  et  des  bas  de  soie.  Avec 
quelques  différences  dans  les  broderies,  c'était 
le  même  costume  que  revêtaient  les  huissiers,  les 
valets  de  chambre  de  toilette  et  d'appartement  et 


70  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

les  garçons  de  la  garde-robe.  Constant  insinue 
que,  pour  lui,  cet  uniforme  n'était  pas  d'obliga- 
tion et  qu'il  eut  souvent  des  habits  de  fantaisie. 
La  chose  est  vraisemblable. 

Dès  que  la  pièce  était  aérée,  l'Empereur,  subite- 
ment levé  et  enveloppé  dans  sa  robe  de  chambre, 
recevait  la  correspondance  des  mains  de  son  secré- 
taire intime.  Il  s'asseyait  devant  son  feu  et  ou- 
vrait lui-même  ses  lettres.  Celles  qui  présentaient 
un  intérêt  étaient  mises  de  côté  pour  être  reprises 
à  loisir.  Les  autres,  à  mesure,  jonchaient  le  tapis 
et  il  appelait  cela  so?i  répondu.  Ensuite,  il  parcou- 
rait les  journaux,  ces  journaux  étroits  et  courts 
dont  lui  seul  remplissait  les  colonnes  et  où  le 
moindre  alinéa  qu'il  n'avait  point  ordonné  lui 
sautait  aux  yeux.  Puis,  il  demandait  les  noms  des 
personnes  qui  attendaient  dans  le  premier  salon, 
et  disait  celles  qu'il  voulait  voir.  Le  Maître  de  la 
garde-robe,  qui  par  fonction  assistait  à  la  toilette, 
et  le  Grand-maréchal  entraient  sans  attendre 
d'ordre,  souvent  l'architecte  Fontaine  et  Barbier, 
le  bibliothécaire,  étaient  appelés;  et,  à  leurs  jours, 
Corvisart,  premier  médecin ,  et  Yvan,  chirurgien 
ordinaire. 

Du  service  de  santé,  c'était  à  peu  près  tout  ce 
qui  paraissait,  bien  que,  dès  le  début  de  l'Empire, 
il  eût  été  organisé  d'une  façon  complète  et  qu'il 
tût,  d'année  en  année,  pris  une  grande  extension. 


LA    BARBE 


(page  91) 


LA     TOILETTE  73 

Le  médecin  ordinaire,  Jean-Noël  Halle,  ne  venait 
plus  guère  depuis  le  jour  où,  à  la  toilette,  l'Em- 
pereur s'était  avisé  de  lui  tirer  les  oreilles.  «  Sire, 
vous  me  faites  mal  !  »  avait  dit  Halle  avec  humeur 
en  se  retirant  brusquement.  Membre  de  l'Institut, 
professeur  au  Collège  de  France,  il  ne  continuait 
pas  moins  à  figurer  sur  les  états  pour  une  somme 
annuelle  de  15  000  francs. 

Les  médecins  par  quartier,  deux  d'abord,  quatre 
ensuite,  tous  à  8  000  francs  d'appointements,  sui- 
vaient l'Empereur  en  campagne;  ils  allaient  par 
ses  ordres  donner  leurs  soins  aux  malades  auxquels 
il  s'intéressait;  mais,  à  Paris,  ils  recevaient  les 
ordres  du  Premier  médecin.  Quant  aux  quatre 
médecins  consultants  à  3  000  francs  et  au  médecin 
oculiste,  ils  étaient  là  pour  l'honneur. 

Des  chirurgiens,  plus  nombreux,  on  ne  voyait 
qu'Yvan  :  ainsi,  ni  Boyer,  premier  chirurgien 
avec  15  000  francs  de  traitement,  baron  en  1810 
avec  4  000  francs  de  dotation;  ni  les  cinq  chirur- 
giens par  quartier  à  6  000  francs  de  traitement; 
ni  les  quatre  consultants  à  3  000  ne  paraissaient 
au  Palais.  Les  chirurgiens  par  quartier  suivaient 
en  campagne,  et  plusieurs  avaient  mérité  parleur 
dévouement  d'être  légionnaires.  Mais,  au  contraire 
des  médecins  qui,  en  l'absence  de  Corvisart,  don- 
naient leurs  soins  à  l'Empereur,  ils  ne  l'appro- 
chaient que  par  exception,  Yvan  l'accompagnant 
partout.  Cet  Yvan  (Alexandre-Urbain)  a  été  atta- 
ché au  général  Bonaparte  depuis  la  campagne 


74  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

d'Italie.  Déjà,  à  Milan,  sa  femme  figurait  au  Palais 
Serbelloni  dans  le  salon  de  Mme  Bonaparte , 
tandis  que  lui  caracolait  dans  l'état-major  du  Gé- 
néral. Dès  l'an  VIII,  on  le  tenait  pour  assez  ami 
pour  l'admettre  presque  seul  à  signer  au  contrat 
de  Caroline.  Il  avait,  outre  un  traitement  annuel 
de  12  000  francs,  la  place  de  chirurgien  en  chef 
des  Invalides,  la  croix  d'or  d'officier  de  la  Légion, 
le  titre  de  baron  avec  une  dotation  annuelle 
de  9  000  francs,  sans  compter  des  gratifications 
qui,  par  année,  variaient  de  25  à  30  000  francs. 
A  Fontainebleau,  clans  la  soirée  du  14  mars  1814, 
après  l'avoir  inscrit  pour  40  000  francs  sur  l'état 
des  Deux  millions,  l'Empereur  lui  donna  200  000 
francs  et  la  croix  de  commandant  de  la  Légion  : 
quelques  heures  après,  Yvan,  affolé,  descendait 
aux  écuries,  s'emparait  d'un  cheval  et  prenait  à 
toute  bride  la  route  de  Paris.  Napoléon  ne  le  lui 
pardonna  point. 

De  tous  les  médecins,  le  seul  en  qui  Napoléon 
se  reposât  était  Corvisart.  «  J'ai  confiance,  en  fait 
de  médecine,  en  mon  premier  médecin  Corvisart,  » 
écrivait-il  à  Mme  de  Montesquiou  en  1812.  Il  l'avait 
depuis  le  Consulat,  où,  sur  les  indications  de 
Mmc  Lannes,  Joséphine  avait  obtenu  que  Napoléon, 
dont  la  santé  était  dérangée  depuis  longtemps,  le 
vît  en  consultation.  Corvisart,  alors  âgé  de  qua- 
rante-sept ans,  était  en  pleine  possession  de  la 
renommée  que  lui  avaient  acquise,  à  l'école  cli- 
nique de  la  Charité,  ses  nouvelles  méthodes  d'in- 


LA    TOILETTE  75 

vestigation.  Il  les  appliqua  avec  conscience  à 
l'examen  de  la  personne  du  Consul,  interrogea 
avec  le  soin  le  plus  minutieux  tous  les  organes 
l'un  après  l'autre,  et  découvrit  que  Napoléon  était 
atteint  d'une  gale  répercutée,  qui,  mal  traitée, 
avait  amené  un  amaigrissement  considérable  et 
des  désordres  dans  les  poumons,  «  Ce  n'est  rien, 
dit-il  :  c'est  une  humeur  rentrée  qu'il  faut  rappe- 
ler à  l'extérieur.  »  Il  appliqua  deux  vésicatoires 
sur  la  poitrine  qui  se  trouva  moins  oppressée.  La 
toux  disparut  peu  à  peu,  et,  frappé  de  la  simpli- 
cité des  moyens  employés,  comme  de  la  sûreté 
du  diagnostic,  Napoléon  s'attacha  Corvisart  comme 
unique  médecin.  —  (Barthez  en  avait  le  titre,  mais 
il  résidait  à  Montpellier,  et,  si  Napoléon  lui  avait 
attribué  un  traitement,  c'était  en  souvenir  de  son 
père,  Charles  Bonaparte,  que  Barthez  avait  soigné 
dans  sa  dernière  maladie).  —  Depuis  les  premiers 
jours  du  Consulat  jusqu'en  1814,  Corvisart  fut 
donc  premier  médecin  avec  un  traitement  qui 
s'éleva  jusqu'à  30  000  francs  par  an,  sans  parler 
d'une  dotation  de  10  000  francs  attachée  à  son 
titre  de  baron;  il  n'en  avait  pas  moins  constam- 
ment besoin  d'argent,  quelle  que  fût  à  Paris 
l'étendue  de  sa  clientèle.  Marié  pendant  la  Bévo- 
lution  à  une  fille  noble  dont  il  avait  un  fils  qu'il 
avait  voulu  légitimer,  il  n'avait  point  tardé  à 
perdre  cet  enfant  et  à  divorcer  pour  reprendre 
sa  vie  de  garçon.  La  Cour  ne  lui  plaisait  point  et 
le  monde  officiel  n'était  point  pour  l'attirer.  Il 


76  LA    JOURNEE    DE    L   EMTEREIR 

passait  son  temps  de  loisir  soit  chez  son  vieil  ami 
Guéhéneuc,  qui  aimait  comme  lui  les  plaisanteries 
grasses,  soit  dans  une  société  plus  gaie  encore  où 
se  rencontraient  des  vaudevillistes  tels  que  Barré 
et  Desfontaines,  le  maître  de  ballets  Despréaux, 
mari  de  la  Guimard,  quantité  de  bons  vivants  et 
de  jolies  femmes.  Ravrio,  le  marchand  de  bronzes, 
chansonnier  à  ses  heures,  chantait  les  vertus  du 
docteur, 

Quelquefois  gai,  toujours  paillard, 

et  consacrait  le  souvenir  des  petites  fêtes  auxquelles 
Corvisart  assistait.  Elles  étaient  d'un  esprit  assez 
gros. 

Corvisart,  donc,  ne  paraissait  guère  à  la  toilette, 
en  dehors  de  ses  jours  de  service,  le  mercredi  et 
le  samedi.  Napoléon  l'accueillait  par  des  plaisan- 
teries :  «  Vous  voilà,  grand  charlatan  !  Avez-vous 
tué  beaucoup  de  monde  aujourd'hui?  »  Et  Corvi- 
sart répondait  sur  le  même  ton,  se  laissait  tirer 
et  frotter  les  oreilles,  savait  profiter  du  moment 
opportun  pour  solliciter,  et  était  un  de  ceux  par 
qui  passaient  quantité  d'aumônes. 

Il  ne  dédaignait  pas  non  plus  pour  lui-même 
les  profits  qu'il  tirait  de  sa  place,  car  il  aimait  à 
la  passion  les  curiosités  et  les  raretés,  les  tableaux 
et  les  objets  d'art.  Ses  clients  et  ses  clientes  ne 
l'en  laissaient  pas  manquer,  témoin  cette  merveil- 
leuse tabatière  à  camée  antique,  présent  de  José- 


LA     TOILETTE  77 

phine,  qui,  léguée  par  Corvisart  àMmela  Comtesse 
de  Soulès,  et  par  celle-ci  à  M.  le  professeur  Jules 
Cloquet,  figure,  sous  le  numéro  5  293,  dans  les 
collections  du  Musée  de  Cluny;  témoins  surtout 
les  présents  sans  nombre  que  lui  fit  Marie-Louise. 
Mais,  comme  les  amateurs  véritables,  il  préférait 
encore  acheter  à  recevoir. 

Un  malin,  l'Empereur  voit  à  la  main  de  Corvi- 
sart un  bâton  :  «  Qu'est-ce  que  vous  tenez  à  la 
main?  lui  dit-il.  —  C'est  ma  canne,  Sire.  —  C'est 
bien  vilain.  Elle  n'est  pas  jolie.  Comment  un 
homme  comme  vous  peut-il  porter  un  vilain 
bâton  comme  cela?  —  Sire,  cette  canne-là  me 
coûte  très  cher,  et  je  l'ai  eue  très  bon  marché. 

—  Voyons,   Corvisart,    combien   a-t-elle   coûté? 

—  Quinze  cents  francs,  Sire  :  ce  n'est  pas  cher. 

—  Ah!  mon  Dieu!  quinze  cents  francs!  Montrez- 
moi  ce  vilain  bâton-là.  »  L'Empereur  prend  la 
canne,  la  regarde  en  détail,  aperçoit  sur  le  pom- 
meau une  petite  médaille  dorée  de  Jean-Jacques 
Rousseau:  «  Dites-moi,  Corvisart,  c'est  la  canne  de 
Jean-Jacques  :  où  l'avez-vous  trouvée? Sans  doute, 
c'est  un  de  vos  clients  qui  vous  a  fait  ce  présent-là? 
Ma  foi,  c'est  un  joli  souvenir  que  vous  avez  là. 

—  Pardonnez-moi,  Sire  :  je  l'ai  payée  quinze  cents 
francs.  —  Au  fait,  Corvisart,  ce  n'est  pas  payé  son 
prix,  car  c'était  un  grand  homme,  c'est-à-dire  Un 
grand  charlatan...  Au  fait,  Corvisart,  c'était  un 
grand  homme  dans  son  genre  ;  il  a  fait  de  belles 
choses.  »  Et  il  tire  les  oreilles  de  Corvisart  en  lui 


78  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

disant  :   «  Corvisart,  vous  voulez  singer   Jean- 
Jacques?  «  Et  il  rit. 

La  chasse  était  une  des  passions  de  Corvisart, 
et  lorsqu'il  y  partait,  il  ne  disait  jamais  où  il 
allait,  de  crainte  qu'on  l'envoyât  chercher  ;  mais 
il  aimait  la  chasse  à  sa  campagne  de  la  Garenne, 
ou  bien  au  Vésinet,  chez  Lannes,  le  gendre  de 
son  ami  Guéhéneuc,  la  chasse  pour  la  chasse  et 
en  société  de  gais  compagnons.  Un  matin  que 
l'Empereur  devait  chasser  au  tiré  à  Saint-Ger- 
main, il  dit  à  son  premier  médecin  :  «  Je  veux 
que  vous  veniez  chasser  avec  moi  ;  je  veux  savoir 
si  vous  tirez  bien.  »  Corvisart  s'excuse  en  disant 
qu'il  n'a  pas  ses  fusils  :  l'Empereur  réplique  qu'on 
lui  en  donnera  des  siens.  Corvisart  répond  qu'il 
ne  pourra  s'en  servir  parce  qu'il  est  gaucher,  et, 
finalement,  il  ne  cède  que  devant  la  volonté  for- 
mellement exprimée  de  Napoléon. 

Ce  sont  là  des  scènes  surprises  sur  le  vif  qui 
donnent  le  ton  de  ces  entretiens  au  petit  lever. 
On  entend  cette  voix  si  bien  timbrée  qu'elle 
porte,  quelque  basse  qu'elle  soit,  jusqu'au  pro- 
fond des  êtres;  cette  prononciation  qui  a,  comme 
dit  un  contemporain,  un  caractère  d'accentuation 
si  particulier  qu'elle  en  est  unique  ;  le  scande- 
ment  des  mots,  qui  les  fait  chanter,  les  met  en 
leur  pleine  valeur,  y  fait  sonner  les  syllabes  lon- 
gues dans  une  inoubliable  résonance.  Dans  les 
gaietés  même,  nul  rire  bruyant;  à  peine  dans  la 
voix  un  léger  changement,  une  pointe  d'ironie* 


LA    TOILETTE  79 

avec,  dans  les  yeux,  comme  le  passage  d'un  sou- 
rire. 

A  défaut  de  Corvisart,  l'Empereur  causait  avec 
son  valet  de  chambre,  s'inquiétait  de  ce  qu'on  di- 
sait en  ville,  se  faisait  conler  les  histoires,  s'amu- 
sait à  la  petite  chronique.  C'était  là  une  des  parts 
du  service  de  Constant,  puis  de  Marchand.  Sa  cu- 
riosité était  insatiable.  Il  fallait  qu'on  lui  rapportât 
tous  les  commérages  de  la  ville,  «  même  les  propos 
et  les  querelles  de  valets  ». 

Tout  en  causant,  il  prenait  une  tasse  de  thé  ou 
de  fleurs  d'oranger  que  le  Premier  valet  de  cham- 
bre lui  présentait  sur  le  plateau  de  vermeil  du 
grand  nécessaire.  La  tasse  en  vermeil  sortait  aussi 
du  nécessaire,  et  l'Empereur  tenait  essentielle- 
ment à  ce  qu'on  ne  se  servît  point  d'autres  objets. 
Il  sucrait  lui-même  l'infusion  et  pour  peu  qu'il 
lui  trouvât  un  mauvais  goût,  il  la  rejetait  immé- 
diatement, selon  le  conseil  que  lui  avait  donné 
Corvisart.  C'était  là  la  seule  précaution  qu'il  prît 
contre  le  poison. 

Chaussé  de  pantoufles  rouges  ou  vertes,  qu'il 
portait  jusqu'à  usure  complète  et  qu'il  ne  pouvait 
souffrir  qu'on  renouvelât,  il  se  rendait  d'ordi- 
naire à  la  salle  de  bain,  qui  fut  d'abord  l'ancien 
oratoire  d'Anne  d'Autriche,  et  plus  tard,  lors  des 
remaniements  de  l'appartement,  une  petite  pièce 
ménagée  près  de  la  chambre  à  coucher.  Le  bain 
chaud  était  chez  lui  à  l'état  de  passion.  Il  y  res- 


80  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

tait  souvent  une  heure  entière,  lâchant  conti- 
nuellement le  robinet  d'eau  chaude  et  élevant  la 
température  au  point  que  la  pièce  était  entière- 
ment pleine  de  vapeur  et  que  Ton  était  obligé 
d'en  ouvrir  la  porte.  S'il  était  arrivé  des  dépêches 
urgentes,  son  secrétaire  particulier  les  lui  lisait, 
ou  bien  il  lui  analysait  rapidement  les  jour- 
naux. Le  bain,  outre  qu'il  était  agréable,  était 
nécessaire  à  Napoléon,  qui  était  depuis  son 
enfance  incommodé  par  une  constipation  opi- 
niâtre; dès  1797,  il  avait,  en  Italie,  souffert  d'hé- 
morrhoïdes  dont  à  la  vérité  il  s'était  guéri  radi- 
calement, a-t-il  écrit,  en  se  faisant  appliquer 
trois  ou  quatre  sangsues,  mais,  à  la  même  époque, 
il  avait  ressenti  les  premières  attaques  de  dysurie 
qui  devaient  se  renouveler  plus  fréquentes  et 
plus  douloureuses  à  mesure  qu'il  avancerait  en 
âge.  De  là,  les  stations  de  plus  en  plus  longues 
dans  le  bain  où,  à  Sainte-Hélène,  il  arrive  à  passer 
ses  journées  et  même  ses  nuits. 

Au  sortir  du  bain,  il  endossait  un  gilet  de  fla- 
nelle, une  chemise  semblable  à  celle  qu'il  portait 
la  nuit,  car  ses  chemises  en  toile  demi-hollande 
à  60  francs,  puis  à  48  francs  pièce,  étaient  toutes 
semblables;  puis  il  revêtait  son  costume  de 
chambre,  composé,  en  été,  d'une  sorte  de  pan- 
talon à  pieds  et  d'une  longue  redingote  ou  robe 
de  chambre,  en  basin  blanc  piqué;  en  hiver,  d'un 
pantalon  à  pieds  en  futaine  et  d'une  robe  de 
chambre  en  molleton  blanc.  Sur  la  tête,  il  avait 


LA    TOILETTE  81 

gardé  son  mouchoir  de  madras,  qu'il  avait,  en  se 
couchant,  noué  sur  le  front  et  dont  les  deux  coins 
de  derrière  tombaient  sur  ses  épaules.  Dans  ce 
costume,  il  travaillait  longuement  avec  son  secré- 
taire et  commençait  ses  dictées,  ou  même,  s'il  y 
avait  urgence,  il  recevait  quelque  ministre  dans 
larrière-cabinet. 

Pendant  tout  ce  temps,  les  valets  de  chambre 
avaient  préparé  le  cabinet  de  toilette,  et  le  conser- 
vateur de  la  garde-robe,  Charvet,  avait  apporté  les 
vêtements.  Des  valets  de  chambre  un  est  célèbre, 
c'est  Roustam,  le  mameluck.  L'Empereur  l'avait 
reçu  en  Egypte  du  scheik  El  Becri,  l'avait  ramené 
en  France,  lui  avait  fait  apprendre  à  Versailles, 
chez  Boutet,  à  charger  les  armes  et  le  menait 
partout.  Plusieurs  des  officiers  généraux  qui 
avaient  fait  l'expédition  d'Egypte  avaient  à  leur 
suite  un  mameluck  :  ainsi  Eugène,  Murât,  Bes- 
sières,  bien  d'autres;  mais  Roustam  est  seul  po- 
pulaire. A  toutes  les  parades,  dans  tous  les  cor- 
tèges, on  le  voyait,  vêtu  d'étonnants  costumes, 
couvert  de  broderies,  coiffé  de  toques  en  velours 
bleu  ou  cramoisi  brodées  d'or  et  surmontées 
d'une  aigrette,  galopant  sur  un  cheval  au  harna- 
chement oriental  et  faisant  sonner  son  sabre. 
Pour  le  Sacre,  ses  deux  costumes,  qu'Isabey  avait 
dessinés,  avaient  coûté  9  000  francs.  Roustam 
payé,  comme  mameluck  2  400  francs,  avait  de 
plus  2  400  francs  comme  aide  porte-arquebuse; 

6 


82  LA    JOURNÉE    DE    L* EMPEREUR 

et  les  gratifications  doublaient  au  moins  ses 
gages.  Après  chaque  campagne,  3  000  francs; 
au  jour  de  Tan,  3  000,  4  000,  6  000  francs;  en 
l'an  XIII,  500  livres  de  rente;  à  Fontainebleau, 
en  1814,  outre  un  bureau  de  loterie,  50  000  francs. 
Lorsqu'il  se  maria,  en  1806,  à  la  fille  de  Douville, 
valet  de  chambre  de  l'Impératrice,  ce  fut  Napo- 
léon qui  paya  son  dîner  de  noces  :  1  3 H  francs. 
Tout  cela  n'empêcha  pas,  en  1814,  le  mameluck 
de  suivre,  dans  sa  désertion,  son  camarade  Cons- 
tant. Mais  qui  sait,  autour  de  ces  valets,  quelles 
influences  s'agitèrent? 

Roustam  ne  manquait  point  de  sens  d'observa- 
tion :  on  a  pu  en  juger  par  ses  souvenirs,  un  des 
documents  les  plus  curieux  qu'on  ait  publiés  sur 
la  période  impériale.  Il  était  brave  comme  ses 
compagnons  de  l'escadron  des  mamelucks  où  il 
compta  jusqu'en  1806,  fort  alerte  pour  son  ser- 
vice, qui  consistait  à  suivre  partout  l'Empereur 
en  campagne,  et,  aux  Tuileries  comme  ailleurs, 
à  coucher  dans  la  pièce  qui  précédait  immédia- 
tement la  chambre  où  Napoléon  dormait.  On  lui 
dressait  tous  les  soirs  un  lit  de  sangle.  Duroc  avait 
voulu,  pour  plus  de  propreté,  faire  établir  un  lit 
dans  une  armoire,  mais  une  nuit,  l'Empereur,  au 
lieu  de  sonner,  vint  chercher  lui-même  son  ma- 
meluck, ne  le  trouva  point  d'abord,  et  se  mit  fort 
en  colère.  On  revint  alors  aux  premiers  erre- 
ments. 

Au  début,  le  service  de  Roustam   était  bien 


LA    TOILETTE  83 

plus  compliqué  :  c'était  lui  qui  servait  à  table  le 
Premier  Consul;  mais  vinrent  les  pages  et  il  ne 
servit  plus.  Sous  le  Consulat,  il  figurait  toujours, 
à  la  grande  parade,  dans  l'état-major,  comme  en 
témoigne  la  Revue  du  Décadi  où  Isabey  n'a  point 
manqué  de  placer  son  portrait.  Mais  cela  déplut 
aux  officiers  et,  bien  que  l'Empereur  eût  donné 
l'ordre  qu'on  lui  fournît  un  cheval,  on  employa 
tous  les  prétextes  pour  l'empêcher  de  monter. 
Bref,  peu  à  peu  on  le  rangea  à  n'être  qu'un  do- 
mestique comme  les  autres,  mais  on  ne  put  lui 
enlever  son  prestige.  Tout  étranger  qui  venait  à 
Paris  voulait  le  voir.  L'un  d'eux  écrivait  en  1 807  : 
«  Roustam  a  une  bonne  figure  et  une  expression 
de  bonhomie  qu'on  ne  trouve  guère  chez  ses  com- 
patriotes. Son  teint  n'est  pas  fortement  basané. 
Il  est  gros  et  gras.  »  Et  il  s'inquiétait  de  sa  patrie 
et  de  son  mariage  «  avec  une  jolie  Parisienne.  » 
Au  reste,  depuis  son  arrivée  à  Paris,  Roustam 
était  habitué  à  faire  sensation  partout  où  il  pas- 
sait. En  l'an  VIII,  le  10  Brumaire,  à  la  représen- 
tation de  La  Caravane,  on  épiait  ses  sensations 
pour  en  faire  un  arlicle  du  Moniteur;  on  y  impri- 
mait ses  mots  de  sauvage  ;  on  conspirait  pour  lui 
faire  un  succès.  Tous  les  peintres  s'empressaient 
de  faire  son  portrait  qui  était  répandu,  par  la 
gravure,  à  des  milliers  d'exemplaires,  et  M118  Hor- 
tense  de  Beauharnais  profitait  ce  ce  qu'une  chute 
de  cheval  l'avait  empêché  de  suivre  le  Premier 
Consul   à    Marengo,    pour    lui    demander    des 


84  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

séances  et  faire,  d'après  lui,  un  beau  dessin  h 
offrir  à  sa  maîtresse  de  pension.  Même,  comme 
les  séances  ennuyaient  fort  Roustam,  pour  le 
réveiller,  elle  lui  chantait  de  jolis  couplets.  Com- 
ment ce  grand  enfant  ne  se  serait-il  pas  gâté?  Du 
moins,  il  avait  gardé  une  pleine  inconscience  que 
n'avait  pas  Constant  :  car,  en  1815,  au  retour  de 
File  d'Elbe,  il  prélendit  rentrer  au  service  de 
l'Empereur,  mais  Napoléon  répondit  à  Marchand 
qui  avait  consenti  à  présenter  la  supplique  : 
«  C'est  un  lâche,  jette-la  au  feu  et  ne  m'en  parle 
jamais.  »  Une  telle  riposte  et  si  vive,  de  sa  part, 
à  lui,  qui  en  ce  moment  pardonnait  tout  à  tous, 
montre  l'émotion  et  prouve  à  quel  point  il  s'était 
fié  à  cet  homme,  quelle  affection  —  d'un  genre 
spécial,  comme  pour  un  chien  —  il  avait  eue 
pour  lui. 

Quant  aux  légendes  théâtrales  qui  voudraient 
montrer  un  Roustam  farouche,  une  sorte  d'exé- 
cuteur des  hautes  œuvres  attaché  à  la  personne 
de  l'Empereur,  est-il  besoin  d'en  faire  justice? 

Le  général  Ronaparte  avait  ramené  d'Egypte 
un  second  mameluck  nommé  Ali,  qu'il  donna  à 
Mme  Ronaparte.  Mais  cet  Ali,  horriblement  laid, 
était  de  plus  fort  méchant  et  sortait  son  poignard 
à  tout  propos.  Quoique  Joséphine  fût  pleine  de 
bontés  pour  lui,  il  se  brouilla  si  bien  avec  toute 
la  maison  qu'on  finit  par  l'envoyer  comme  garçon 
d'appartement  à  Fontainebleau.  Pour  le  rempla- 
cer, dès  avant  1811,  l'Empereur  prit  à  son  ser- 


LA    TOILETTE  85 

vice  Eouis-Étienne  Saint-Denis,  qui  n'avait  alors, 
semble-t-il,  que  treize  ou  quatorze  ans,  et  qui, 
quoique  né  à  Versailles,  n'en  fut  pas  moins  appelé 
AH  dès  qu'il  entra  dans  la  Maison  et  prit  le  cos- 
tume de  mameluck.  Saint-Denis,  dit  Ali,  qui  accom- 
pagna désormais  l'Empereur  en  campagne;  qui, 
en  1814,  était  enfermé  à  Mayence,  et  qui,  dès 
qu'il  le  put,  rejoignit  son  maître  à  l'île  d'Elbe; 
qui,  en  1815,  fît  toute  la  campagne  de  Waterloo 
et  au  plus  près,  s'embarqua  sur  le  Bellérophon,  et 
assista  à  toute  la  lente  agonie  de  Sainte-Hélène. 
Son  nom  est  inscrit  dans  le  testament. 

On  pense  bien  qu'à  la  toilette  son  rôle  devait 
se  réduire  à  peu  de  chose;  mais  il  n'en  était  pas 
de  même  des  trois  valets  de  chambre  :  Sénéchal, 
Pélard  et  Hubert.  Ségur  a  dit  d'Hubert  qu'il  était 
le  plus  distingué  par  son  éducation,  son  esprit, 
ses  talents  et  son  caractère.  Il  dessinait  d'une 
façon  intelligente,  et  on  a  de  lui  un  portrait  de 
l'Empereur  qui  est  un  document  intéressant.  Hu- 
bert, qui  avec  Pélard  suivit  son  maître  à  l'île 
d'Elbe,  rentra  dans  sa  Chambre  en  1815.  Séné- 
chal et  Pélard  eurent  alors  des  conciergeries  de 
châteaux. 

Il  faut  des  chiffres  pour  montrer  comme  Napo- 
léon traitait  tout  ce  petit  monde.  Les  gages  des 
valets  de  chambre  (2  400  francs),  plus  l'habille- 
ment à  1  200  francs,  étaient  augmentés  de  l'in- 
demnité de  6  francs  par  jour  en  campagne,  plus, 
d'élrcnncs,  variant  de  1  500  à  3  000  francs  par 


86  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

lete.  Si  l'un  d'eux  se  mariait,  l'Empereur  lut 
donnait  6  000  francs.  Il  est  vrai  que  sinon  à 
Paris,  au  moins  en  campagne,  le  métier  était 
dur  et  on  courait  des  risques. 

La  nécessité  de  pourvoir  aux  services  dispersés 
un  peu  partout  en  Europe,  sur  tous  les  points  où 
l'Empereur  pouvait  avoir  à  se  porter,  explique 
le  nombre  de  valets  de  chambre  de  toilette,, 
auxquels  il  faut  encore  ajouter  Charvet,  le  con- 
servateur de  la  garde-robe,  les  trois  valets  de 
garde-robe  qui,  eux  aussi,  suivaient  alternative- 
ment en  campagne  (un  d'eux,  Clément,  est  mort 
au  retour  de  Russie),  et  quelques  garçons  d'ap- 
partement. Napoléon,  dès  les  premiers  temps  de 
sa  fortune,  avait  éprouvé  d'une  façon  impérieuse 
le  besoin  de  se  faire  servir.  En  Egypte,  il  avait 
trois  valets  de  chambre  :  «  Il  est  un  homme  à 
valet  de  chambre  »,  a  dit  Constant,  et  ce  mot 
le  peint  au  naturel. 

Il  ne  lui  en  fallait  pas  moins  de  deux  pour  faire 
sa  barbe  :  bien  peu  d'hommes  alors  se  rasaient 
eux-mêmes,  et  c'était  un  fait  qui  élonnait  que 
l'Empereur  eût  appris  à  se  raser.  Mme  de  Rémusat 
veut  en  faire  honneur  à  M.  de  Rémusat,  maître  de 
la  garde-robe.  «  Il  avait  vu,  dit-elle,  l'agitation  que 
Bonaparte  éprouvait,  et  même  l'inquiétude,  tant 
que  durait  cette  opération  faite  par  un  barbier.  » 
Constant  raconte  plus  simplement  que,  après  le* 
départ  dAmbart,  Hébert,  qui  lui  succéda,  extrê- 


LA    TOILETTE  87 

mement  craintif  et  timide,  ne  put  jamais  se  dé- 
cider à  raser  l'Empereur;  que  cette  mission  alors 
lui  revint  à  lui,  Constant;  que  l'obligation  d'avoir 
recours  journellement  au  même  valet  de  chambre, 
entraînait  pour  Napoléon  une  sujétion  continuelle 
(car  jamais  il  ne  s'abandonna  à  un  barbier  de  mé- 
tier —  à  défaut  de  l'étiquette,  la  prudence  l'in- 
terdisait— ),  qu'il  voulut  s'en  libérer  et  que,  après 
de  nombreux  essais  assez  malencontreux,  il  y 
parvint. 

Qu'on  ne  s'étonne  pas  :  l'habitude  de  se  raser 
soi-même  est  fort  récente.  Au  xvme  siècle,  le 
perruquier  jouait  dans  la  vie  un  rôle  si  impor- 
tant, si  nécessaire  que  l'on  se  débarrassait  natu- 
rellement sur  lui  de  cette  opération  qui  comptait 
à  peine  au  milieu  de  ses  autres  exercices.  Ce  n'a 
été  que  lorsque  l'on  a  prétendu  simplifier  l'exis- 
tence masculine  en  la  débarrassant  des  afféteries 
de  costume  et  de  toilette,  en  supprimant  les  per- 
ruques, la  poudre,  toutes  les  recherches  diverses 
de  la  coiffure,  en  uniformisant  les  vêtements  ré- 
duits à  être  un  habillement  et  non  plus  une 
parure,  en  proscrivant  les  parfums  et  les  bijoux, 
que  l'on  est  venu  à  vouloir  aussi  se  libérer  du 
barbier,  comme  plus  tard  on  se  libérera  du  coif- 
feur. Mais,  infiniment  rares  étaient,  au  temps  de 
Napoléon,  même  dans  la  génération  qui  a  suivi 
la  sienne,  les  hommes  qui  se  rasaient  eux-mêmes. 
Ils  passaient  pour  excentriques  et  l'on  ne  man- 
quait  pas  de  les  signaler.   Sans  doute  les  bar- 


88  LA    JOURNÉE    DE    L   EM  1>EUE  U  il 

biers-chirurgiens,  pour  conserver  leur  clientèle , 
avaient  accrédité  la  légende  que  cette  opération 
était  singulièrement  délicate  et  exigeait  des  soins 
infinis,  car,  même  si  l'on  se  déterminait  à  la  faire 
soi-même,  on  n'en  éprouvait  pas  moins  une  cer- 
taine appréhension,  et  chez  l'Empereur,  surtout, 
la  cérémonie  était  fort  compliquée. 

Constant  présentait  le  bassin  à  barbe  et  le 
savon;  Roustam  tenait  le  grand  miroir  du  néces- 
saire du  côté  du  jour.  L'Empereur,  en  gilet  de 
flanelle,  s'inondait  la  moitié  de  la  figure  d'eau  de 
savon,  en  jetait  partout  autour  de  lui;  puis  il 
s'essuyait,  prenait  un  rasoir  à  manche  de  nacre 
garni  en  or,  qu'on  avait  préalablement  passé  à 
l'eau  chaude,  et  commençait  à  se  raser  de  haut 
en  bas,  ce  qui  au  début  avait  amené  plusieurs 
accidents  :  car,  paraît-il,  il  est  de  doctrine,  chez 
les  barbiers,  qu'on  doit  se  raser  de  bas  en  haut. 

On  a  dit  que  Napoléon  ne  se  servait  que  de 
rasoirs  anglais  qu'il  faisait  acheter  à  Birmingham 
et  qui  lui  coûtaient  deux  guinées  la  paire.  A 
diverses  reprises,  son  orfèvre,  Biennais,  lui  a 
pourtant  fourni,  pour  ses  nécessaires,  des  rasoirs 
à  manche  de  nacre;  mais  certaines  boîtes  à  six 
et  à  douze  rasoirs  contenaient  peut-être  des  ra- 
soirs anglais.  Quant  au  savon  à  barbe,  les  savon- 
nettes aux  fines  herbes  ou  à  l'orange  que  lui 
fournissait  Gervais-Chardin  semblent  bien  fran- 
çaises. 

Lorsque  l'Empereur  avait  rasé  un  côté  de  sa 


\ 


LE    LEVER 


;page  122) 


LA     TOILETTE  91 

figure,  tout  le  monde  tournait  :  Roustam,  avec 
son  miroir,  passait  de  droite  à  gauche  ou  de 
gauche  à  droite,  suivant  la  lumière,  et  l'opéra- 
tion continuait.  L'Empereur,  avant  de  finir,  de- 
mandait à  chacun  si  sa  barbe  élait  bien  faite. 
Gai  et  plaisantant,  il  tirait  volontiers  les  oreilles 
de  ses  valets  de  chambre  s'il  apercevait  que 
quelque  poil  lui  eût  échappé.  Il  avait  la  barbe 
fournie,  assez  dure  et,  semble-t-il,  multicolore  : 
mais  c'est  là  une  impression  plutôt  qu'une  cer- 
titude. Jamais,  à  aucune  époque  de  sa  vie,  sauf 
aux  tout  derniers  jours,  à  Sainte-Hélène,  il  n'a 
manqué  de  se  raser  :  une  barbe  d'une  semaine 
est  chez  lui  un  phénomène.  Des  quelques  poils 
qu'on  a  vus,  conservés  dans  des  reliquaires,  on 
ne  peut  tirer  une  affirmation. 

Après  qu'il  avait  fait  sa  barbe,  l'Empereur  se 
lavait  les  mains  avec  de  la  pâte  d'amandes  et  du 
savon  rosé  ou  du  savon  de  Windsor;  il  se  lavait 
le  visage  avec  de  petites  éponges  superfines,  et  se 
trempait  très  souvent  la  tête  dans  un  bassin  d'ar- 
gent qu'on  eût,  à  ses  dimensions,  pris  pour  une 
petite  cuve  :  tel  le  lavabo  de  quinze  pouces  de 
diamètre  qui  fut  emporté  de  l'Elysée  à  Sainte- 
Hélène  en  4  815.  La  figure  et  les  mains  lavées,  il 
curait  soigneusement  ses  dents  avec  un  cure- 
dents  en  buis,  puis  les  brossait  longuement  avec 
une  brosse  trempée  dans  de  l'opiat,  revenait 
avec  du  corail  fin,  et  se  rinçait  la  bouche  avec 


92  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

un  mélange  d'eau-de-vie  et  d'eau  fraîche.  Il  S€ 
raclait  enfin  la  langue  avec  un  racloir  d'argent, 
de  vermeil  ou  d'écaillé.  C'était  à  ces  précautions 
minutieuses  qu'il  attribuait  la  parfaite  conserva- 
tion de  toutes  ses  dents,  qu'il  avait  belles,  fortes 
et  bien  rangées.  Jamais,  durant  son  règne,  il  ne 
semble  avoir  eu  recours,  que  pour  des  nettoyages, 
à  Dubois,  son  chirurgien-dentiste,  porté  sur  les 
états  pour  6  000  francs  et  dépositaire  d'un  né- 
cessaire d'or  dont  les  pièces  étaient  à  l'usage 
exclusif  de  l'Empereur. 

Au  reste,  les  ustensiles  de  toilette  dont  Napo- 
léon se  servait  provenaient  aussi  exclusivement 
de  ses  nécessaires,  que  fournissait  Biennais,  à 
l'enseigne  du  Singe-Violet,  rue  Saint-Honoré, 
283.  En  dehors  des  grands  nécessaires  complets 
contenant  tous  les  instruments  pour  le  travail,  la 
toilette,  le  repas,  tels  que  celui  qu'il  légua  à  son 
fils  et  qui  a  été  donné  à  la  Ville  de  Paris  par  le 
général  Bertrand;  tels  encore  que  le  grand  né- 
cessaire acheté  au  retour  d'Espagne  en  jan- 
vier 1809,  il  avait  des  nécessaires  d'un  volume 
et  d'un  poids  bien  moindres  :  les  nécessaires  de 
portemanteau,  qui  tenaient  dans  une  fonte  et 
dont  il  se  servait  en  campagne,  lorsque  les  ba- 
gages n'avaient  pu  rejoindre. 

Les  soins  qu'il  prenait  de  son  corps,  sa  pro- 
preté méticuleuse,  le  besoin  qu'il  éprouvait  des 
lavages  à  grande  eau,  étaient  peu  dans  les  mœurs 
de  son  temps.  Mme  de  Rémusat  déclare  «  qu'il  ne 


LA     TOILETTE 

se  faisait  aucune  idée  de  la  décence  que  la  bonne 
éducation  inspire  ordinairement  à  toute  personne 
bien  élevée  »  Sans  doute  il  n'avait  aucun  embarras 
à  se  laisser  voir  déshabillé  et  à  faire  sa  toilette 
devant  ses  serviteurs  intimes,  même  au  besoin 
devant  toute  l'armée,  comme  il  fit  par  exemple  à 
l'île  Lobau,  mais  il  n'avait  pas  même  un  instant 
l'idée  que  ce  fût  là  une  indécence.  L'habitude  des 
camps  où  le  général,  en  quelque  costume  qu'il  se 
trouve,  est  toujours  visible  pour  ses  aides  de 
camp,  l'avait  sans  doute  préparé  à  considérer  ces 
pudeurs  comme  des  tartuferies;  peut-être  aussi 
le  sang  grec  des  Kalomeroi,  ses  ancêtres,  n'était- 
il  pas  étranger  à  cette  sensation  d'aisance,  si  l'on 
peut  dire,  dans  la  nudité,  qui  se  retrouve  chez 
lui  comme  chez  plusieurs  de  sa  race.  Le  nu  dans 
la  sculpture,  dans  la  peinture,  dans  la  nature  ne 
les  choquait  point  ;  il  leur  paraissait  antique. 

Ainsi  lavé,  l'Empereur,  très  minutieusement, 
se  taillait  les  ongles  avec  des  ciseaux  qu'il  vou- 
lait très  coupants  et  très  affilés  :  il  avait  les  mains 
belles,  le  savait  et  les  soignait  en  conséquence. 
Si  les  ciseaux  ne  coupaient  pas  à  son  gré,  il  les 
brisait  sur  le  marbre.  Aussi,  c'est  par  douzaine 
que  Biennais  les  lui  fournissait.  La  profession  de 
manicure  venait  tout  récemment  d'être  inventée 
par  quelques  femmes  que  la  Révolution  avait 
ruinées;  mais  Napoléon  n'a  jamais  employé  de 
manicure,  tandis  qu'il  avait   pour   pédicure  un 


<)4  LA    JOURNÉE    DE    l/EMPEREUR 

•certain  Tobias  Kœnig,  juif  allemand,  qui  avait 
obtenu  de  porter  l'épée  sur  un  habit  brodé  [ 
comme  ceux  des  valets  de  chambre.  Kœnig,  qui 
était  tout  petit  et  avait  conservé  beaucoup  d'ac- 
cent germanique,  venait  tous  les  quinze  jours  à 
la  toilette.  Napoléon  avait  rarement  besoin  de  ses 
services,  mais  il  s'amusait  à  lui  poser  une  foule 
de  questions  sur  ses  clients,  et,  pour  ce,  Kœnig 
était  payé  2  400  francs. 

Un  autre  artiste  venait  tous  les  huit  jours  : 
c'était  Duplan,  coiffeur  de  Leurs  Majestés,  le  seul 
homme  qui  sût  couper  les  cheveux,  disait  l'Em- 
pereur; le  seul  homme  qui  sût  coiffer,  disait 
Joséphine.  Elle  avait  si  bien  convaincu  Napoléon 
de  ses  talents  que,  après  le  divorce,  il  fallut  que 
Duplan  appartînt  exclusivement  à  la  nouvelle 
impératrice  ;  il  se  fît  payer  :  4  000  francs  de 
gages  sur  les  états  de  la  Maison,  6  000  francs  de 
pension  sur  la  cassette  de  Marie-Louise,  6  000 
francs  puis  12  000  de  pension  sur  la  petite  cas- 
sette de  l'Empereur,  et  1  166  francs  par  mois  sur 
la  caisse  des  théâtres;  il  avait  fallu  cela  pour 
qu'il  se  déterminât  à  renoncer  à  sa  clientèle,  car 
1  Joséphine  lui  permettait  de  coiffer  en  ville,  et 
Napoléon  le  lui  interdit  expressément  lorsqu'il 
le  mit  au  service  de  Marie-Louise.  Aussi,  malgré 
ses  40  000  francs  de  traitement,  Duplan  préten- 
dait y  perdre,  et  ne  manquait  point  de  solliciter 
des  gratifications,  dont  quelques-unes  allèrent  à 


LA     TOILETTE  95 

12  000  francs.  Lui  aussi  savait  amuser  l'Empe- 
reur, lui  raconter  de  petites  histoires.  Cela  lui 
réussit  :  il  y  fit  fortune,  et  son  fils  fut,  sous  le 
second  Empire,  un  député  influent. 

L'Empereur  avait  les  cheveux  non  pas  noirs, 
mais  châtains.  Il  ne  faut  sans  doute  pas,  pour  le 
ton  exact,  se  rapporter  à  ceux  qui,  conservés 
sous  verre,  ont  pu  être  décolorés  par  la  lumière; 
mais  il  en  est  qui  ont  été  soigneusement  enve- 
loppés et  gardés  tels  depuis  le  temps  où  ils  ont 
été  détachés  de  sa  tête.  Ceux-là  tournent  aussi 
presque  au  blond  foncé,  s'accordant  avec  lés  yeux 
bleus,  d'un  bleu  soutenu. 

Ce  ne  fut  qu'à  la  fin  du  Consulat  qu'il  se  déter- 
mina à  porter  les  cheveux  tout  à  fait  courts  sur 
le  cou  et  l'on  peut  penser  que  la  raison  en  devait 
être  cette  calvitie  précoce  qu'on  devine  déjà  dans 
le  beau  portrait  de  Gérard  de  1803.  En  Italie,  il 
a  les  cheveux  tout  à  fait  longs,  flottant  sur  les 
faces;  quelques  mèches  seulement  serrées  en 
queue  par  un  ruban.  Toute  la  tête  est  poudrée 
légèrement.  Au  retour  d'Italie,  il  renonce  à  la 
poudre  sur  la  demande  de  Joséphine,  mais  il 
garde  ses  cheveux  longs  pendant  la  traversée  de 
Toulon  à  Alexandrie.  Au  Caire,  peut-être  même 
à  la  bataille  des  Pyramides,  il  a  les  cheveux  rac- 
courcis. Les  faces  sont  tombées,  tout  ce  voile 
léger  et  flottant  qui  auréolait  sa  figure,  et,  sauf 
par  derrière,  les  cheveux  sont  taillés  d'assez  près, 


9G  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

mais  point  tant  qu'on  pourrait  croire  :  témoin 
une  série  de  bustes  exécutés  dès  son  retour  en 
France,  d  après  nature,  et  qui  montrent  des  mè- 
ches encore  longues,  tombant  sur  le  front,  cou- 
vrant aux  trois  quarts  les  oreilles,  et,  par  der- 
rière, débordant  largement  sur  le  collet.  En  même 
temps,  le  Premier  Consul  laisse  pousser,  jusqu'au 
tiers  des  joues,  des  favoris  qui  descendent  plus 
bas  que  le  lobe  de  l'oreille  et  qui  paraissent  assez 
épais.  Ces  favoris  disparaissent  en  même  temps 
que,  par  derrière,  les  cheveux  se  font  plus  courts, 
mais  ce  n'est  que  tout  à  la  fin  du  Consulat  que 
Bonaparte  devient  le  Tondu,  comme  l'appellent 
ses  soldats.  Peu  à  peu,  dès  lors,  le  front  se  dé- 
nude, si  bien  que,  dans  quelques  croquis  sincères 
de  la  fin  de  l'Empire,  on  voit  qu'il  ramène,  et  la 
mèche  longue  qui  donne  un  si  vif  caractère  à  sa 
figure  vient  de  loin. 

Les  ongles  faits,  Napoléon  quittait  son  gilet  de 
flanelle,  se  faisait  verser  sur  la  tête  de  l'eau  de 
Cologne,  et  avec  une  brosse  rude  se  frottait  lui- 
même  la  poitrine  et  les  bras.  Le  valet  de  chambre 
frottait  ensuite  avec  la  brosse  le  dos  et  les  épaules, 
puis  frictionnait  tout  le  corps  en  y  versant  de 
pleins  rouleaux  d'eau  de  Cologne.  Cette  habitude 
du  frottage,  que  Napoléon  avait,  disait-il,  rap- 
portée d'Orient  et  à  laquelle  il  attribuait  en  partie 
sa  santé,  lui  semblait  des  plus  importantes.  Il  ne 
fallait  pas  qu'on  le  ménageât  :  «  Plus  forti  di- 


LA    TOILETTE  97 

sait-îl  au  valet  de  chambre,  plus  fort!  comme 
sur  un  âne  !  » 

Comme  les  bains,  le  frottage  à  la  brosse  devait, 
chez  lui,  maintenir  la  peau  en  état  de  remplir 
toujours  ses  fonctions.  «  Dès  que,  chez  lui,  a  dit 
un  de  ses  médecins,  le  tissu  de  la  peau  se  trou- 
vait serré  par  une  cause  soit  morale,  soit  atmos- 
phérique, l'appareil  d'irritation  se  manifestait 
avec  une  influence  plus  ou  moins  grave,  et  de  là, 
la  toux  et  l'ischurie  se  prononçaient  avec  vio- 
lence. »  Ces  accidents  cédaient  avec  le  rétablisse- 
ment des  fonctions  de  la  peau.  Les  sueurs  vio- 
lentes qu'il  obtenait,  tantôt  par  des  bains  prolon 
gés,  tantôt  en  faisant  couvrir  exagérément  son  lit, 
bassiné  à  outrance,  tantôt  en  faisant  à  cheval  des 
courses  de  soixante  kilomètres,  avaient  le  même 
objet.  Après  de  grandes  fatigues,  il  se  condam- 
nait, toujours  dans  un  but  pareil,  à  vingt-quatre 
heures  de  repos  absolu.  Enfin,  son  tempérament 
présentait  une  particularité  très  singulière  qui  se 
produisait  périodiquement,  qui  avait  sur  sa  santé 
une  influence  constatée,  et  dont  la  cessation,  à 
Sainte-Hélène  coïncida  avec  l'aggravation  de  l'état 
morbide.  «  Je  suis  guéri  si  je  sue  et  si  les  cica- 
trices qui  sont  sur  ma  cuisse  viennent  à  s'ou- 
vrir »,  disait-il  le  22  janvier  1821,  trois  mois 
avant  sa  mort  ;  mais  «  la  nature  ne  répondait  plus 
aux  sollicitations  de  sa  volonté  ». 

Ainsi  baigné,  lavé,  frotté,  l'Empereur  s'habjl  • 


98  LA    JOURNÉE    DE    L   EMPEREUR 

lait.  11  endossait  son  gilet  de  flanelle,  sur  lequel,, 
depuis  1808,  il  portail  en  campagne,  suspendu 
par  un  cordon  noir,  un  petit  cœur  en  satin  noir, 
du  volume  d'une  grosse  noisette.  Sous  l'enveloppe 
de  soie,  était  une  autre  enveloppe  en  peau,  dans 
laquelle  était  enfermé  du  poison  préparé  suivant 
la  formule  qui  fut  donnée  par  Cabanis  à  Condor- 
cet  et  qui  paraissait  infaillible.  Plus  tard,  en  1812, 
l'Empereur  remplaça  ce  poison  par  un  autre  pré- 
paré par  Yvan,  selon  une  formule  différente  et 
ce  poison-là  le  trahit  en  1814;  mais,  dès  le  dé- 
part pour  l'Espagne,  il  avait  pris  ses  précau- 
tions afin  de  ne  pas  tomber  vivant  aux  mains- 
des  ennemis  de  la  France.  Si,  en  1815,  après 
Waterloo,  quoique  en  possession  d'un  moyen  de 
mort  dont  il  savait  l'effet  et  qu'il  portait  cons- 
tamment sur  lui  dans  un  sachet  pratiqué  à  sa 
bretelle,  il  ne  voulut  pas  s'en  servir,  c'est  qu'il 
jugea  bon  que  ses  destins  s'accomplissent  et 
qu'il  fournît  avec  ce  prodigieux  exemple  des  vi- 
cissitudes humaines,  l'unique  revanche  que  son 
martyre  et  sa  mort  pussent  procurer  à  la  France 
vaincue  contre  l'Angleterre  victorieuse. 

Ensuite  la  chemise.  Puis,  Constant  lui  mettait 
aux  pieds  de  très  légers  chaussons  de  mérinos, 
sur  lesquels  il  tirait  des  bas  de  soie  blancs,  re- 
tenus par  des  jarretières  élastiques  ;  il  lui  passait 
un  caleçon  de  toile  très  fine  ou  de  futaine  et  une 
culotte  de  Casimir  blanc,  retenue  au  genou  par 


LA     TOILETTE  99 

une  petite  boucle  d'or.  Parfois,  lorsque,  au  lieu  de 
souliers  à  boucles  d'or,  Napoléon  devait  chausser 
des  bottes  molles  à  l'écuyère,  il  prenait  un  panta- 
lon très  collant  de  Casimir  blanc  ou  de  tricot.  Cu- 
lotte ou  pantalon  était  retenu  par  des  bretelles 
élastiques. 

C'était  Chevalier,  son  tailleur,  qui  fournissait 
les  gilets  de  flanelle  à  40  francs  la  pièce;  les  che- 
mises venaient  de  chez  les  grandes  lingères, 
M,les  Lolive,  de  Beuvry  et  Cle,  rue  Neuve-des- 
Petits-Champs,  qui  fournissaient  aussi  les  cols  en 
croisé  noir,  à  8  francs  pièce.  Les  bas  de  soie,  de 
chez  Panier,  coûtaient  18  francs  la  paire,  mais 
Napoléon  s'en  plaignait.  «  Pourquoi  plus  chers 
pour  moi  que  pour  un  autre?  disait-il.  Je  n'en- 
tends pas  cela.  Dois-je  être  volé?  »  Les  souliers, 
comme  les  bottes,  étaient  fort  aisés,  plus  longs 
d'un  centimètre  que  le  pied,  lequel  mesurait  exac- 
tement 26  centimètres,  plus  larges  d'un  demi- 
centimètre  au  milieu  de  la  plante  du  pied,  qui 
mesurait  7  centimètres.  Encore  ces  souliers  à 
boucles  d'or,  que  fournissait  Jacques,  rue  Mont- 
martre, étaient-ils  doublés  en  soie,  et  avait-on 
soin  de  les  faire  briser  pendant  trois  jours  par  un 
garçon  de  la  garde-robe,  nommé  Joseph  Linden, 
qui  avait  exactement  le  môme  pied  que  l'Empe- 
reur. Les  souliers  coûtaient,  ordinairement, 
15  francs  la  paire.  Quelquefois,  mais  très  rare- 
ment, et,  sans  doute,  à  la  campagne,  Napoléon 
semble  avoir  chaussé  des  claques  par  dessus  ses 


100  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

souliers.  Pour  la  chasse,  comme  toujours  lors- 
qu'il montait  à  cheval,  il  mettait  sur  ses  bas  de 
soie  des  bottes  à  l'écuyère  doublées,  dans  toute 
leur  hauleur,  soit  en  maroquin,  soit  en  peluche 
de  soie,  et  qui,  de  plus,  recevaient  chaque  jour 
une  toilette  fraîche.  Aussi  pouvait-il  les  quitter 
pour  ses  souliers  sans  avoir  à  changer  de  bas. 
Ces  bottes,  qui  coûtaient  80  francs  la  paire, 
étaient  garnies  de  petits  éperons  d'argent  qui 
n'avaient  guère  plus  d'un  centimètre  de  longueur, 
et  dont  quelques-uns  étaient  extrêmement  usés. 
Napoléon  en  avait  douze  paires,  et  les  valets  de 
chambre  savaient  dans  quelles  occasions  tels  ou 
tels  avaient  été  portes  :  ainsi,  les  éperons  de  la 
campagne  de  Dresde  et  de  la  campagne  de  France, 
que  Napoléon  offrit  à  Las  Cases,  en  disant  :  «  Pre- 
nez, mon  cher  :  ils  m'ont  servi  à  Champaubert.  » 

Une  fois  chaussé,  cravaté  d'une  très  mince  cra- 
vate de  mousseline  et,  par  dessus,  d'un  col  roide 
en  soie  noire,  très  haut,  large  et  avec  empièce- 
ment sur  le  devant,  Napoléon  endossait  un  gilet 
rond  de  casimir  blanc  :  une  veste,  descendant  plus 
bas  que  les  gilets  d'aujourd'hui.  Cette  veste  était 
comptée,  avec  la  culotte,  85  francs  par  le  tailleur 
ordinaire,  Chevalier,  64  francs  par  Lejeune  qui, 
en  1815,  remplaça  Chevalier.  L'Empereur  chan- 
geait chaque  matin  de  veste  et  de  culotte,  ne  les 
portant  que  dans  leur  blanc,  et  ne  les  faisant 
blanchir  que  trois  ou  quatre  fois.  Si  soigneux  de 


LA     TOILETTE  101 

sa  personne,  il  l'était  extrêmement  peu  de  ses 
habits.  Il  essuyait  sa  plume  sur  sa  culotte  ou  il 
arrosait  d'encre  en  secouant  sa  plume  sur  son 
bureau.  Il  n'en  changeait  point  pour  cela  dans 
la  journée,  pas  plus  que  de  bas  de  soie,  quoiqu'il 
eût  l'habitude,  lorsqu'il  sentait  à  la  jambe  quelque 
démangeaison,  d'y  frotter  le  talon  du  soulier  dont 
l'autre  pied  était  chaussé.  Le  renouvellement  des 
vestes  et  culottes  était  une  affaire.  On  devait  en 
fournir  quarante-huit  par  année,  et  elles  devaient 
durer  trois  ans,  mais  il  y  avait  toujours  déficit. 
En  1811,  au  recolement  de  la  garde-robe,  il  n'y 
en  avait  que  soixante-quatorze  au  lieu  de  cent 
quarante-quatre  :  les  autres  avaient  dû  être  ré- 
formées. 

Par  dessus  la  veste,  il  bouclait  son  ceinturon 
d'épée.  Ce  ceinturon  a  changé  de  forme  à  di- 
verses reprises  :  l'Empereur  a  essayé  d'un  ceintu- 
ron à  boucles  en  forme  de  boucliers,  ornées  de 
têtes  d'aigles,  chargées  de  la  lettre  initiale  N  et 
garnies  chacune  d'un  S  en  serpent;  il  a  eu  des 
ceinturons  de  soie  pourpre,  des  ceinturons  en 
cuir  noir,  des  ceinturons  de  peau  de  renne  dou- 
blés en  or;  même  il  a  usé  de  baudriers  légers 
portés  sur  la  chemise  et  sous  la  veste,  où  l'épée 
était  passée  dans  un  simple  pendant  de  cuir 
blanc.  Mais  le  plus  ordinairement,  son  ceinturon, 
qu'il  quittait  dans  son  cabinet,  était  porté  sur  ou 
sous  la  veste. 


102  LÀ    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

Napoléon  n'avait  que  deux  épées  d'usage  cou- 
rant, toutes  deux  à  garde  d'or  avec  fourreau 
d'écaillé  monté  en  or.  Sur  la  poignée  de  l'une, 
au  milieu,  était  figurée  une  Couronne  de  Fer, 
enveloppée  d'une  couronne  de  lauriers  et  ac- 
costée des  tètes  de  Minerve  et  d'Hercule  dans 
des  médaillons  enrichis  d'arabesques;  le  pom- 
meau était  terminé  par  un  casque  et  formé  d'un 
hibou;  la  branche,  ornée  d'aigles  et  d'abeilles, 
finissait  par  une  petite  tète  de  lion  antique:  la 
garde,  à  coquille  renversée,  était  ciselée  d'un 
bouclier  chargé  d'un  aigle  empiétant  son  foudre; 
sur  le  bord  du  bouclier,  étaient  posées  seize 
abeilles,  autant  qu'il  y  avait  de  cohortes  dans  la 
Légion  d'honneur;  la  lame,  fusée  d'acier,  était 
incrustée  d'ornements.  Biennais  avait  fourni  cette 
épée,  qui  avait  coûté  5  700  francs. 

On  pourrait  être  tenté  de  penser  que  l'Empe- 
reur avait  plus  de  deux  épées  en  service  ordi- 
naire :  il  ne  s'en  trouve  pourtant  que  deux  dans 
les  divers  inventaires.  Sans  doute  il  en  avait  de 
cérémonie,  mais  en  fort  petit  nombre.  En  181 1^ 
il  possède  en  tout  quatre  épées  :  les  deux  de 
service  ordinaire,  une  épée  à  la  française  en  ver- 
meil et  une  épée  à  lame  plate  à  garde  d'ivoire. 
L'épée  que  l'Empereur  portait  à  Austerlitz,  celle 
que,  depuis  ce  jour,  il  eut  presque  constamment 
au  côté,  qu'il  légua  à  son  fils  et  que  le  général 
Bertrand,  qui  en  était  dépositaire,  ofirit  au  rai 


•       LA    TOILETTE  103 

Louis-Philippe,   est   conservée   dans  la  cella  du 
Tombeau,  aux  Invalides. 

Sur  le  gilet,  Napoléon  prenait  le  grand  cordon 
<le  la  Légion  d'honneur  :  ce  n'était  que  dans  les 
occasions  solennelles  qu'il  le  portait  par-dessus 
l'habit. 

On  passait  enfin  à  l'Empereur  son  habit,  ordi- 
nairement l'habit  de  chasseur  à  cheval  de  sa 
Garde;  les  dimanches,  et  pour  les  cérémonies  où 
il  ne  se  mettait  point  en  grand  costume,  l'habit 
de  grenadier  à  pied.  L'habit  de  grenadier  était  de 
drap  bleu  de  roi;  le  collet  bleu,  sans  liséré;  les 
revers  blancs,  taillés  carrément,  sans  liséré;  les 
parements  écarlates,  sans  liséré  ;  les  pattes 
blanches  à  trois  pointes  ;  la  doublure  écarlate, 
sans  liséré,  retroussée,  agrafée  et  garnie  de 
-quatre  grenades  en  or  brodées  sur  drap  blanc;  le 
tour  de  poche  en  long,  figuré  par  un  passepoil 
écarlate  ;  les  boutons  dorés  portant  un  aigle  cou- 
ronné. Le  frac  des  chasseurs  à  cheval  était  de 
drap  vert,  revers  en  pointes,  doublure  de  même 
-drap;  collet  et  parements  (en  pointes)  rouges; 
pattes  d'oie  dans  les  plis,  vertes,  lisërées  de 
rouge;  retroussis  ornés  de  cors  de  chasse  brodés 
en  or;  boutons  à  la  hussarde  portant  un  aigle 
couronné.  Certains  habits  —  entre  autres  celui 
du  musée  de  Sens  —  ont  les  boutons  ronds  et 
unis. 


104  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

Ce  fut  en  vendémiaire  an  IX  que  le  Premier 
Consul  commença  à  porter  ces  uniformes.  A  Mor- 
fontaine,  chez  Joseph  Bonaparte,  il  vit  sur  un 
fauteuil  un  habit  ployé.  11  le  prit  et  le  déploya  : 
c'était  un  habit  de  colonel  de  la  Garde  consulaire. 
«  Je  veux  l'essayer  »,  dit-il,  et,  se  déshabillant,  il 
l'endossa.  «  Il  est  beau,  cet  habit-là,  fit-il  en  se 
regardant  au  miroir.  Il  n'y  en  a  pas  que  je  trouve 
plus  beau,  si  ce  n'est  mon  habit  d'officier  d'ar- 
tillerie. »  Depuis  ce  moment,  il  l'adopta  pour  la 
vie  courante,  —  car  dans  les  cérémonies  il  avait 
l'habit  de  général  ou  de  consul,  —  et  sous  l'Empire 
il  ne  porta  plus  que  lui.  C'était  peut-être  à  l'imi- 
tation de  Frédéric  II,  lequel  n'était  jamais  qu'en 
uniforme  militaire  et,  de  préférence,  de  ses  gardes 
à  pied.  Cela  était  devenu  de  tradition  chez  les 
souverains  ses  admirateurs.  En  1815,  Napoléon  a 
eu  quelquefois  l'uniforme  de  la  garde  nationale, 
mais  jamais  il  ne  le  porta,  quoi  qu'on  en  ait  dit, 
sous  le  Consulat  :  ce  qui  a  pu  établir  la  confu- 
sion, c'est  la  ressemblance  des  deux  habits  de 
garde  national  et  de  grenadier  à  pied. 

Les  épaulettes  légères  et  assez  petites,  avec  le 
corps  tout  uni,  la  tournante  étroite  et  les  franges 
à  graines  d'épinard  étaient  toutes  passées  dans 
les  pattes  de  l'habit  qui,  en  fait  de  décorations, 
n'était  chargé  que  de  la  plaque  brodée  en  argent 
de  grand-aigle  de  la  Légion  et  des  deux  décora- 
tiens  de  la  Légion  d'honneur  et  de  la  Couronne 


LA    TOILETTE  105 

de  Fer.  L'insigne  de  la  Légion  que  portait  TEni- 
pereur  fut,  jusqu'à  Austerlitz,  la  décoration  de 
légionnaire  en  argent,  non  surmontée  de  la  cou- 
ronne, laquelle  ne  fut  ajoutée  qu'en  avril  1806.  A 
partir  d'Austerlitz,  il  prit  l'aigle  d'or  d'officier  et 
le  conserva  jusqu'à  sa  mort.  Depuis  le  5  juin  1805, 
il  porta  toujours,  concurremment  avec  la  Légion 
d'honneur,  la  décoration  en  or  de  commandeur 
de  son  ordre  de  la  Couronne  de  Fer  :  c'était  la 
couronne  lombarde,  chargée  en  médaillon  du 
profil  couronné  du  fondateur,  surmontée  d'un 
aigle  et  suspendue  à  un  ruban  orangé  à  lisérés 
verts.  Il  n'a  jamais  porté  les  insignes  de  l'ordre 
des  Trois-Toisons,  fondé  par  lui  le  15  août  1809, 
et  dont  la  décoration  a  été  seulement  projetée  ;  et 
l'on  ne  connaît  que  deux  ou  trois  portraits  où  il 
soit  représenté  avec  le  cordon  ou  l'étoile  de 
Tordre  de  la  Réunion,  institué  le  18  octobre  181 1 . 
Pourtant  dans  certains  jeux  de  décorations  lui 
ayant  appartenu,  le  ruban  bleu  de  la  Réunion  fi- 
gure attaché  à  la  même  tringlette  que  ceux  de  la 
Couronne  de  Fer  et  de  la  Légion.  Il  est  vraisem- 
blable qu'il  l'a  porté  au  moins  lors  de  son  voyage 
de  1811  dans  les  Départements  réunis,  car  les 
deux  portraits  mentionnés  sont  de  peintres  Hol- 
landais. 

L'habit  de  chasseur  à  cheval  coûtait  200  à  210 
francs;  la  paire  d'épaulettes,  148  francs;  la  plaque 
de  la  Légion,  62  francs.  L'habit  de  grenadier, 


106  LA    JOURNÉE    DE    l/EMPEREUR 

plus  cher,  montait  de  240  à  250  francs.  Le  tailleur 
Chevalier  avait  une  tendance  continuelle  à  haus- 
ser ses  prix.  Aussi,  en  1813,  voit-on  un  autre 
tailleur,  Lejeune,  livrer  des  habits  de  grenadier, 
avec  épaulettes  et  plaque,  à  340  francs,  et  des 
habits  de  chasseur  complets  à  330  francs.  C'est 
le  résultat  de  l'administration  de  M.  de  Turennc, 
le  nouveau  maître  de  la  garde-robe. 

L'Empereur,  en  ciïet,  avait,  le  19  août  1811, 
fait  connaître  à  M.  de  Rémusat  «  qu'il  n'avait  plus 
rien  à  voir  avec  sa  garde-robe  ».  II  ne  pouvait  lui 
convenir  que  des  fournisseurs  vinssent  lui  récla- 
mer leurs  notes.  «  Étanl  à  Saint-Cloud,  a-t-il  dit, 
dans  ma  calèche,  l'Impératrice  à  côté  de  moi,  et 
au  milieu  d'un  concours  immense  de  peuple,  je 
me  suis  vu  interpellé  tout  à  coup  à  la  façon  de 
l'Orient,  comme  l'eût  pu  être  le  Sultan  se  ren- 
dant à  la  Mosquée,  par  un  homme  qui  avait  tra- 
vaillé pour  ma  personne  et  réclamait  une  somme 
considérable  dont  on  lui  refusait  le  paiement  de- 
puis longtemps.  Et  il  se  trouva  que  c'était  juste, 
mais  j'étais  en  règle.  Aussi  j'avais  payé  depuis 
longtemps,  l'intermédiaire  seul  était  coupable  ». 
Soit  désordre,  soit  malversation,  M.  de  lL-musat 
avait  laissé  accumuler  des  dettes,  sans  que  pour- 
tant la  garde-robe  fût  entretenue  comme  elle  au- 
rait dû  l'être.  Si  c'était  négligence,  il  était  d'au- 
tant plus  coupable  que,  devant  à  l'Empereur  tout 
ce  qu'il  était  et  tout  ce  qu'était  sa  femme  ;  tiré  par 
lui  de  l'obscurité  et  presque  de  la  misère:  placé 


LA     TOILETTE  107 

d'abord  dans  la  domesticité  du  Consul,  puis  élevé 
à  la  dignité  de  chambellan  et  môme  de  Premier 
chambellan;  paré  d'un  titre  comlal  et  même  au- 
torisé tacitement  à  une  particule  à  laquelle  il  n'a- 
vait nul  droit,  accablé  de  ces  bienfaits  d'argent 
qui  honorent  lorsqu'on  demeure  fidèle  et  désho- 
norent lorsqu'on  trahit  (entre  autres  une  gratifi- 
cation de  200  000  francs  sur  ordre  de  l'Empe- 
reur en  date  du  28  Messidor,  an  XII),  il  n'était 
point  de  ces  hommes  dont  le  cerveau  trop  vaste 
refuse  de  se  plier  aux  médiocres  combinaisons 
d'intérieur,  et  il  avait  prouvé  que  s'il  était  pro- 
digue lorsqu'il  s'agissait  de  son  Maître,  il  était 
ladre  à  souhait  lorsqu'il  s'agissait  de  sa  bourse; 
M.  et  Mme  Rémusat,  en  dehors  de  leurs  traite- 
ments sur  les  divers  chapitres,  traitements  mon- 
tant à  42  000  francs  sans  les  tours  de  bâton,  les 
présents,  les  bénéfices  de  la  Surintendance  des 
Théâtres  et  le  reste,  M.  et  Mrae  Rémusat,  donc, 
avaient,  en  novembre  1807,  reçu,  pour  tenir  mai- 
son et  accueillir  les  étrangers,  une  subvention  sur 
fonds  secrets,  d'abord  de  2  000  francs  par  mois, 
puis,  presque  tout  de  suite,  de  5  000.  Ils  tou- 
chèrent intégralement  la  somme  en  1807  et  1808  : 
ce  qui  n'empêche  qu'ils  en  étaient  encore,  en 
octobre  1808,  «  à  songer  sérieusement  à  recevoir 
plus  de  monde  et  à  remplir  les  intentions  du 
Maître.  »  Voyant  quel  usage  on  faisait  de  ses  gé- 
nérosités, Napoléon,  à  titre  d'avertissement,  ré- 
duisit la  gratification  à  33  000  francs  en  1809  et 


108  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

à  24  000  en  1810.  Il  est  vrai  que  le  Premier 
chambellan  et  sa  femme  auraient  pu,  dès  181)8 
être  pris  en  flagrant  délit  de  conspiration  et  que, 
depuis  lors,  leur  opposition  s'était  accentuée.  En 
1811,  éclata  l'affaire  des  16  000  francs  d'arriéré 
sur  la  toilette,  et  l'Empereur,  tout  en  laissant  à 
M.  de  Rémusat  sa  place  de  Premier  chambellan, 
lui  retira  le  titre  de  Maître  de  sa  garde-robe. 

Pour  justifier  son  mari,  Mm°  de  Kémusat  avance 
que  les  40  000  francs  qui,  dit-elle,  étaient  portés 
au  budget  pour  la  toilette  de  l'Empereur,  ne 
pouvaient  suffire.  Le  chiffre  qu'indique  ici  Mme  de 
liémusat  est  faux.  De  l'an  XI  à  1814,  la  Toilette 
n'a  été  portée  au  budget  que  pour  20  000  francs; 
et,  à  partir  du  moment  où  la  garde-robe  a 
été  administrée  par  un  autre  que  M.  de  Ré^ 
musat,  ce  chiffre  a  suffi  amplement.  Mais  cet 
autre,  M.  le  comte  de  Turenne  d'Aynac,  avait, 
en  même  temps  qu'un  réel  dévouement  pour 
la  personne  de  l'Empereur,  les  qualités  qui 
manquaient  le  plus  à  son  prédécesseur  :  l'ordre 
et  l'économie  dans  son  service.  De  plus,  il 
était  brave  et  l'avait  prouvé  dans  les  campa- 
gnes qu'il  avait  faites  comme  officier  d'ordon- 
nance; il  était  spirituel  et  bien  informé,  et  ses 
histoires  amusaient  l'Empereur  qui  l'avait  sur- 
nommé, à  cause  de  son  anglomanie,  Milord 
Kinsester.  D'ailleurs,  sa  tâche  comme  Maître 
de  la  garde-robe  avait  été  fort  simplifiée  par 
Napoléon  qui,  en  même  temps  qu'il  soldait  l'ar- 


LA    TOILETTE  109 

riéré,  avait  fait  établir,  d'après  les  prix  cou- 
rants, un  règlement  détaillé  et  dresser  un  inven- 
taire complet;  puis  avait  ordonné  la  mise  en  ser- 
vice de  ses  effets,  les  commandes  et  les  réformes, 
comme  il  eût  pu  faire  pour  un  de  ses  régiments 

Lorsque  l'Empereur,  sa  toilette  terminée,  allait 
sortir  de  son  intérieur,  il  prenait  de  la  main 
gauche  son  chapeau  que  le  premier  valet  de 
chambre  lui  présentait.  Ce  chapeau,  de  castor 
noir,  sans  bordure  ni  galon,  orné  seulement  d'une 
petite  cocarde  tricolore  soutenue  par  une  ganse 
de  soie  noire,  était  fourni  par  Poupard  et  Cief 
Palais  du  Tribunat,  et  coûtait  60  francs.  On  de- 
vait en  acheter  quatre  par  année  et  chacun  devait 
durer  trois  ans.  11  était  large,  d'un  castor  relati- 
vement mou,  et  la  coiffe  en  était  garnie  en  satin 
piqué;  pourtant  on  le  forçait  encore  avant  que 
l'Empereur,  qui  avait  la  tête  extrêmement  sen- 
sible, le  portât.  Celte  coiffure  devait  être  singu- 
lièrement incommode,  car  lorsqu'elle  se  trouvait 
longtemps  à  la  pluie,  le  castor  se  détrempait,  et 
les  ailes  de  devant  et  de  derrière  tombaient  sur  le 
visage  et  les  épaules;  néanmoins,  Napoléon  s'y 
tenait  uniquement  :  elle  était  comme  son  enseigne 
et  le  désignait  à  tous. 

Ce  n'était  guère  que  vers  1802  qu'il  l'avait 
adoptée,  à  l'époque  où  Isabey  fit  son  portrait  en 
pied  à  la  Malmaison.  Encore,  pendant  le  Consu- 
lat, ne  s'en  coiffait-il  sans  doute  qu'à  la  campagne 


110  LA    JUUKNÉE    DE    L'EMPEREUR 

et  dans  l'intimité.  Dans  les  cérémonies,  il  avait 
un  chapeau  brodé,  sans  panache.  Sous  l'Empire 
même,  il  a  eu  quelque  velléité  de  se  déterminer 
pour  un  casque  en  cuivre  doré.  On  en  trouve  du 
moins  un  dans  sa  garde-robe.  Avec  Fhabit  bour- 
geois, il  portait  un  chapeau  rond  :  mais  on  peut 
affirmer  qu'il  ne  prenait  l'habit  bourgeois  que 
pour  des  sorties  incognito  très  peu  fréquentes.  Il 
n'avait  donc  jamais,  aux  Tuileries,  d'autre  chapeau 
que  son  petit  chapeau,  mais,  par  contre,  il  l'avait 
toujours  soit  à  la  main,  soit  sur  sa  tête,  dès  qu'il 
passait  d'une  pièce  dans  l'autre.  11  le  prenait  par 
l'aile  de  devant  et,  souvent,  dans  la  conversation, 
l'agitait.  Lorsqu'il  était  en  colère,  ou  voulait  y 
paraître,  il  le  jetait  à  terre,  le  bousculait  du  pied. 

Après  le  chapeau,  l'Empereur  recevait,  de  son 
valet  de  chambre,  un  mouchoir  sur  lequel  il  se 
faisait  verser  de  l'eau  de  Cologne,  et  qu'il  portait 
à  ses  lèvres,  puis  à  son  front,  et  passait  légère- 
ment sur  ses  tempes.  Ce  mouchoir  était  de  batiste 
très  fine,  marqué,  comme  tout  le  linge  fourni  par 
Mlks  Lolive  et  de  Beuvry,  d'un  N  couronné.  Cer- 
tains étaient  à  vignettes  imprimées  en  diverses 
couleurs.  Ils  coûtaient  uniformément  12  francs 
pièce.  Napoléon  prenait  ensuite  une  lorgnette, 
une  bonbonnière  dans  laquelle  était  de  la  réglisse 
anisée  et  une  tabatière.  Il  ne  quittait  jamais  sa 
chambre  sans  que  ces  différents  objets  fussent  ré- 
partis par  lui  dans  les  poches  de  son  uniforme» 


LA    TOILETTE  lii 

Cette  habitude  était  à  ce  point  connue  des  gens  de 
service  que,  à  table,  s'il  fouillait  infructueuse- 
ment dans  une  de  ses  poches,  sans  qu'il  eut  rien 
à  demander,  le  maître  d'hôtel  se  précipitait  et 
rapportait  immédiatement  l'objet  désiré.  «  Mais, 
Dunan,  lui  dit  un  jour  l'Empereur,  vous  êtes 
donc  sorcier  pour  savoir  toujours  lequel  j'ai  ou- 
blié. —  Sire,  répondit  Dunan,  j'ai  remarqué  que 
Votre  Majesté  a  toujours  son  mouchoir  dans  la 
poche  droite  et  sa  tabatière  dans  la  poche 
gauche.  » 

Les  lorgnettes  de  poche,  que  fournissait  Le- 
rebours,  le  célèbre  opticien  de  la  place  du  Pont- 
Neuf,  étaient  pour  l'ordinaire  en  vermeil,  mesu- 
raient de  18  à  21  lignes  et  coûtaient  de  180  à 
220  francs.  Bien  que  Napoléon  fût  infiniment 
moins  myope  que  ses  frères,  Lucien  et  Jérôme, 
il  avait  pourtant  la  vue  courte  et,  dans  l'habi- 
tude de  la  vie,  non  seulement  en  campagne,  mais 
à  Paris,  il  se  servait  d'une  lorgnette  ou  d'un  bi- 
nocle fait  en  forme  de  face-à-main. 

Les  bonbonnières  étaient  de  petites  boîtes 
rondes,  en  cristal  ou  en  écaille,  montées  en  or, 
quelques-unes  avec  un  portrait,  celui  de  Madame 
mère  ou  celui  de  la  reine  Caroline.  Le  jus  de  ré- 
glisse y  était  coupé,  ou  plutôt  haché  en  morceaux 
extrêmement  fins,  de  façon  à  parfumer  seule- 
ment la  bouche,  à  fondre  tout  de  suite  sans  noir- 
cir la  salive.  C'était,  au  reste,  la  seule  gourman- 


LA    JOURNEE    DE    L   EMPEREUR 

dise  qu'il  se  permît,  et  cette  gourmandise  était  un 

parfum. 

Pour  les  tabatières.  Napoléon  en  avait  de  toutes 
sortes  que  lui  avaient  offertes  le  Pape,  le  Sultan, 
les  impératrices  Joséphine  et  Marie-Louise,  sa 
mère,  ses  belles-sœurs  Catherine  et  Julie,  sa 
sœur  Caroline;  certaines,  dans  sa  garde-robe, 
datent  des  premiers  temps  du  Consulat,  car  il 
était  conservateur  de  ces  menus  objets  auxquels 
toujours  il  attachait  un  souvenir  ou  une  pensée. 
On  se  souvient  de  cette  tabatière  qu'il  portait  en 
Italie,  dont  le  dessus  était  orné  du  portrait  de  sa 
Joséphine,  et  de  la  terreur  superstitieuse  qu'il 
éprouva  lorsqu'il  en  brisa  la  glace.  En  Messidor, 
an  IV,  toujours  en  Italie,  il  perd  sa  tabatière  et  tout 
de  suite  il  écrit  à  Joséphine  :  «  Je  te  prie  de  m'en 
choisir  une  un  peu  plate  et  d'y  faire  écrire 
quelque  chose  de  joli  dessus  avec  tes  cheveux.  » 

Dans  le  cours  de  sa  vie,  les  tabatières  somp- 
tueuses, enrichies  de  diamants,  taillées  dans  des 
pierres  rares,  ou  sculptées  à  grands  frais,  ne  lui 
étaient  d'aucun  usage  ;  celles  qu'il  préférait  étaient 
des  tabatières  ovales,  étroites,  à  charnières,  en 
écaille  ou  même  en  bois,  doublées  en  or  et  ornées 
de  camées  ou  de  médailles  antiques.  Ainsi  :  une 
tabatière  ovale,  longue,  en  écaille  doublée  en  or, 
ornée  de  quatre  médailles  d'argent  représentant 
.  Régulus,  Sylla,  Pompée  et  Jules  César;  une  taba- 
|  tière  ovale,  en  écaille,  doublée  en  or  avec  mé- 
daillon peint  par  Isabey   représentant  le  roi  de 


LA     TOILETTE  113 

Rome;  une  autre  avec  le  portrait  de  Marie- 
Louise,  qui  lui  avait  été  envoyée  de  Vienne  au 
moment  du  mariage,  sont  dans  le  service  cou- 
rant. Cette  idée  des  médailles  n'est  pas  indiffé- 
rente :  on  dirait  qu'il  veut  voir  constamment 
ses  modèles,  les  grands  conducteurs  de  peu- 
ples :  Alexandre,  Pierre  le  Grand  et  Charles  XII, 
Charles-Quint  et  François  1er,  Frédéric  II,  Au- 
guste, César  et  Timoléon,  puis  les  fondateurs 
de  dynasties  :  Démétrius  Poliorcète,  Antiochus, 
Mithridate,  Phraate  II  et  Constantin. 

Les  tabatières  ovales  avaient  l'avantage  qu'il 
les  ouvrait  d'une  seule  main  et  n'y  perdait  pas 
son  temps  comme  avec  les  rondes  ou  les  car- 
rées. 

Le  tabac  était  râpé  très  gros,  composé  de  plu- 
sieurs espèces  mélangées,  et  fourni  au  prix  de 
3  francs  à  3  fr.  60  centimes  la  livre  par  Ancest 
ou  Robillard.  Il  était  conservé  dans  de  grands 
pots  de  grès  verni  ou  d'étain,  ou  dans  des  coffrets  à 
clef  qu'ouvrait  seul  le  Premier  valet  de  chambre. 
On  prenait  des  précautions  depuis  que,  à  Mal- 
maison, le  Consul  avait  trouvé,  sur  un  meuble  à 
sa  portée,  une  tabatière  entièrement  semblable  à 
la  sienne,  et  remplie  de  tabac  empoisonné.  Nul 
autre  que  Constant  ne  touchait  donc  à  son 
tabac. 

Un  soir,  au  moment  où  l'Empereur  sortait  de 
table,  un  chambellan  s'aperçoit  que  la  tabatière 
est  vide  et  s'empresse 'de  la  faire  remplir.  L'Em- 


114  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

pereur  la  reçoit,  l'ouvre,  jette  au  feu  le  contenu 
et  fait  signe  à  son  maître  d'hôtel  de  lui  donner 
lui-même  du  tabac.  Ici  ce  n'était  point  défiance, 
mais  façon  de  rappeler  que  chacun  dans  sa  Mai- 
son avait  son  métier  et  que  les  empressements 
serviles  n'étaient  pas  pour  lui  plaire. 

Napoléon  consommait  beaucoup  de  tabac  et 
pourtant  il  en  prisait  peu;  mais  il  prenait  de 
larges  prises  qu'il  approchait  de  ses  narines, 
sans  aspirer,  et  qu'il  laissait  tomber  ensuite. 
Souvent  il  promenait  sous  son  nez  sa  tabatière 
ouverte.  Ses  mouchoirs  n'étaient  pour  ainsi  dire 
jamais  salis.  C'est  un  peu  de  la  même  façon  qu'il 
avait  essayé  du  tabac  à  fumer.  N'aspirant  pas  la 
prise,  se  contentant  de  la  respirer,  il  avait  eu  la 
prétention  de  respirer  la  fumée  sans  l'aspirer  et 
la  rejeter,  ou  plutôt  il  avait  simplement  pris  une 
pipe  d'Orient  toute  allumée,  en  avait  mis  le  bout 
d'ambre  en  sa  bouche,  et  la  fumée  affluant,  il  s'é- 
tait mis  à  tousser  et  à  cracher  disant  «  Pouah! 
Pouah!  Enlevez-moi  cette  cochonnerie!  »  Et,  de- 
puis, il  n'avait  jamais  essayé.  Les  tuyaux  de  pipe 
en  bois  de  jasmin,  à  bouquins  d'ambre  enrichis 
de  pierres  précieuses,  qu'il  avait  rapportés  d'E- 
gypte, et  qu'il  montrait  à  Moreau,  rue  de  la  Vic- 
toire, quelques  jours  après  Brumaire,  restèrent 
pourtant  dans  la  garde-robe  où  on  les  retrouve  en 
août  1811. 

11  ne  semble  pas  que  l'Empereur  ait  porté  ha- 


LA    TOILETTE  115 

bituellement  de  montre.  S'il  en  portait  par  ha- 
sard, il  n'en  prenait  pas  grand  soin  et  de  même 
que,  en  se  déshabillant,  il  envoyait  sa  montre  à 
la  volée  comme  tout  ce  qu'il  avait  sur  le  corps, 
s'il  lui  arrivait  de  se  mettre  en  colère  ou  de  vou- 
loir le  simuler,  il  jetait  sa  montre  à  terre  avec 
violence  comme  il  faisait  de  son  chapeau,  mais 
les  montres  n'y  résistaient  pas  :  aussi  les  répara- 
tions étaient-elles  des  plus  fréquentes. 

Les  montres  que  l'Empereur  avait  dans  sa 
garde-robe  et  dont  il  a  pu  se  servir,  étaient  à 
répétition,  sans  ornement  ni  chiffre,  à  boîte 
simple  d'or,  à  cadran  sous  glace.  Deux  étaient 
•en  argent  à  sonnerie.  Elles  avaient  été  fournies 
par  Lépine,  Bréguet  et  Mugnier.  Certaines  lui 
appartenaient  depuis  la  campagne  d'Italie  :  telle 
celle  qu'il  donna  au  Grand-maréchal  à  Sainte- 
Hélène  en  lui  disant  :  «  Tenez,  Bertrand  :  elle 
sonnait  deux  heures  de  la  nuit  à  Bivoli  quand  je 
donnai  ordre  à  Joubert  d'attaquer.  » 

Pour  de  l'argent,  Napoléon  n'en  prenait  jamais 
sur  lui.  S'il  sortait  et  qu'il  eût  quelque  aumône  à 
faire,  il  s'adressait  à  l'aide  de  camp,  à  l'écuyer  ou 
au  chambellan  de  service,  à  la  première  personne 
qu'il  trouvait  sous  sa  main. 

A  l'intérieur,  il  avait  dans  un  tiroir  de  sa 
table  des  rouleaux  d'or  pour  les  secours  mi- 
nimes; s'il  s'agissait  d'une  grosse  somme,  il 
griffonnait  un  bon  sur  le  Trésorier  général,  ou 


116       LA  JOURNÉE  DE  L  EMPEREUR 

il   donnait  ordre  au  secrétaire  de  payer  sur  la 
petite  cassette. 

A  neuf  heures  précises,  la  toilette  achevée,  la 
journée  officielle  commençait» 


ÎV 

LE   LEVER 


Quelques  instants  avant  neuf  heures,  on  grattait 
à  la  porte.  C'était  le  chambellan  de  jour,  en  ha- 
bit de  soie  écarlate  brodé  d'argent,  en  veste  et 
culotte  blanches,  portant  sur  la  poche  droite  de 
son  habit  un  large  nœud  de  ruban  de  soie  verte 
à  liséré  et  glands  d'or,  sur  lequel  était  attachée 
une  clef  sans  panneton  dont  i'anneau  présentait, 
au-dessous  d'un  aigle  couronné,  un  écusson  avec 
la  lettre  N.  Ce  chambellan,  comme  tous  les  offi- 
ciers de  service  civils  ou  militaires,  était  tou- 
jours en  uniforme.  L'Empereur  n'eût  point  toléré 
—  moins  encore  eût-il  commandé  —  que  sous 
prétexte  de  commodité,  les  personnes  attachées 
à  sa  Maison  se  libérassent  de  leurs  insignes  et 
parussent  en  habit  bourgeois.  Par  contre,  à  partir 
de  1807,  quiconque  n'était  pas  de  service  com- 
mandé et  était  invité  à  quelque  fête  devait  s'y 
présenter  en  habit  à  la  française  de  soie  ou  de 
velours.  C'était  un  de  ses  moyens  pour  faire  mar- 
cher les  manufactures  de  Lyon. 

Donc,  le  chambellan  qui  avait  une  chambre  aux 


118  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

Tuileries,  et  avait  pu  s'y  habiller,  avait,  dès  le 
matin,  vérifié  si  les  huissiers  et  les  valets  de 
chambre  d'appartement  avaient  fait  leur  service 
et  si  toutes  les  choses  étaient  à  leur  place  et  tous 
les  hommes  à  leurs  postes.  A  l'heure  voulue,  il 
venait  du  salon  de  service,  en  traversant  le  se- 
cond salon,  gratter  à  la  porte  de  la  chambre  à 
coucher.  Un  valet  de  chambre  d'appartement, 
après  avoir  pris  les  ordres  de  l'Empereur,  l'in- 
troduisait et  il  remettait  la  note  des  personnes 
qui  attendaient  le  lever.  Retraversant  alors  le 
salon  dont  chaque  porte  était  tenue  par  deux 
huissiers  en  habit  français  de  drap  vert,  brodé 
en  or  au  collet  et  aux  parements,  en  veste  rouge 
et  en  culotte  noire,  il  retournait  dans  le  salon  de 
service  où  étaient  entrés  de  droit  les  Grands  offi- 
ciers de  la  couronne  et  les  officiers  de  la  Maison 
qui  étaient  de  jour. 

C'étaient  le  Grand  chambellan  dont  le  costume 
ne  différait  de  celui  du  chambellan  que  par  la  ri- 
chesse des  broderies,  et  l'insigne  que  par  la  di- 
mension de  la  clef,  et,  avec  lui,  le  second  cham- 
bellan de  jour,  celui  qui  était  chargé  du  service 
des  Grands  appartements.  Puis,  le  Grand  écuyer 
et  l'écuyer,  en  habit  bleu  clair,  le  Grand  maître 
et  le  maître  des  cérémonies  en  violet  (le  Grand 
maître  avec  une  clef  pareille  à  celle  du  Grand 
chambellan)  ;  le  Grand  veneur  et  le  lieutenant  de 
vénerie  en  vert;  le  préfet  du  palais  (le  Grand  ma- 
réchal ayant  assisté  à  la  toilette)  en  amarante; 


LE    LEVER  119 

le  Grand  aumônier  et  l'aumônier  de  jour  en  sou- 
tane, suivant  leur  dignité  ecclésiastique  ;  puis  l'In- 
tendant général,  et  le  Trésorier  de  la  couronne; 
eufin,  le  Colonel  général  de  service  en  uniforme 
du  corps  dont  il  avait  le  commandement,  grena- 
diers ou  chasseurs  à  pied,  chasseurs  ou  artilleurs 
avec  l'aiguillette,  signe  distinctif  de  la  Garde, 
que  portaient  aussi  les  aides  de  camp  sur  leur 
uniforme  de  général  ou  de  colonel. 

A  neuf  heures  précises,  l'Empereur  sortait  de 
son  Appartement  intérieur.  S'il  était  prêt  plus 
tôt,  il  attendait,  pour  faire  ouvrir  les  portes,  que 
la  pendule  eût  sonné.  Il  entrait  dans  son  salon  où 
pénétrait  en  même  temps  le  service  de  la  Maison, 
introduit  parle  chambellan  de  jour.  A  moins  de 
circonstances  exceptionnelles,  à  moins  que  Napo- 
léon n'eût  besoin,  pour  sa  politique,  de  faire  filtrer 
au  dehors  quelque  appréciation  ou  quelque  nou- 
velle, qu'il  n'y  eût  nécessité  qu'il  redressât  les 
absents  en  parlant  aux  présents,  à  moins  encore 
que  l'abbé  de  Pradt,  aumônier,  ne  fût  au  lever, 
et  que  les  affaires  de  Rome  n'appelassent  l'atten- 
tion, l'audience  était  courte,  presque  silencieuse, 
et  l'Empereur  se  bornait  à  donner  brièvement  les 
ordres  nécessaires. 

S'il  prenait  à  partie  l'un  des  Grands  officiers, 
c'était  que  par  dessus  sa  tête  il  visait  un  corps 
constitué  ou  une  classe  d  individus.  Ainsi,  Sé- 
gur,  le  grand-maître  des  cérémonies,  ou  Daru, 


120  LA    JOURNÉE    DE    L*EMPEREUR 

l'intendant  général,  tous  deux  appartenant  à 
cette  deuxième  classe  de  l'Institut  qui  tient  lieu 
de  l'Académie  française,  portent  d'ordinaire  le 
fardeau  pour  l'Académie  ;  mais  qu'ils  ne  pren- 
nent point  pour  eux-mêmes  les  discours  très  di- 
rects de  l'Empereur.  L'effet  qu'il  a  cherché  est 
produit  dès  qu'il  sait  qu'on  parlera  dans  Paris 
de  ce  qui  s'est  dit  au  lever. 

Sauf  ces  occasions,  pour  le  service,  le  lever  est 
bien  plutôt  Y  Ordre.  Tout  y  est  militaire,  en  effet, 
froid  et  net.  Point  d'historiettes  qu'on  raconte  ou 
de  plaisanteries  qu'on  prépare,  nulle  familiarité 
qui  se  glisse,  nulle  faveur  qui  s'insinue.  On  est  là 
pour  recevoir  des  ordres  et  rendre  des  comptes, 
non  pour  faire  sa  cour.  Et,  pour  cela,  Napoléon 
entend  qu'on  assiste  au  lever  et  qu'on  y  soit 
exact.  11  faut,  si  l'on  arrive  en  retard,  pour  se 
faire  excuser,  un  mot  bien  trouvé  comme  celui 
qu'on  attribue  à  Ségur  en  1809  :  «  On  ne  peut 
pas  circuler  dans  les  rues,  je  viens  de  tomber 
dans  un  embarras  de  Rois.  » 

Le  service  congédié  d'un  bref  salut,  le  cham- 
bellan de  jour  introduit  les  Grandes  Entrées.  Ceux 
qui  jouissent  de  cette  faveur  sont  les  Princes  de 
la  Famille  impériale  et  de  l'Empire,  les  cardi- 
naux, les  grands  officiers  de  l'Empire,  les  offi- 
ciers des  maisons  de  l'Impératrice,  des  princes 
et  princesses,  puis  les  présidents  des  grands  corps 
de  l'Etat,  et  les  premières  autorités  de  Paris. 
Tous  ont  mis  pied  à  terre  au  bas  de  l'escalier  de 


LE     LEVER  121 

Flore,  car  leurs  voilures  à  eux  entrent  dans  la 
Cour  du  Palais  —  ce  sont  presque  les  seules.  Ils 
ont  été  reconnus  à  l'entrée  par  le  portier  inté- 
rieur, Nivernois,  ont  gravi  les  degrés  et,  au  palier, 
ont  été  salués  de  la  hallebarde,  selon  leur  rang, 
par  le  portier  d'appartement.  Ils  ont  traversé  la 
salle  des  Gardes,  cette  salle  que  Fontaine  et  Per- 
cier  viennent  de  décorer,  où,  dans  le  plafond 
merveilleusement  orné,  est  représenté  Mars 
sur  son  char  de  guerre.  A  leur  approche,  les 
pages,  pour  leur  faire  honneur,  se  sont  levés  de 
leurs  banquettes  jadis  couvertes  en  simple  velours 
d'Utrecht,  à  présent  en  tapis  de  la  Savonnerie; 
puis,  les  portes  du  salon  de  service  ouvertes  de- 
vant eux  par  un  huissier,  ils  s'y  sont  établis 
pour  y  attendre  le  bon  plaisir  de  l'Empe- 
reur. 

Rien  à  faire  qu'échanger  debout  des  banalités, 
point  même  le  plaisir  des  yeux.  Sauf  les  meu- 
bles, chaises  et  pliants  en  bois  doré  couverts  en 
Beauvais,  et  les  cantonnières  aussi  en  Beauvais 
—  car  la  tapisserie  a  elle  aussi  sa  hiérarchie  : 
Gobelins  pour  l'Empereur,  Beauvais  pour  la  Mai- 
son, Savonnerie  pour  les  pages  —  toute  la  déco- 
ration est  restée  telle  qu'au  temps  de  Louis  XIV, 
avec ,  au  plafond ,  Marie  -  Thérèse  peinte  par 
Nocret,  sous  les  traits  de  Minerve,  et,  aux  murs, 
de  grands  vilains  paysages  qui  ont  poussé  au  noir. 
L'ensemble  est  triste.  Peu  de  lumière  dans  les  ap- 
partements. On  pense  au  mot  de  Hœdcrer  au  Pre- 


122  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

mier  Consul  :  «  Ceci  est  triste,  Général.  —  Oui, 
répond-il,  comme  la  grandeur.  » 

Chacun  est  dans  le  costume  de  sa  dignité,  l'uni- 
forme de  son  grade  ou  de  ses  fonctions,  paré  de 
ses  ordres,  en  bas  de  soie  et  en  souliers.  Les 
princes  de  la  Famille  impériale,  rois  ailleurs,  ne 
paraissent  qu'en  costume  de  princes  français  : 
Cambacérès  ne  manque  point  de  revêtir  son  grand 
habit  violet  d'archi-chancelier,  Lebrun  son  habit 
noir  d'archi-trésorier  ;  le  vice-grand  électeur, 
Talleyrand,  lorsqu'il  a  déposé  son  habit  écarlate 
de  grand  chambellan,  a  l'habit  ponceau  :  tous 
portent  au  côté  ce  glaive,  dont  la  garde  et  l'écus- 
son  sont  formés  par  une  aigle  aux  ailes  éployées, 
dont  la  poignée  de  nacre  cannelée  est  surmontée 
d'un  pommeau  à  deux  tètes  de  lion.  Les  minis- 
tres, les  sénateurs,  les  députés,  les  tribuns,  les 
préfets,  les  généraux  sont  en  habit  bleu  que  diffé- 
rencient les  broderies  ;  les  officiers  des  Maisons 
de  l'Impératrice  et  des  Princes,  dans  les  cha- 
toyants costumes  attribués  au  service  dont  ils 
font  partie  :  c'est  un  merveilleux  tableau  que 
vient  encore  agrémenter,  à  des  jours,  la  présence 
des  princes  de  la  Confédération  du  Rhin  dans 
l'uniforme  de  leurs  troupes. 

On  appelle  les  Grandes  Entrées  et,  suivant  l'or- 
dre hiérarchique,  le  chambellan  introduit  les  favo- 
risés dans  le  salon  de  l'Empereur  dont  les  six  fau- 
teuils et  les  douze  chaises  de  bois  doré  sont  couverts 
de  tapisserie  des  Gobelins,  dont  les  rideaux  et  les 


LES  AUDIENCES 


[page  129) 


LE     LEVER  125 

portières  sortent  de  la  même  manufacture,  dont 
les  meubles  meublants  sont  en  bois  doré,  où  le  pla- 
fond représente  le  triomphe  de  Minerve,  et  toujours 
Marie-Thérèse.  On  forme  le  cercle.  L'Empereur  le 
parcourt  et  parle  presque  à  chacune  des  personnes 
présentes,  car  il  aime  que  son  lever  soit  nom- 
breux, il  ne  lui  plaît  pas  qu'on  y  manque,  et  c'est 
à  leur  assiduité  à  cette  cérémonie  matinale  que 
certains  doivent  d'échapper  aux  soupçons  que 
leur  conduite  devrait  faire  naître.  Talleyrand, 
même  aux  jours  où  il  semble  le  plus  en  disgrâce, 
arrive  le  premier,  reste  le  dernier.  Il  a  reçu  le 
premier  choc,  n'a  été  ni  arrêté  ni  fusillé;  il  revient 
donc  chaque  matin  ;  l'Empereur  ne  lui  parle  pas  ; 
on  s'écarte  de  son  contact,  on  fait  le  vide  autour 
de  lui  ;  mais  il  reste,  et,  imposant  sa  figure  im- 
passible, il  attend,  comptant  sur  l'oubli  facile 
que  Napoléon  a  des  injures.  Et  la  fin  lui  donne 
raison. 

Toutefois,  plus  encore  qu'aux  dignitaires  , 
qu'aux  ministres  avec  lesquels,  dans  la  journée,  il 
aura  son  travail  particulier,  l'Empereur  parle 
aux  figures  inaccoutumées,  aux  fonctionnaires  ou 
aux  officiers  généraux  auxquels  il  a  fait  dire  par 
le  chambellan  de  service  de  venir  au  lever,  et 
dont  il  a  quelque  renseignement  à  recevoir. 

Ce  n'est  pas  que,  lorsqu'il  a  lieu  de  faire  une 
algarade  à  quelqu'un  de  ses  ministres,  il  se  con- 
tienne parce  qu'il  y  a  foule  et  que  la  leçon  soit 
moins  nette  et  moins  vive  ;  mais  là  comme  par- 


126  LA    JOURNÉE    DE    l/EMPEREUR 

tout,  il  ne  parle  que  d'affaires  et  ne  perd  point  de 
temps  aux  bagatelles.  Nulle  conversation  qui 
n'ait  pas  pour  objet  l'administration  ou  la  politi- 
que, qui  frise  la  galanterie  ou  vise  des  amuse- 
ments à  prendre;  des  questions  qui  souvent  dé- 
concertent par  leur  précision  et  leur  minutie  et 
exigent  une  réponse  nette,  un  chiffre  brutal,  une 
-explication  la  plus  courte  possible  ;  un  interroga- 
toire qui  est  d'un  juge  et  que  sa  mémoire  inscrit 
mieux  que  ne  ferait  un  greffier;  une  attention 
constamment  éveillée,  que  rien  ne  lasse,  et  qui 
se  promène  sur  l'Empire  et  sur  l'Europe  avec 
autant  d'aisance  qu'elle  ferait  sur  une  commune 
d'un  millier  d'âmes,  qui,  sans  préparation  aucune 
et  sans  note  consultée,  va  de  l'Escaut  au  Da- 
nube, de  Napoléonville  à  Erfurth,  toujours 
aussi  présente,  aussi  impérieuse,  sans  hésiter,  ni 
se  reprendre,  tordant  ainsi  la  nature  humaine 
pour  en  extraire  des  faits  qui  servent  à  ses  des- 
seins, c'est  le  spectacle  qu'il  donne  chaque  matin, 
et  qui,  aux  assistants,  impose  davantage  tous  les 
jours  l'habitude  de  ne  plus  penser  par  eux- 
mêmes,  tant  il  se  charge  de  penser  pour  tous. 

Le  lever  ne  se  prolonge  point  comme  on  pour 
rait  croire,  car  il  n'y  a  pas  de  discours  oiseux  : 
et  si  l'Empereur  a  le  désir  de  vider  à  fond  une 
question,  ou  si  quelque  grand  fonctionnaire  a  des 
doutes  à  lui  soumettre,  ce  sera  en  audience  par- 
ticulière. 


LE     LEVEÏï  127 

Ces  audiences  commencent  dès  que  le  lever  a 
été  congédié  par  un  salut  :  elles  sont  données 
dans  ce  même  salon,  car,  on  ne  saurait  trop  le 
répéter,  personne  n'entre  dans  le  cabinet.  D'a- 
bord, ce  sont  ceux  des  personnages  qui  ayant  les 
grandes  entrées,  ont  manifesté,  au  lever,  le  désir 
de  parler  à  l'Empereur.  Puis  ce  sont  tous  ceux 
qui  ont  sollicité  et  obtenu  d'être  reçus.  Le  cham- 
bellan de  jour  a  entre  les  mains  une  liste  dont  il 
ne  se  départit  point,  car  l'Empereur  en  a  le  double 
par  devers  lui  et  ne  veut  point  de  tour  de  faveur  : 
mais  il  est  des  sots,  M.  de  Rémusat,  par  exemple. 
Un  jour  à  Saint-Cloud,  le  comte  Dubois,  préfet 
de  police,  montant  en  voiture  dans  la  cour  du 
château,  au  sortir  de  l'audience  de  l'Empereur, 
s'entend  appeler  du  balcon  par  Napoléon  qui  a 
omis  un  ordre  important.  Dubois  revient  en 
hâte,  mais,  dans  le  salon  de  service,  il  trouve 
M.  de  Rémusat,  chambellan  de  jour,  qui  re- 
fuse de  le  laisser  pénétrer.  Dubois  se  démène, 
donne  des  explications,  M.  de  Rémusat  n'entend 
à  rien.  Il  ne  connaît  que  sa  consigne.  Pendant  ce 
temps,  l'Empereur  s'étonne,  puis  s'impatiente, 
enfin  ouvre  la  porte  et  trouve  Dubois  en  grande 
querelle  avec  ce  portier  récalcitrant.  On  prétend 
que  l'Empereur  laissa  échapper  un  mot  désobli- 
geant sur  l'esprit  de  M.  de  Rémusat.  Qui  sait  si 
un  autre  n'eut  pas  été  plus  juste?  Il  s'agissait 
alors  de  Fouché,  le  bon  ami  de  Mme  de  Ré- 
musat; elle  venait  de  le  réconcilier  avec  son  autre 


128  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

bon  ami,  M.  de  Talleyrand,  et  il  était  tout  simple 
que  le  Premier  chambellan  ne  tînt  point  à  ce  que 
les  ordres  donnés  contre  son  complice  fussent 
aggravés  par  l'Empereur. 

Sauf  avec  les  ministres  et  les  fonctionnaires 
qu'il  a  retenus  après  le  lever,  il  est  rare  que  dans 
ces  audiences  de  la  matinée,  toutes  fort  brèves, 
il  s'agisse  d'affaires  générales.  Presque  toujours 
ce  sont  des  solliciteurs  qui  ont  à  présenter  quel- 
que requête  personnelle,  et  l'Empereur  sait  à  ce 
point,  par  avance,  de  quoi  il  sera  question  qu'il 
ne  donne  guère  d'audience  que  lorsqu'il  est  dé- 
terminé à  accorder  la  grâce  qu'on  lui  deman- 
dera. Pourtant,  il  lui  plaît  parfois  de  montrer  à 
tout-venant  ses  pires  ennemis  dans  ses  anticham- 
bres, en  posture  de  suppliants,  et  alors  il  leur 
fait  attendre  quelque  peu  leur  tour  de  faveur;  car 
il  lui  importe  que  l'on  sache  par  le  monde  que,  si 
tel  conspirateur  a  été  gracié,  tel  prisonnier  re- 
laxé, tel  exilé  rappelé,  au  moins  la  mesure  a  été 
sollicitée,  et  il  s'imagine  que  la  présence,  cons- 
tatée dans  son  palais,  d'un  membre  d'une  famille 
obligera  ses  alliés  à  tenir  une  certaine  discrétion 
dans  ses  propos. 

On  étonnerait  fort  les  gens  si  l'on  donnait  la 
liste  complète  de  ceux  et  de  celles  qui  ont  obtenu 
des  audiences,  et  par  suite  des  faveurs  :  En  de- 
hors des  princes  de  la  Maison  de  Bourbon,  —  et 
encore  en  était-il  qui  recevaient  des  secours  im- 
portants et  un  subside  habiluel  —  la  plupart  des 


LE    LEVER  129 

familles  d'ancienne  noblesse  doivent  uniquement 
à  la  bienveillance  de  l'Empereur  le  don  gracieux 
des  biens  territoriaux  qui  forment  encore  aujour- 
d'hui leur  fortune.  Si  quelques-unes  de  ces  resti- 
tutions étaient  justifiées  par  des  services  de 
guerre,  la  plupart  étaient  un  encouragement 
pour  des  services  de  Cour,  et  toutes  ont  été  sol- 
licitées et  obtenues  de  cette  façon. 

L'Empereur  recevait  debout  devant  la  chemi- 
née, où  très  tard  en  saison  on  entretenait  un  feu 
assez  vif,  qu'il  frappait  constamment  du  talon  de 
ses  souliers.  Ses  yeux  clairs,  d'un  bleu  mouvant, 
par  instants  presque  noirs,  lorsqu'il  recueil- 
lait son  attention,  à  d'autres  moments  d'un 
gris  d'acier,  lorsque  l'émotion  ou  la  colère  le 
prenait,  si  brillants  alors  qu'ils  semblaient 
d'un  métal  en  fusion,  fixaient  attentivement  son 
interlocuteur  qu'il  écoutait  jusqu'au  bout.  Puis 
il  posait  des  questions  brèves,  parfois  peu  cour- 
toises, si  c'étaient  des  femmes.  Il  n'avait  point 
appris  à  leur  parler  et  les  prenait  à  contre- 
temps :  certaines  s'en  fâchaient  et  ripostaient 
avec  aigreur.  Il  ne  leur  en  tenait  pas  rancune  et 
s'en  amusait.  Il  était  bien  rare  qu'une  femme 
sortît  de  son  salon  sans  emporter,  avec  la  grâce 
qu'elle  était  venue  demander,  quelque  aigreur 
contre  celui  qui  la  lui  avait  accordée.  Pour  les 
hommes,  on  en  cite  qui,  à  la  suite  d'une  audience 
se  dévouèrent  à  lui.  Ils  sont  rares. 

Les    demandes    d'argent    qu'on   lui    adressait 

9 


130  LA    JOURNÉE    DE    l'eMTEREUR 

étaient  aussi  fréquentes  que  les  demandes  de  ra- 
diation ou  de  restitution.  Le  plus  souvent  il  don- 
nait ;  quelquefois  il  prêtait,  et  alors  le  prêt  figu- 
rait sur  les  comptes  de  l'Intendant  général. 
Simple  figure,  car  le  créancier  ne  réclamait  point 
les  dettes.  Le  plus  souvent,  à  une  occasion,  bap- 
tême ou  mariage,  il  mettait  le  billet  au  fond 
d'une  corbeille,  le  couvrait  de  quelque  bijou  ou 
de  dragées,  et  l'envoyait  à  la  débitrice.  Il  en  est 
pourtant  qu'il  ne  perd  point  de  vue  et  fait  ins- 
crire jusqu'en  1815. 

Si  la  somme  accordée  était  importante,  il  grif- 
fonnait un  bon  sur  le  Trésor  général  :  moindre, 
il  prenait  dans  son  tiroir  quelque  rouleau,  ou  ap- 
pelant son  secrétaire,  faisait  payer  par  la  petite 
cassette.  Il  n'aimait  point  qu'on  le  remerciât,  et 
ne  l'admettait  même  point  de  ses  plus  familiers,  de 
ceux  qu'il  se  plaisait  à  combler  sans  qu'ils  eussent 
la  peine  de  rien  demander.  Ou  il  leur  faisait  en- 
voyer avis  de  la  gratification  donnée,  ou  il  leur 
glissait  dans  la  main  un  bout  de  papier,  et  sur  ce 
papier,  un  chiffre,  un  gros  chiffre  d'argent  à  tou- 
cher chez  Estève. 

Nulle  familiarité  d'ailleurs  ;  il  se  tient  en  son 
rang,  et  pour  indiquer  que  l'audience  est  ter- 
minée, c'est  d'ordinaire  un  signe  de  tête,  parfois 
un  coup  d'œil  sur  la  liste  qui  est  sur  la  table. 
Jamais  il  ne  donne  la  main.  La  poignée  de  mainr 
il  y  a  un  siècle,  était  une  marque  d'égalité  et  n'é- 
tait guère  d'usage  de  supérieur  à  inférieur,  et 


LE     LEVER  131 

piur  le  baise-mains,  que  les  Bourbons  rétabli- 
rent, Napoléon  le  jugeait  un  peu  dégradant.  Donc, 
point  de  ces  marques  extérieures  si  prodiguées 
plus  tard  et  devenues  banales.  Une  seule  fois, 
semble-t-il,  l'émotion  l'entraîne.  C'est  en  1815, 
au  début  des  Cent-Jours.  Quand  M.  Mole  entre 
dans  son  salon  —  ce  Mole  à  qui  il  a  prouvé  sa 
confiance  et  le  goût  personnel  qu'il  a  pour  lui  en 
le  nommant,  à  vingt-neuf  ans,  conseiller  d'État 
et  directeur  général  des  Ponts  et  Chaussées,  à 
trente-trois  ans,  grand  juge  et  ministre  de  la 
Justice,  en  lui  réservant  la  succession  de  Cam- 
bacérès,  archi-chancelier  et  grand  dignitaire  — 
donc,  ce  jour,  il  va  à  Mole,  lui  serre  la  main  et 
l'embrasse.  C'est,  peut-on  croire,  un  des  seuls 
cas  où,  dans  un  de  ses  palais,  il  ait  mis  ainsi  de 
côté  sa  dignité  impériale.  «  Autrement,  comme 
il  disait,  on  lui  eût  journellement  frappé  sur 
l'épaule.  » 


LE   DÉJEUNER 


A  neuf  heures  et  demie,   le  lever  et  les  au- 
diences devraient  être  terminés,  car  c'est  l'heure 
fixée  pour  le  déjeuner,  mais,  le  plus  souvent,  les 
audiences  durent  jusqu'à  onze  heures,  le  préfet 
du  Palais  attend  et  le  déjeuner  refroidit.  Nulle 
précaution  prise  contre  le  poison  :  le  règlement 
dit  bien  que  les  services  de  la  cuisine  et  de  l'of- 
fice doivent  être  apportés  couverts,  ainsi  que  l'eau, 
le  pain  et  le  vin,  et  que,  dès  que  la  table  est 
posée,  un  maître  d'hôtel  doit  toujours  être  au- 
près; mais,  comme  la  table,  un  très  petit  gué- 
ridon d'acajou,  ne  peut  être  placée  dans  le  salon 
où  l'Empereur  donne  audience,  le  déjeuner,  dans 
les  assiettes   d'argent,    sous    les    cloches   qu'un 
aigle   surmonte,    sur    les   boules   d'eau   chaude 
qu'on  renouvelle  à  mesure,  recuit  dans  un  coin 
de    l'antichambre    de    l'Appartement   intérieur 
jusqu'à  ce  que  l'Empereur  fasse  dire  qu'il  veut 
manger.  Le  guéridon  est  alors  rapidement  dis- 
posé et  couvert  d'une  serviette  par  le  tranchanl  ; 
le  préfet  du  Palais,  en  bel  habit  amarante  brodé 


loi  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

d'argent,  précède  l'Empereur  et  se  tient  debout 
près  de  la  table  dont  le  service  est  fait  par 
le  maître  d'hôtel  de  l'Empereur,  Guignet,  dit 
Dunan. 

Ce  Guignet  est  d'une  famille  qui,  toute,  a  été 
employée  au  service  du  Roi  et  des  princes  de  la 
maison  de  Bourbon.  Un  Guignet  était  encore  valet 
de  chambre  de  Louis  XVIII  ;  une  femme  Guignet 
était  directrice  de  la  lingerie  de  Marie-Antoinette. 
Guignet,  dit  Dunan,  est  lui-même  le  fils  d'un 
cuisinier  du  prince  de  Condé,  et,  après  avoir  fait 
son  apprentissage  au  Palais-Bourbon,  il  est  de- 
venu chef  des  voyages  du  duc  de  Bourbon,  l'a 
suivi  en  émigration  et  y  a  été  son  cuisinier. 
Las  des  voyages  de  l'armée  de  Condé,  il  s'est 
placé  chez  le  prince  Louis  de  Rohan,  puis  a 
obtenu  de  rentrer  à  Paris  et  a  été  agréé  dans 
la  maison  du  Premier  Consul  dont  il  est  devenu 
le  maître  d'hôtel,  après  que  Lecler  a  obtenu  la 
Conciergerie  de  Versailles.  Dunan  a  6  000  francs  de 
gages  annuels,  plus,  de  fréquentes  gratifications  : 
la  plus  grosse,  en  1810,  de  3  000  francs.  Pour 
ses  origines  royalistes,  il  n'est  pas  une  exception. 
La  plupart  des  chefs  de  service,  des  huissiers, 
des  piqueurs,  ont  été  élevés  comme  lui  et  c'est 
une  curiosité  de  trouver  les  mêmes  noms  dans  la 
domesticité  du  Prétendant  à  Hartwell  et  dans  la 
domesticité  de  l'Empereur  aux  Tuileries. 


LE     DÉJEUNER  135 

Le  maître  d'hôtel,  en  habit  vert  brodé  en  ar- 
gent (un  habit  qui  coûte  500  francs),  avec  le  gilet 
blanc,  la  culotte  noire,  les  bas  de  soie  blanc  et 
les  souliers  à  boucle,  a  présenté  la  veille  son 
menu  au  premier  maître  d'hôtel  contrôleur, 
lequel  l'a  débattu  dans  le  bureau  du  Contrôle,  l'a 
soumis  au  préfet  du  Palais  de  service,  et  a  fait 
les  commandes  aux  fournisseurs  brevetés  et  as- 
sermentés. Les  denrées  ont  été  livrées  bien  em- 
paquetées, au  bureau  du  Contrôle,  par  des  gar- 
çons qui  y  sont  connus  et  y  ont  été  agréés.  Elles 
ont  été  pesées,  examinées  et  mesurées  par 
un  sous-contrôleur,  puis  remises  au  maître 
d'hôtel  qui  surveille  lui-même  l'exécution  de  son 
menu. 

Ce  menu,  par  ordre  de  l'Empereur,  est  fort  res- 
treint et  ne  donne  pas  à  l'imagination  de  Dunan 
lieu  de  se  déployer.  En  1810,  le  déjeuner  doit 
comprendre  :  un  potage,  trois  entrées,  deux  en- 
tremets, deux  desserts,  une  tasse  de  café,  deux 
pains  à  tête  et,  pour  boisson,  une  bouteille  de 
chamberlin.  Plus  tard,  le  menu  est  plus  réduit 
encore,  il  comporte  :  deux  potages,  un  rôti,  un 
entremets,  deux  hors-d'œuvre,  quatre  plats  de 
dessert  (compote,  fruits,  fromage  et  sucreries) 
et  du  café. 

C'est  là  ce  que  l'Empereur  permet  qu'on  lui 
serve,  mais  il  ne  touche  jamais  à  tant  de 
plats.  11  mange  très  vite,  assez  peu  proprement, 
«net    souvent   la    main    au    plat   et   fait    beau- 


136  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

coup  de  lâches  à  ses  habits.  Il  ne  suit  aucun 
ordre,  passe  de  l'entremets  au  hors-d'œuvre, 
pour  revenir  au  rôti;  ne  s'astreint  à  aucune  des 
règles  en  usage  pour  un  repas  classique,  mâche 
assez  mal  de  grosses  bouchées  et  a  hâte  d'en 
finir.  Le  repas  ne  dure  pas  d'ordinaire  plus  de 
sept  à  huit  minutes.  Ce  dont  il  mange  le  plus 
volontiers,  c'est  du  poulet  à  toutes  les  sauces,  du 
poulet  sauté  à  la  provençale, —  sans  ail,  car  l'ail 
lui  fait  mal,  —  du  poulet  à  l'italienne,  à  la  tartarer 
à  la  Marengo,  du  poulet  fricassé,  sauté  ou  rôti. 
Il  goûte  fort  les  fritures  et  les  pâtisseries,  les 
vol-au-vent,  les  bouchées  à  la  reine,  et  les  petites 
timbales  à  la  milanaise;  aussi,  les  boudins  à  la 
Richelieu,  les  quenelles  de  volaille  au  consommé 
et,  en  première  ligne,  le  macaroni  à  l'italienne 
avec  du  parmesan.  En  fait  de  poissons,  il  met 
au-dessus  de  tout  les  rougets  de  la  Méditer- 
ranée; c'est  là  un  de  ses  régals.  Après  l'Egypte, 
longtemps,  les  mets  habituels  de  sa  table  ont  été 
le  pilau  et  les  dattes,  mais  c'étaient  là  des  fan- 
taisies, non  de  son  appétit,  mais  de  son  imagi- 
nation; comme  lorsqu'il  croyait,  très  sincère- 
ment, aimer  mieux  la  soupe  de  soldat  que  les 
potages  raffinés,  et  priser,  entre  tous  les  légumes, 
les  pommes  de  terre,  les  haricots  et  les  len- 
tilles. 

Ses  serviteurs  n'admettent  point  volontiers  des 
goûts  semblables,  car  c'est  le  temps  où  la  grande 
cuisine  française  a  encore  des  traditions,  où  les 


LE    DEJEUNER  137 

maîtres  d'hôtel  ont  encore  un  point  d'honneur  et 
où  la  composition  d'un  menu  est  pour  honorer 
ou  déshonorer  son  auteur. 

Donc,  lorsque  l'Empereur  demande  à  Dunan 
pourquoi  il  ne  lui  sert  jamais  de  crépinettes  de 
cochon,  Dunan  répond  que  c'est  parce  que  c'est 
indigeste,  mais,  «  en  réalité,  dit-il,  parce  qu'il 
trouve  cela  peu  gastronomique  et  peu  fait  pour 
encourager  la  cuisine  impériale  ».  Il  sert  le  len- 
demain des  crépinettes  de  perdreaux  et  l'Empe- 
reur les  trouve  excellentes  et  en  mange  beau- 
coup. C'est  ici  comme  pour  ses  habits  :  «  La  paye 
d'un  capitaine  me  suffirait  »,  dit-il  volontiers.  Et 
dans  sa  nuit,  sa  matinée  et  sa  journée,  il  a  trois 
fois  dans  les  vingt-quatre  heures  changé  de  linge 
et  de  toilette. 

Très  dégoûté,  il  ne  mange  guère  des  haricots 
verts  qu'il  aime  beaucoup,  par  la  peur  d'y  trouver 
des  fils  «  qui,  dit-il,  lui  font  l'effet  de  cheveux  », 
et  la  seule  pensée  des  cheveux  dans  ce  qu'il 
mange,  lui  soulève  le  cœur.  Pourtant,  à  Cher- 
bourg,  en  mai  1811,  ayant  eu  la  fantaisie  d'aller 
déjeuner  sur  la  digue,  il  s'est  arrêté  à  un  corps 
de  garde,  s'est  fait  apporter  du  pain  de  munition 
et  la  soupe  des  soldats,  et  la  première  chose 
qu'il  a  trouvée  dans  cette  soupe,  c'a  été  un  long 
cheveu.  Malgré  son  haut-le-cœur,  il  a  ôté  le 
cheveu  et  mangé  la  soupe.  Mais  ses  soldats  le 
regardaient. 

De  la  viande  rôtie,  il  recherche  la  partie  la 


138  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

plus  cuite,  «  la  plus  brune  »,  et  il  a  horreur  des 
viandes  saignantes.  Le  déjeuner  étant  servi  en 
ambigu,  il  décloclie  lui-même  les  assiettes,  enle- 
vées immédiatement  lorsque  leur  contenu  ne  lui 
plaît  pas.  Lorsqu'il  lui  plaît  trop,  il  gronde  : 
a  Monsieur,  dit-il  à  son  maître  d'hôtel,  vous  voyez 
bien  que  vous  me  faites  trop  manger,  je  n'aime 
pas  cela.  Cela  m'incommode.  Je  veux  qu'on  ne 
me  serve  que  deux  plats.  » 

Et  puis,  des  caprices,  qui  parfois  amènent  des 
colères  :  Dunan  ayant  vu  que  les  crépinettes  de 
perdreaux  avaient  plu  à  son  maître,  les  remet 
un  mois  après  sur  son  menu.  L'Empereur  déclo- 
che l'assiette,  se  met  en  colère,  pousse  la  table, 
la  renverse  sur  le  tapis  et  se  retire  dans  son 
cabinet.  Les  tranchants  se  hâtent  de  ramasser  la 
vaisselle  et  Dunan,  en  digne  descendant  de  Vatel, 
court  chez  le  Grand-maréchal,  pour  donner  sa 
démission.  Duroc  le  console,  le  remonte,  lui  dit 
de  préparer  un  second  service.  En  effet,  l'Empe- 
reur le  demande.  Houstam  présente  le  déjeuner 
à  l'Empereur  qui  réclame  son  maître  d'hôtel. 
Dunan  arrive  très  mortifié,  sert  un  poulet  rôti. 
Napoléon  lui  en  fait  compliment,  lui  donne  quel 
ques  petites  tapes  sur  la  joue  et  lui  dit  :  «  Ah! 
Dunan,  vous  êtes  plus  heureux  d'être  mon  maître 
d'hôtel  que  moi  d'être  Empereur.  »  Il  avait  de 
ces  façons  qui  étaient  comme  des  excuses,  même 
vis-à-vis  d'un  maître  d'hôtel,  d'un  valet  de 
chambre,  après  ses  courtes  colères,  ses  impa- 


LE     DÉJEUNER  139 

tiences  plutôt,  qui  tenaient  à  des  causes  étran- 
gères à  l'objet  qui  les  avait  provoquées. 

L'Empereur  ne  buvait  guère  que  du  vin  de 
Chambertin  très  trempé  d'eau.  Il  n'y  avait  de 
cave  ni  aux  Tuileries,  ni  dans  aucun  des  Palais. 
La  fourniture  était  soumissionnée  par  des  négo- 
ciants nommés  Soupe  et  Pierrugues,  demeurant 
rue  Saint-Honoré,  338,  qui  s'engageaient  à  four- 
nir les  quantités  demandées  non  seulement  à 
Paris  et  dans  les  châteaux  impériaux,  mais  en 
campagne.  Un  d'eux,  à  cet  effet,  accompagnait 
toujours  le  quartier  général.  Ils  livraient  les  vins 
et  les  liqueurs  dans  des  bouteilles  uniformes, 
manufacturées  à  Sèvres  et  marquées  d'une  N 
couronnée.  On  ne  leur  payait  que  les  bouteilles 
consommées. 

Le  vin  de  Chambertin,  de  cinq  à  six  ans,  que 
buvait  l'Empereur,  coûtait,  comme  les  vins  de  Ro- 
manée,  de  Clos-Vougeot,  de  Montrachet  de  même 
date  et  comme  le  Lafitte  de  dix  à  douze  ans,  six 
francs  la  bouteille.  L'Empereur  avait  à  ce  point  l'ha- 
bitude de  ce  vin  de  Chambertin  qu'il  eut  grand 
peine  à  Saint-Hélène  à  s'habituer  au  Claret,  et  que 
ce  fut  une  des  petites  souffrances  de  la  captivité. 
Dès  la  campagne  d'Egypte,  c'était  ce  vin  qu'il  bu- 
vait uniquement,  lui-même  en  porte  témoignage  : 
quand  après  la  victoire  d'Elchingen,  il  va  coucher 
à  Ober-Falheim,  où  il  trouve  tous  ses  bagages 
pillés,  jusqu'à  son  vin  de  Chambertin,  «  il  re- 


140  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

marque  gaiement  qu'il  n'en  a  jusqu'ici  jamais  été 
privé,  même  au  milieu  des  sables  de  l'Egypte.  » 
Au  surplus,  cette  gourmandise  est  la  seule  qu'on  lui 
connaisse,  et  elle  est  bien  bornée,  car  il  ne  pas- 
sait jamais  une  demi-bouteille.  On  ne  servait  au 
déjeuner  aucun  autre  vin,  après  déjeuner  aucune 
liqueur. 

Il  ne  paraissait  sur  la  table  de  l'Empereur  que 
de  la  vaisselle  plate  en  argent  ciselé,  et  décorée 
des  armoiries  impériales.  Quelque  argenterie 
datant  du  Consulat  était  pourtant  marquée  d'un 
B.  Sauf  les  cloches,  d'ordinaire  surmontées  d'un 
aigle,  l'argenterie,  d'usage  courant,  était  fort 
simple  et  se  tenait  dans  les  modèles  usités  :  les 
salières,  par  exemple,  étaient  à  coquilles,  à 
cygnes  ou  à  caducées,  les  huiliers  à  cygnes,  à  ga- 
leries, à  caducées,  à  têtes  de  femmes,  à  pilastres. 
Sauf  les  pelles  à  sel  vermeillées,  tout  était  en  ar- 
gent. On  ne  servait  en  vermeil  qn'au  dîner  du 
dimanche  et  aux  grandes  occasions,  au  contraire 
de  ce  qui  se  passait  chez  les  princesses  qui 
étaient  toujours  servies  en  vermeil. 

Ce  n'était  pas  pourtant  que  l'argenterie  man- 
quât :  dès  la  campagne  d'Egypte  le  général  Bona- 
parte avait  pour  son  usage  de  la  vaisselle  plate, 
très  légère  et  fort  portative  qui,  plus  tard,  servit 
de  modèle  pour  la  vaisselle  dite  de  chasse,  mais 
il  en  resta  à  peine  quelques  spécimens,  tous  les 
bagages  du  général  ayant  été  volés  entre  Fréjus 


LE     DÉJEUNER  141 

et  Aix.  Pendant  le  Consulat,  au  début,  il  avait 
fallu  se  contenter  de  peu,  et  on  n'avait  pu  se 
monter  que  par  degrés.  Le  service  fourni  par  Bien- 
nais,  en  l'an  X,  ne  suffisait  pas  même  pour  les 
grosses  pièces  et  il  fallait,  à  chaque  grand  dîner, 
en  prendre  en  location.  Quant  à  la  vaisselle,  on 
se  servait  d'un  service  de  porcelaine  blanc  et 
or,  marqué  d'un  B  en  or,  fourni  par  Séjournant  et 
payé,  compris  les  tasses  et  soucoupes  à  guirlandes 
de  lauriers,  les  carafes  et  les  verres  en  cristal 
taillé,  marqués  d'un  B,  23  463  fr.  30.  Peu  à  peu 
l'on  s'était  agrandi  et,  en  l'an  XIII,  outre  l'admi- 
rable service  en  vermeil,  offert,  à  l'occasion  du 
Sacre,  par  la  ville  de  Paris,  l'Empereur  possédait 
un  service  de  vermeil  pour  24  couverts,  une  ar- 
genterie neuve  toute  marquée  à  la  lettre  B,  avec 
quatre-vingt-seize  plats  d'entremets,  quatre-vingt- 
seize  plats  d'entrée,  trente-deux  plats  de  rôts  et 
le  reste  à  proportion,  mais  pour  les  desserts,  il 
n'avait  encore  que  les  couverts  et  les  accessoires 
de  vermeil.  Comme  surtout  de  table,  on  de- 
vait emprunter,  au  Garde-meuble,  un  Apollon 
conduisant  les  quatre  chevaux  du  Soleil  qu'on 
accompagnait,  à  l'occasion,  de  divers  Her- 
cules accomplissant  ses  travaux.  En  1806,  l'ar- 
genterie augmentée  par  une  série  d'achats  atteint 
au  poids  de  24  449  hectogrammes.  Complétée 
d'une  façon  définitive  en  1811,  elle  est  estimée, 
dans  les  Palais  de  France  seulement,  à  une  va- 
leur de  2  193  301  fr.  48  centimes,  sans  compter 


142  LA    JOURNÉE    DE    L'eMTEREUR 

843  791  fr.    74  centimes  en  Toscane,   à   Rome 
et  en  Hollande. 

Napoléon  déjeuna  toujours  seul,  sauf  pendant 
le  temps  très  court  entre  le  second  mariage  et 
les  couches  de  l'Impératrice.  Jamais  Joséphine 
ne  déjeuna  avec  lui,  et,  après  la  naissance  du  Roi 
de  Rome,  l'Empereur  reprit  ses  habitudes  soli- 
taires, qui  lui  étaient  plus  commodes.  A  partir 
de  la  naissance  de  son  fils,  la  gouvernante  des- 
Enfants  de  France,  Mmo  de  Montesquiou,  eut 
ordre  de  le  lui  amener  chaque  jour  au  moment 
du  déjeuner.  Il  le  prenait  sur  ses  genoux,  lui 
faisait  goûter  de  son  eau  rougie,  lui  mettait  aux 
lèvres  un  peu  de  jus  ou  de  sauce  qu'il  trouvait 
sous  sa  main.  Mme  de  Montesquiou  se  récriait, 
l'Empereur  riait  aux  éclats,  —  ce  fut  pour  son 
fils  et  avec  son  fils  qu'il  eut  ses  seules  gaîtés 
bruyantes,  —  et  l'enfant-roi  riait  avec  lui.  L'Im- 
pératrice souvent  était  présente  et  s'amusait 
aussi  de  ces  petites  scènes. 

Elles  étaient  familières  à  l'Empereur  qui,  dès 
longtemps,  aimait  que,  à  son  déjeuner,  on  lui 
amenât  ses  neveux.  On  connaît  le  tableau  de 
Ducis  où  il  s'est  fait  représenter  entouré  de  tous 
les  enfants  de  la  Famille  qui  jouent  près  de  lui 
pendant  qu'il  déjeune.  C'est  à  Saint-Cloud,  il  est 
vrai  :  mais,  quand,  le  27  février  1809,  le  baron 
Lejeune,  arrivant  d'Espagne  porteur  de  la  nou- 
velle de  la  prise  de  Saragosse,  est  reçu  aux  Tui- 


LE    DÉJEUNER   ■  143 

leries,  il  trouve  l'Empereur  assis  près  d'un  gué- 
ridon, ayant  sur  ses  genoux  un  joli  enfant  de 
trois  ans.  Tous  deux  prennent  leur  repas  à  la 
même  fourchette,  et,  pendant  la  conversation, 
l'Empereur  caresse  beaucoup  l'enfant,  fils  aîné  du 
roi  Louis.  Après  son  repas,  l'Empereur  prend  du 
café.  L'enfant,  qui  a  tendu  ses  petits  bras  pour 
saisir  la  tasse  et  boire  aussi,  est  surpris  par 
l'amertume  de  la  liqueur  et  fait  une  vive  grimace 
en  repoussant  la  tasse.  L'Empereur  en  rit  beau- 
coup et  dit  à  son  neveu  :  «  Ah!  ton  éducation 
n'est  pas  encore  faite  puisque  tune  sais  pas  dissi- 
muler. » 

Quelquefois,  l'enfant  taquiné  se  rebiffait  :  Un 
jour  qu'il  a  à  déjeuner  les  deux  fils  de  Louis,  il 
fait  tourner  la  tête  à  l'aîné  et  lui  enlève  son  œul 
à  la  coque.  Le  garçon,  qui  a  trois  ans,  prend  son 
couteau  et  dit  à  l'Empereur  .  «  Rends-moi  mon 
œuf  ou  je  te  tue.  —  Comment,  coquin,  tu  veux: 
tuer  ton  oncle?  »  L'autre  n'en  démord  pas  : 
«  Rends-moi  mon  œuf  ou  je  te  tue.  »  Et  l'Empe- 
reur rend  l'œuf  en  disant  à  son  neveu  :  «  Tu  seras 
un  fameux  gaillard.  » 

Avec  le  frère  défunt  de  Napoléon-Louis,  Napo- 
léon-Charles, c'étaient  bien  d'autres  jeux  encore  :  il 
le  prenait  dans  ses  bras,  lui  montrait  le  jardin,  lui 
disait  :  «  A  qui  ce  jardin-là?  —  A  mon  oncle.  » 
Et  il  lui  lirait  les  oreilles  en  lui  disant  :  «  Après 
moi,  ce  sera  pour  toi  :  j'espère  que  tu  auras  un 
bon  héritage.  »  11  lui  passait  tout,  ravi  de  l'en- 


144  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

tendre,  quand  il  voyait  des  soldats  dans  le  jar- 
din, crier  :  «  Vive  Nonon  le  soldat!  »,  s'amusant 
aux  fables  qu'il  lui  faisait  réciter,  gaminant  avec 
lui  au  point  de  le  tenir  sur  son  genou  pour  lui 
faire  manger  des  lentilles  une  à  une,  ayant  pour 
lui  les  mêmes  faiblesses  qu'en  1804,  quand  il  se 
le  faisait  apporter  à  Malmaison  pendant  le  dîner 
le  mettait  sur  la  table,  et  riait  comme  un  fou, 
à  le  voir  toucher  aux  plats  et  renverser  tout  ce 
qui  se  trouvait  autour  de  lui. 

Avec  les  enfants  de  Caroline  et  d'Élisa,  ces 
plaisanteries  réussissaient  moins  :  moins  habi- 
tués à  ces  façons,  moins  respectueux  de  l'oncle, 
moins  élevés  peut-être  à  l'aimer,  entourés  de 
serviteurs  plus  courtisans,  ils  se  fâchaient  à  l'oc- 
casion comme  le  petit  Achille  Murât  auquel  il 
tire  les  oreilles  et  qui  se  rue  sur  lui,  le  poing  levé, 
en  criant  :  «  Vous  êtes  un  vilain,  vilain  mé- 
chant. »  Un  matin  qu'il  fait  déjeuner  avec  lui 
Napoléone  Bacciochi,  qui  a  cinq  ans,  il  lui  dit  : 
«  Comment,  mademoiselle,  j'ai  appris  de  belles 
choses  !  vous  avez  pissé  au  lit,  cette  nuit.  »  Et  la 
petite,  avec  un  air  imposant,  se  lève  toute  droite 
sur  son  petit  fauteuil  :  «  Mon  oncle,  si  vous 
n'avez  que  des  bêtises  à  dire,  je  m'en  vais.  » 

D'autres  enfants,  le  petit  Léon,  le  petit  Wa- 
levvski,  lui  étaient  parfois  amenés  à  son  déjeuner  : 
avec  ceux-ci  encore  il  avait  un  lien  et  il  était 
simple  qu'il  s'inquiétât  d'eux;  mais  les  enfants 
de  ses  domestiques,  comme  le  fils  de  Roustam, 


LE     DÉJEUNER  M5 

qu'il  caressait,  dont  il  provoquait  les  reparties  et 
le  familier  tutoiement,  dont  il  frottait  gaîment 
les  oreilles,  ne  pouvaient  Famuser  que  s'il  avait 
à  un  degré  particulier'  le  goût  des  enfants.  Il 
l'avait,  en  effet,  au  point  que,  dans  ses  lois,  il 
prenait  d'abord  leur  intérêt,  et  que  s'il  savait 
refuser  bien  peu  de  chose  aux  femmes,  il  n'est 
pour  ainsi  dire  pas  d'exemple  que,  lorsqu'on  em- 
ployait un  enfant  pour  lui  adresser  une  demande, 
il  l'ait  repoussée. 

11  n'y  avait  pas  que  des  enfants  admis  au  dé- 
jeuner de  Napoléon  :  c'était  l'heure  où  il  recevait 
les  artistes  et  les  savants.  Talma  était  un  des 
familiers,  et  l'Empereur  causait  avec  lui  d'art 
dramatique,  se  plaisait  à  lui  donner  des  avis,  avis 
bien  payés,  car,  de  1806  à  1813,  Talma,  en  de- 
hors de  ses  appointements,  a  reçu  sur  la  caisse 
des  théâtres,  en  gratifications,  la  somme  de 
195  200  francs.  Puis,  c'était  Denon,  le  directeur 
général  des  musées,  que  Napoléon  entretenait 
des  tableaux  qu'il  voulait  voir  exécuter,  du  goût 
d'art  qu'il  prétendait  développer  dans  la  nation 
et  qui  remplissait,  auprès  de  lui,  d'une  façon  si 
distinguée  les  fonctions  attribuées  jadis  au  direc- 
teur général  des  Bâtiments  royaux. 

Au  début,  c'est-à-dire  au  moment  de  l'expédi- 
tion d'Egypte,  quand  Denon,  présenté  à  Mme  Bo- 
naparte par  Mme  de  Cresny,  sa  maîtresse,  avait 
sollicité   d'accompagner  le    général,   Bonaparte 

10 


146  LA    JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

y  avait  eu  une  vive  répugnance  :  d'abord,  il  se 
méfiait  de  cette  Mm6  de  Cresny,  laquelle  était 
fort  liée  avec  Joséphine,  lui  rendait  de  menus 
services  d'un  caractère  fort  douteux  et  en  rece- 
vait des  services  plus  sonnants;  puis,  il  goûtait 
peu  les  hommes  à  femmes  et  qui  prenaient  des 
femmes  pour  les  protéger.  Or,  le  chevalier  de  Non, 
alors  qu'il  était  gentilhomme  ordinaire  et  secré- 
taire d'ambassade,  n'avait  guère  fait  autre  chose 
que  de  s'avancer  par  les  femmes.  Ce  qu'on  savait 
de  lui,  ce  n'était  point  sa  diplomatie  avisée  et  pa- 
triote qui,  à  Naples,  lui  avait  valu  sa  disgrâce  : 
c'étaient  son  joli  petit  conte  :  Point  de  Lende- 
main, ses  amours  avec  la  reine  Marie-Caroline, 
ses  priapées  que,  d'une  pointe  si  spirituelle  et  si 
libre,  il  griffonnait  en  tous  les  coins,  sa  tête  de  sa- 
tyre qui,  malgré  sa  laideur,  n'avait  guère  ren- 
contré de  cruelles  :  il  fallut  donc  que  tout  le 
monde  s'y  employât  pour  que  le  général  en  chef 
emmenât  avec  lui  un  tel  personnage.  Mais  bientôt, 
dès  la  traversée,  puis  en  Egypte,  il  fut  charmé 
par  cette  conversation  si  vive,  si  spirituelle  et  si 
nourrie,  par  cette  infatigable  curiosité  qui  pous- 
sait Denon  à  risquer  sa  vie  pour  prendre  un  cro- 
quis, par  cetle  vision  qu'il  avait  si  juste  et  si 
graphique  des  faits  contemporains,  par  cette  ins- 
truction encyclopédique  qui  en  faisait  le  meilleur 
juge  en  matière  d'art,  l'homme  le  plus  compétent 
pour  mener  à  bien  une  immense  entreprise  : 
celle  de  substituer  aux  sujets  antiques   ou   aux 


LE     DÉJEUNER  147 

sujets  de  pure  imagination  que  s'obstinaient  à 
traiter  les  artistes,  les  sujets  puisés  dans  l'histoire 
de  leur  temps.  Dans  ces  conversations  de  TEm- 
pereur  avec  Denon,  ont  été  arrêtés,  d'une  façon 
précise,  les  sujets  des  tableaux  et  des  statues  que 
l'Empereur  faisait  exécuter.  Pour  en  recueillir 
les  éléments,  Denon,  accompagné  de  peintres 
habiles,  suivait  en  campagne  le  quartier  général 
et  faisait  dessiner  sous  ses  yeux  ou  dessinait  lui- 
même  les  scènes  les  plus  intéressantes.  Et  aussi, 
il  parcourait  les  musées  des  villes  conquises  et 
choisissait  les  tableaux  qui  complétaient  le  Musée- 
Napoléon.  11  allait  ensuite  muni  de  pleins  pouvoirs 
en  Italie,  et  rapportait  les  œuvres  d'art  uniques 
ou  proposait  l'achat  des  collections  les  plus 
importantes.  Rien  ne  lui  échappait,  et  par  lui 
rien  n'échappait  à  l'Empereur  qui,  dès  lors, 
s'enflammait,  ne  quittait  pas  la  piste,  portant  à 
ses  poursuites  une  passion  qui  étonne.  Ce  n'est 
ni  la  faute  de  Napoléon,  ni  la  faute  de  Denon  si 
Ton  ne  voit  pas  au  Louvre,  près  des  statues 
Dorghèse,  à  coté  des  Noces  Aldobrandines,  la 
suite  complète  des  marbres  d'Égine. 

Fontaine,  l'architecte,  en  l'honnêteté  et  la 
droiture  duquel  Napoléon  avait  pris  une  entière 
confiance,  le  seul  homme,  depuis  Mansard,  qui 
ait  fait  grand,  même  en  de  petits  espaces,  le  seul 
qui  ait,  avec  un  style  nouveau,  trouvé  une  for- 
mule, à  la  fois  sévère  et  majestueuse  de  la  déco- 
ration intérieure,    apportait   ses    plans   pour  le 


\48  LA     JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

valais  idéal,  le  palais  rêvé  que  l'Empereur  se1 
plaisait  à  imaginer,  à  tailler  et  à  bâtir  sur  le  pa- 
pier et  où  il  cherchait  à  fondre  et  à  combiner  tous 
les  agréments  de  ses  divers  quartiers  généraux, 
les  palais  de  tous  les  souverains  d'Europe. 

Puis,  c'étaient  les  compagnons  d'Egypte,  tou- 
jours les  bien  accueillis,  Berthollet,  le  chimiste, 
généralement  à  court  d'argent  et  qui  ne  partait 
pas  sans  en  emporter;  les  deux  géomètres  Costaz 
et  Monge,  celui-ci  surtout  à  qui  l'Empereur  avait 
conféré,  avec  le  titre  de  comte  de  Peluse  les- 
hautes  dignités  du  Sénat  et  de  la  Légion. 

C'est  aussi  au  déjeuner,  que,  parfois  les  peintres 
officiels  sont  admis  à  prendre  un  croquis  d'après 
lui  :  ainsi  Gérard.  David  a  sa  charge  de  premier 
peintre,  dont  il  voudrait  étendre  les  fonctions  à 
une  sorte  de  dictature  de  l'art,  et  qui  lui  permet 
de  se  rapprocher,  et  pour  Isabey,  s'il  apparaît,, 
c'est  bien  moins  comme  entrepreneur  des  minia- 
tures que  comme  dessinateur  du  Cabinet,  comme 
inventeur  des  armoiries  et  arrangeur  des  céré- 
monies :  mais  sa  faveur  du  temps  du  Consulat 
est  un  peu  tombée  et,  par  certaines  familiarités 
qu'il  s'est  permises,  il  a  perdu  la  place  tout  à 
fait  à  part  qu'il  aurait  pu  prendre  dans  la 
maison. 

Avec  ces  hommes,  qui  tous  ont  du  talent,  de 
l'esprit  et  des  connaissances,  l'Empereur  aimait 
à  promener  sur  tous  les  sujets  l'activité  de  son 
esprit  et  chacun  de  ceux  qui  ont  été  admis  à  ces 


LE    DÉJEUNER  149 

entretiens  et  qui  en  ont,  comme  Isabey,  Monge, 
Fontaine  et  Talma,  laissé  quelque  trace  écrite, 
atteste  la  grâce,  l'amabilité,  la  gaîté  qu'y  appor- 
tait Napoléon,  la  compétence  avec  laquelle  il  par- 
lait et  comme  il  savait  enregistrer  dans  son  im- 
perturbable mémoire  jusqu'aux  plus  petits  faits. 

Souvent,  lorsqu'il  n'avait  pas  d'autre  interlo- 
cuteur, il  posait  des  questions  au  préfet  du 
Palais  qui,  debout,  le  chapeau  sous  le  bras, 
regardait  le  maître  d'hôtel  faire  son  service  : 
«  Où  a-t-on  acheté  cela?  Quel  prix  cela  coûte- 
i— il?  »  Et  quand  on  lui  avait  répondu,  très  sou- 
vent il  disait  :  «  Cela  était  beaucoup  moins  cher 
quand  j'étais  sous-lieutenant.  Je  ne  veux  pas  payer 
plus  cher  que  les  autres.  » 

Il  fallait  payer  pourtant  pour  avoir  dans  ses 
cuisines,  ces  cuisines  des  Tuileries  où  l'on  étouf- 
fait, où  il  ne  se  passait  pas  de  saison  «  où  il  ne 
pérît  quelqu'un  à  cause  de  la  vapeur  de  charbon  » 
(c'est  Fontaine  qui  parle  ainsi),  des  artistes  tels 
que  Farcy,  premier  chef,  Lecomte,  chef,  Lebeau, 
chef  pâtissier,  qui  fut,  dit-on,  «  le  régénérateur 
de  la  pâtisserie  française,  et  qui,  dès  son  entrée 
dans  la  maison  du  Premier  Consul,  avait  fait  sen- 
sation par  les  jolies  pièces  montées  dont  il  était 
l'inventeur  »  :  aux  dîners  du  quintidi,  on  avait 
admiré  un  passage  du  pont  de  Lodi,  un  passage 
du  Tagliamento  et  surtout  un  passage  du  pont 
d'Arcole,  en  sucre  filé,  biscuit,  pastillage  et  nougat, 
qui  étaient  d'un  artiste.  Lebeau  faisait  toute  la 


150  LA    JOURNÉE    DE     L'EMPEREUR 

pâtisserie,  même  pour  les  grands  bals.  Avant  soi* 
entrée,  les  pièces  montées,  seules,  étaient  four- 
nies par  Bailly,  pâtissier,  rue  Vivienne.  On  ne 
saurait  garantir  une  anecdote  relative  au  prix 
d'un  vol-au-vent,  acheté  au  dehors  et  servi  par 
Rechaud,  qui  n'était  point  d'ailleurs  maître  d'hôtel 
de  Napoléon,  mais  de  Joséphine.  Il  semble  qu'il 
eût  été  singulièrement  imprudent  qu'on  fit  venir 
d'un  pâtissier  les  plats  destinés  à  la  table  impé- 
riale, surtout  des  plats  en  croûte,  et  c'est  ce  qui 
explique  pourquoi  Lebeau  est  un  des  seuls  ser- 
viteurs qui,  dans  les  cuisines,  soient  restés  depuis 
le  début  du  règne  jusqu'à  la  fin. 

Les  cuisiniers,  eux,  changeaient  très  fréquem- 
ment. Était-ce  à  cause  de  la  mauvaise  aération 
des  cuisines,  ou  de  la  sévère  économie  établie 
dans  la  maison  et  qui  les  réduisait  strictement  à 
leurs  2,400  francs  de  gages?  Après  Gaillon  qui 
avait  accompagné  le  général  en  Egypte  et  qui 
fut  retraité  avec  la  place  de  garde  des  bouches 
à  Fontainebleau;  après  Danger,  qui  avait  aussi 
fait  l'expédition  d'Egypte  et  qui  avait  même 
couru  péril  de  mort  lorsque,  au  retour,  l'argen- 
terie fut  volée  à  six  lieues  d'Aix,  en  Provence, 
on  voit  se  succéder,  depuis  1802,  Venard  de  La 
Borde,  Coulon,  Farcy,  La  Guipière,  l'artiste  que 
Murât  attache  à  sa  personne  et  qui  meurt  au 
retour  de  Russie,  Debray,  Lecomte,  Heurtin, 
Lacombe,  Lemoigne;  Ferdinand  est  cuisinier  à 
l'Ile  d'Elbe.  Un  nommé  Dousseau  chef  de  cuL 


LE     DÉJEUNER  151 

sine  pendant  les  Cent-Jours.  C'est,  on  le  voit,  une 
mutation  constante  :  mais  il  faut  ajouter  que 
parmi  ces  noms  sont  compris,  outre  ceux  des, 
chefs  de  cuisine  proprement  dits,  ceux  des  chefs 
d'emploi,  lesquels,  lorsqu'on  partait  en  carn* 
pagne,  étaient  dispersés  dans  les  divers  détache- 
ments de  la  Maison  de  façon  que  l'Empereur 
trouvât  à  peu  près  partout  où  il  allait  un  service 
complet.  Malgré  ces  changements  fréquents,  ce 
fut  encore  dans  l'ancienne  Maison  impériale  que 
l'on  trouva,  après  dix  essais  infructueux,  un 
homme  assez  dévoué  pour  venir  à  Sainte-Hélène  : 
Ce  fut  Chandelier,  page  rôtisseur  en  1813,  qui 
était  passé  dans  la  maison  de  la  princesse  Pau- 
line et  qui,  dès  qu'il  en  reçut  la  proposition, 
accepta  avec  empressement  la  mission  de  dévoue- 
ment qu'on  lui  offrait.  Il  partagea  avec  les  autres 
serviteurs  les  soins  à  donner  au  Proscrit  et  son 
nom  désormais  immortel  est  inscrit  dans  le  Tes- 
tament. 


VI 

LE   CABINET   DE   TRAVAIL 


Il  était  assez  rare  que  l'Empereur  prolongeât 
son  déjeuner  :  ce  n'était  que  les  jours  où  il 
éprouvait,  comme  il  le  disait,  le  besoin  de  fermer 
son  cabinet  et  de  donner  un  peu  de  repos  à  son 
cerveau.  D'ordinaire,  après  avoir  pris  sa  tasse  de 
café  accoutumée,  il  rentrait  dans  son  apparte- 
ment intérieur;  mais,  souvent,  avant  de  se  mettre 
au  travail,  il  descendait  par  le  petit  escalier  et  fai- 
sait une  courte  visite  à  l'Impératrice.  Chez  José- 
phine, cette  visite  tombait  au  moment  où  elle 
déjeunait  avec  les  dames  qu'elle  avait  invitées,  et 
ce  remue-ménage  distrayait  l'Empereur  quelques 
instants.  Chez  Marie-Louise,  dont  la  vie  était 
bien  plus  morne,  la  conversation  tombait  vite. 
Napoléon,  qui  s'était  assis  sur  un  fauteuil,  se 
laissait  aller  à  quelques  instants  de  sommeil. 
Chez  Tune  ou  chez  l'autre,  ce  n'était  qu'une  appa- 
rition qu'il  faisait,  car  la  besogne  l'attendait  et 
rien  ne  prévalait  sur  le  travail. 

La  pièce  dont  Napoléon  avait  fait  son  cabine 


154  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

était  d'une  médiocre  grandeur.  Elle  était  éclairé; 
par  une  seule  fenêtre  pratiquée  dans  un  angle  ei 
donnant  sur  le  jardin.  Le  meuble  principal, 
placé  au  milieu,  était  un  magnifique  bureau  * 
chargé  de  bronzes  dorés  et  supporté  par  des 
griffons.  Le  couvercle  de  la  table  glissait  sur  une 
coulisse,  de  façon  qu'il  se  fermât  sans  qu'on  dé- 
rangeât les  papiers.  Sous  le  bureau,  et  vissée  au 
plancher,  se  trouvait  une  armoire  à  coulisse,  où, 
chaque  fois  que  l'Empereur  sortait,  on  plaçait  un 
portefeuille  dont  lui  seul  tenait  la  clef.  Le  fau- 
teuil du  bureau  était  de  forme  antique  ;  le  dos- 
sier en  était  couvert  d  une  tapisserie  de  casimir 
vert  dont  les  plis  étaient  retenus  par  des  cordons 
de  soie  et  les  bras  se  terminaient  par  des  têtes 
de  griffons.  L'Empereur  ne  s'asseyait  guère  dans 
son  fauteuil  que  pour  donner  des  signatures.  Il 
se  tenait  habituellement  à  droite  de  la  cheminée, 
sur  une  causeuse  recouverte  de  taffetas  vert  près 
de  laquelle  était  un  petit  guéridon  qui  recevait 
sa  correspondance  du  jour.  Un  écran  à  plusieurs 
feuilles  le  défendait  de  l'ardeur  du  feu.  Dans  le 
fond  du  cabinet  étaient  placés  en  équerre  dans 
les  encoignures,  quatre  corps  de  bibliothèque,  et 
entre  les  deux  qui  occupaient  le  mur  du  fond  se 
trouvait  une  grande  pendule  régulateur  du  genre 
de  celle  qui  fut,  en  1808,  fournie  par  Bailly  pour 
le  cabinet  de  Compiègne  et  payée  4  000. francs. 

Lorsqu'il  n'était  encore  que  consul,  Napoléon 
avait  songé  à  faire   construire,   soit  dans  cette 


LE    CABINET    DE     TRAVAIL  155 

pièce,  soit  dans  le  salon  voisin,  une  bibliothèque 
composée  de  seize  corps,  de  soixante-seize  pieds 
de  pourtour  et  pouvant  contenir  dix  mille  volu- 
mes. Le  catalogue  des  livres  du  Cabinet  particu- 
lier, publié  récemment,  ne  semble  point  en  com- 
porter un  nombre  si  considérable  ;  mais  les  livres 
énumérés  n'auraient  pu  toutefois  tenir  dans  les 
quatre  corps  de  bibliothèque  que  Ton  voit  figu- 
rés. Il  se  trouvait  encore  des  livres  dans  l'arrière 
cabinet,  des  livres  dans  le  cabinet  du  gardien  du 
portefeuille,  à  côté  de  la  chambre  à  coucher,  des 
livres  aussi  dans  le  Petit  appartement. 

En  face  de  la  cheminée,  une  longue  armoire 
vitrée  à  hauteur  d'appui,  à  dessus  de  marbre, 
contenait  les  cartons  et  portait  les  volumes  à 
consulter  et  les  papiers  courants,  sans  doute 
aussi  la  statuette  ^équestre  de  Frédéric  II,  que 
l'Empereur  avait  constamment  sous  les  yeux. 
Cette  statuette  était  l'unique  objet  d'art  qu'il 
eût  personnellement  désiré. 

Dans  l'embrasure  de  la  fenêtre,  était  la  table 
du  secrétaire  intime.  Quelques  chaises  garnis- 
saient la  pièce.  Le  soir,  pour  éclairer  son  bu- 
reau, Napoléon  se  servait  d'un  flambeau  à  deux 
branches,  à  grand  abat-jour  de  tôle,  du  genre 
de  ceux  qu'on  nomme  flambeaux  de  bouillotte. 

Du  cabinet,  on  pénétrait  dans  l'arrière-cabi- 
net,  meublé  de  quelques  chaises  recouvertes  en 
maroquin  vert  et  d'un  secrétaire  à  cylindre, 
chargé   d'ornements  en  bronze   doré  et  plaqué 


156  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

d'une  marqueterie  de  bois  de  rose  représentant 
des  instruments  de  musique.  La  décoration  de 
la  pièce  rappelait  son  ancienne  destination  de 
boudoir.  Tous  les  sujets  qui  y  étaient  peints  fai- 
saient allusion  aux  occupations  de  femme,  aux- 
quelles, du  plafond,  présidait  la  reine  Marie- 
Thérèse  sous  les  traits  de  Minerve.  Le  long  d'un 
des  murs,  courait  une  bibliothèque  à  hauteur 
d'appui.  C'était  dans  cette  pièce  que,  d'ordinaire, 
l'Empereur  recevait  ses  ministres  et  qu'il  don- 
nait audience  avant  le  lever,  dans  la  journée  et 
le  soir.  Jamais,  on  ne  saurait  trop  le  répéter,  une 
personne  étrangère  n'entrait  dans  le  cabinet  de 
travail. 

On  devrait  être  très  exactement  renseigné  sur 
la  décoration  de  ce  cabinet  dont  quatre  tableaux 
pour  le  moins  ont  eu  la  prétention  de  rendre 
l'aspect.  A  bien  des  égards,  ceux  de  Gérard,  de 
David  et  de  Vigneron  concordent,  mais  celui  de 
Garnier  que  Meneval  dit  avoir  été  fait  d'après 
nature,  et  qui  est  gravé  dans  l'ouvrage  de  Lan- 
don,  déroute  entièrement.  On  y  voit  des  bustes 
placés  au  devant  des  bibliothèques,  des  statues 
érigées  au  fond  de  la  pièce,  que  des  colonnes  di- 
visent en  deux  parties  inégales,  des  bas-reliefs, 
tout  un  appareil  combiné  pour  un  cabinet  d'ap- 
parat, non  pour  un  cabinet  de  vrai  travail.  Mene- 
val affirme  avoir  revu  ce  tableau  chez  le  comte 
Le  Mardis  qui  l'aurait  retrouvé  par  hasard  et  ra~ 


LE  DEJEUNER 


page  138) 


LE  CABINET  DE  TRAVAIL         159 

cheté.  Or,  à  la  vente  du  comte  Le  Marois,  on  a 
vu  un  portrait  de  Napoléon  par  Garnier,  exacte- 
ment dans  le  même  mouvement  que  dans  le   ta- 
bleau gravé  par  Landon,  mais  sans  aucun  acces- 
soire et  ne  montrant  rien  du  cabinet.  Ou   Mene- 
val  n'avait  point  revu,  malgré  son  dire,  le  por- 
trait acheté  par  M.  Le  Marois,  ou  sa  mémoire  Ta 
trompé,  mais,  en  tout  cas,  le  cabinet  que  Gar- 
nier a  représenté  et  qu'on  voit  gravé  dans  Lan- 
don n'est  point  celui  des  Tuileries.  Tel  le  cabinet 
aux  Tuileries  avait  été  sous  l'Empire,  tel  il  était 
resté  sous  la  Restauration  et  toutes  les  descrip- 
tionsqu'on  en  a  concordent.  Le  mobilier,  comme 
on  l'a  vu,  était  sommaire.  Quant  à  la  décoration 
elle  était  telle  que  du  temps  de  Marie-Thérèse. 
Dans   les    panneaux,    heureusement    aux    trois 
quarts  cachés  par  les  bibliothèques,,  sept  paysages 
de  Francisque  Milet,  dans  la  manière  du  Poussin, 
des  paysages  en  hauteur  démesurée,  très  médio- 
cres, poussés  au  noir  à  n'y  rien  reconnaître.  Les 
autres  peintures,  un  peu  moins  sombres,  étaient 
de  Nocret  :  le  tableau  delà  cheminée,  tout  mytho- 
logique,  c'était  Minerve,  à  qui  Mercure  présen- 
tait diverses  femmes  qui  lui  rendaient  hommage: 
Minerve,  c'était  Marie-Thérèse.  Au  plafond,   en- 
core Minerve,  couronnée  par  la  Gloire  et  entourée 
des  Génies   des  Arts  ;  en   pendentifs,    entre  les 
paysages  de  Milet,  des  médaillons  allégoriques  : 
la  Douceur,  la  Fidélité    la  Candeur,  la  Foi,    la 
Sculpture  et  l'Architecture.  Il  fallait  être  aussi 


160  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

indifférent  aux  objets  extérieurs  que  l'était  l'Em- 
pereur pour  passer  sa  vie  en  cette  somptueuse 
et  triste  auberge,  ne  pas  éprouver  le  besoin  ma- 
ladif d'en  renouveler  l'aspect. 

Dans  le  cabinet  topographique  qui  suivait, 
aucun  luxe  ;  seulement,  de  grandes  tables  et  des 
casiers,  où  étaient  rangées  les  cartes  dans  un 
ordre  parfait.  La  pièce  était  fort  basse,  car, 
après  avoir  demandé  dès  quinquets  pour  éclairer 
l'ensemble  des  casiers,  le  directeur  du  bureau 
réclamait  des  fumivores  pour  garantir  le  plafond 
du  feu  trop  ardent  des  quinquets. 

Deux  petites  pièces  encore  :  l'une,  occupée 
jour  et  nuit  par  le  garde  du  portefeuille,  avait 
des  tableaux  de  Noël  Coypel  et  un  plafond  du 
même  peintre  représentant  l'Aurore  au  milieu  des 
amours;  l'autre,  l'antichambre,  avec  un  cabinet 
pour  les  garçons  de  garde-robe,  ouvrait  par  une 
porte  à  guichet,  gardée  par  un  huissier  du  Cabinet, 
sur  les  corridors  des  Tuileries,  et  par  une  autre 
porte,  sur  l'arrière-cabinet.  Le  garde  du  porte- 
feuille de  service  était  en  habit,  veste  et  culotte  de 
casimir  noir  avec  trente-quatre  brandebourgs  sur 
l'habit;  l'huissier,  dans  le  même  costume  que  son 
collègue  de  l'Appartement  d'honneur. 

Voilà  le  théâtre,  voici  les  acteurs  :  le  princi- 
pal compagnon  de  Napoléon,  c'est  le  secrétaire 
intime,    dénommé  secrétaire   du  portefeuille    en 


LE     CADINET     DE     TRAVAIL  161 

1  806  ;  c'est  Bourrienne  jusqu'en  1 802,  Meneval  de 
1802  àl813,  Fain,  de  1813  à  1814. Fain  avait  fait 
son  apprentissage  sous  Meneval  et  le  suppléait  au 
besoin  depuis  1806.  Ces  trois  hommes  ont  été  le 
plus  avant  dans  la  confiance  et  l'intimité  de  Napo- 
léon. Il  ne  s'est  séparé  de  Bourrienne  qu'avec 
douleur  et  lui  a  gardé  jusqu'à  la  fin  des  mansué- 
tudes qui  étonnent. 

Meneval,  bien  moins  fin,  bien  moins  intelli- 
gent que  Bourrienne,  même  un  peu  naïf,  mais 
d'une  assiduité  rare,  d'une  probité  absolue  et 
d'une  discrétion  à  toute  épreuve,  était  le  .servi- 
teur qui  convenait.  Il  avait  le  don  de  la  pré- 
sence réelle  et  continue.  Avec  un  traitement  de 
24  000  francs,  la  qualité  et  les  appointements  de 
maître  des  requêtes,  le  titre  de  baron,  une  dota- 
tion annuelle  de  30  000  francs,  il  était  un  inconnu 
pour  la  Cour,  si  bien  que,  en  1813,  beaucoup  de 
chambellans  ne  le  connaissaient  pas  :  il  passait 
sa  vie  entre  l'Appartement  intérieur,  l'Apparte- 
ment secret  et  les  quatre  pièces  qu'il  habitait  aux 
Tuileries,  sur  le  corridor  noir,  à  côté  de  Cons- 
tant, à  l'étage  des  domestiques.  Nulle  représenta- 
tion pour  lui,  point  de  congé,  point  de  sorties  ou 
de  relations  :  une  vie  de  cloître. 

Fain,  qui  avait  le  titre  de  secrétaire  archiviste 
depuis  le  mois  de  février  1806,  était  habitué  à 
cette  vie  lorsqu'il  fut  appelé  à  remplacer  Mene- 
val en  1813.  Il  avait  une  valeur  d'esprit  supé- 
rieure à  celle  de  son  collègue,  et  ses  livres    en 

il 


162  LA    JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

témoignent.  Ils  sont  en  même  temps  d'une  hon- 
nêteté rigoureuse,  d'une  véracité  complète  et 
d'une  scrupuleuse  exactitude.  Fain  qui  avait  reçu 
de  l'Empereur  une  pension  en  août  1808,  touchait 
18  000  francs  par  an  sur  les  états;  une  dotation 
de  20  000  francs  était  attachée  à  son  titre  de 
baron,  et  il  était  gratifié,  de  plus,  de  sommes 
importantes  en  diverses  occasions  (18  000  francs 
en  août  1808,  100  000  fraucs  le  27  juin  1813, 
50  000  francs  en  avril  1814,  etc.)  Mené  val  et 
Fain,  auxquels  il  faut  ajouter  sans  doute  un  com- 
mis archiviste  du  nom  de  Bary,  à  6  000  francs 
par  an,  constituent  seuls,  en  fait,  le  personnel  du 
Cabinet. 

Meneval  a  pour  garçons  de  bureau  les  gardes 
du  portefeuille  Landoire  et  Haugel  qui,  armés 
d'un  sabre  dont  l'Empereur  même  a  arrêté  le 
modèle,  l'accompagnent  à  tour  de  rôle  en  cam- 
pagne. Ils  reçoivent  un  traitement  de  4  800  francs 
et  de  nombreuses  gratifications  (de  2  000  à  6  000 
francs).  Ils  sont,  eux  aussi,  d'intime  et  d'entière 
confiance,  étant  au  service  au  moins  depuis  le 
Consulat.  Fain  a  un  garçon  de  bureau  à  1  500 
francs,  Ribert,  un  comparse. 

En  dehors  de  Meneval  et  de  Fain,  l'Empereur 
avait  eu,  de  1806  à  1809,  un  secrétaire  rapporteur 
des  pétitions  :  Deschamps,  protégé  particulier  de 
l'impératrice  Joséphine  et  son  secrétaire  des 
commandements,  de  son  métier  poète,  et  faisant 
tout  ce  qui  concernait  son  état  depuis  les  paroles 


LE    CABINET    DE     TRAVAIL  103 

d'Ossian  oti  les  Dardes,  opéra  en  cinq  actes,  jus- 
qu'à celles  de  La  Succession,  opéra-comique  en 
un  acte.  Napoléon  lui  avait  attribué  un  traite- 
ment de  12  000  francs,  mais  il  n'avait  pour  ainsi 
dire  jamais  fait  appel  à  ses  services. 

Bien  plus  importants,  quoique  par  intermit- 
tences, et  pas  dès  le  début,  les  secrétaires  da  Cabi- 
net. Lorsque  l'Empereur  les  institua  le  30  ven- 
démiaire an  XIII,  il  avait  l'intention  que  les  deux 
secrétaires  du  Cabinet,  tous  deux  conseillers 
d'État,  reçussent  directement  sa  pensée,  l'un  sur 
tout  ce  qui  aurait  rapport  à  la  Guerre  et  à  la  Ma- 
rine, l'autre  sur  tout  ce  qui  toucherait  l'Intérieur 
et  les  Finances.  Il  ne  nomma  qu'un  titulaire, 
Clarke,  dont  il  avait  apprécié  l'esprit  dès  la  pre- 
mière campagne  d'Italie,  où  il  eût  pu  aussi  pren- 
dre une  idée  de  son  caractère. 

Clarke  était  d'une  ancienne  famille  irlandaise 
attachée  de  longue  date  au  service  de  la  France  : 
son  grand-oncle,  M.  de  Lee,  avait  été  lieutenant- 
général  et  cordon  rouge;  son  père  était  major 
dans  le  régiment  de  Bulkeley  avec  commission 
de  colonel  ;  son  oncle,  M.  Shee,  était  secrétaire 
général  des  hussards  et  favori  du  duc  d'Orléans. 
Ce  fut  lui  qui  aida  le  plus  à  sa  carrière.  La  pro- 
tection du  duc  de  Fitz  James  lui  avait  valu  deux- 
pensions,  Tune  de  300,  l'autre  de  200  livres,  mais 
la  protection  de  Shée  lui  valut  le  grade  de  capi- 
taine de  remplacement  dans  le  régiment  d'Orléans- 


104       LA  JOURNEE  DE  L  EMPEREUR 

Dragons.  De  lui-même,  il  avait,  ce  qui  sert  plus  pour 
arriver  que  l'ambition  même,  la  faculté  de  lâcher 
à  l'occasion  ses  protecteurs  à  mesure  qu'ils  avaient 
cessé  d'être  utiles  :  ainsi  le  duc  d'Orléans,  ainsi  Cus- 
tine,  ainsi  Carnot,  ainsi  sa  propre  femme  «  une 
citoyenne  plus  que  du  commun  »  qu'il  se  vantait 
pendant  la  Révolution  d'avoir  épousée,  qui  lui 
était  un  brevet  de  civisme  et  dont  il  divorça  dès 
1795  :  ainsi  toules  gens  et  toutes  choses.  A  ce  mo- 
ment, il  était  tout  à  Bonaparte  ou  à  Napoléon,  et 
pour  être  employé  ne  négligeait  ni  une  démarche, 
ni  une  attention,  risque  même  à  se  rendre  im- 
portun. Il  en  tira  cette  place,  ce  titre  et  ce  gros 
traitement  de  25  000  francs,  mais  l'embarras  de 
l'aller  chercher  pour  lui  dicter,  ramena  bientôt 
l'Empereur  à  Mené  val,  et,  dans  le  courant  de  la 
campagne  de  1805,  où  Clarke  l'avait  suivi,  il  le 
nomma  gouverneur  de  Vienne,  puis  il  le  chargea 
de  missions,  le  fît,  en  1806,  gouverneur  de  Berlin, 
et  enfin  ministre  de  la  Guerre  en  1807. 

Les  deux  places  de  secrétaires  du  Cabinet  res- 
tèrent vacantes  jusqu'au  mois  de  février  1809.  A 
cette  époque,  l'une  fut,  sur  la  proposition  de 
M.  Maret,  donnée  à  M.  Edouard  Mounier,  audi- 
teur au  Conseil  d'État  depuis  1806,  le  fils  de 
Mounier  de  la  Constituante.  Mais,  bien  que  les 
appointements  fussent  maintenus  à  25  000  francs 
les  attributions  primitives  furent  singulièrement 
restreintes.  Mounier  devint  le  chef  du  bureau  des 
traducteurs  attachés  au  cabinet  ;  ce  bureau,  placé 


LE     CABINET     DE     TRAVAIL  165 

au  Carrousel,  dans  une  des  maisons  non  encore 
démolies,  avait  pris  une  assez  grande  extension 
pour  occuper  en  1812  dix  employés  (il  y  en  a  huit 
dès  1809),  ayant  33  100  francs  de  traitement. 
Les  dépenses  extraordinaires  de  traduction  mon* 
taient  en  outre  à  28  800  francs  par  année. 

Mounier  était  admirablement  préparé  à  un  tel 
travail.  Elevé  dans  celte  curieuse  institution  du 
Belvédère  que  son  père  avait  fondée  à  Weimar 
pendant  son  émigration,  il  savait  à  merveille 
l'anglais,  l'allemand,  l'italien  et  connaissait  la 
plupart  des  langues  européennes.  Appelant  au- 
près de  lui  son  ancien  professeur  Duvau,  qui 
écrivait  l'allemand  comme  un  Allemand,  il  or- 
ganisa son  bureau  de  telle  façon  que  l'Empereur 
était  tenu  constamment  au  courant  de  ce  -qui 
s'imprimait  et  se  publiait  en  Europe.  11  accom- 
pagna le  quartier  général  dans  les  campagnes  de 
1809,  1812  et  1813.  11  reçut  en  1809  la  décora- 
tion de  légionnaire,  en  1810  le  titre  de  baron, 
une  dotation  de  10  677  francs  sur  les  domaines 
de  la  Poméranie  suédoise,  et  le  grade  de  maître 
des  requêtes  ;  en  1811,  une  action  du  journal  de 
l'Empire;  en  1813,  l'aigle  d'or  de  la  Légion,  la 
décoration  de  commandeur  de  la  Réunion  et  la 
place  d'intendant  des  Bâtiments  de  la  Couronne. 
Cela  prouve  que  l'Empereur  appréciait  ses  ser- 
vices. Reste  à  savoir  si  Mounier  était  aussi  sûr 
qu'il  était  intelligent.  La  plupart  des  traducteurs 
introduits  par  lui,  tels  que  Gourbillon  et  Duvau, 


166  LA    JOURNÉE    DE     L'OIPEREUR 

sont  suspects  ;  lui-même  est  d'une  fidélité  dou- 
teuse. Il  avait  été  attaché  de  trop  près  à  la  per- 
sonne de  Napoléon  pour  que  la  Restauration,  en 
le  comblant  de  faveurs,  n'ait  point  eu  à  recon- 
naître des  services  antérieurs. 

La  seconde  place  de  secrétaire  du  cabinet  ne 
fut  occupée  qu'en  1810  par  M.  Deponthon,  offi- 
cier du  génie  des  plus  distingués,  qui  avait  dé- 
buté à  l'armée  d'Italie,  avait  fait  toutes  les  cam- 
pagnes, et  que  l'Empereur  s'était  attaché  comme 
officier  d'ordonnance  dès  1806.  Obligé  par  le  rè- 
glement de  le  faire  sortir  de  sa  Maison  militaire 
lorsqu'il  lui  avait  conféré  le  grade  de  chef  de  ba- 
taillon, Napoléon  ne  l'en  avait  pas  moins  gardé 
sous  sa  main,  l'avait  employé  à  des  missions  et 
avait  imaginé  ce  moyen  de  reprendre  auprès  de 
lui  un  auxiliaire  précieux  qui  savait  voir  et  ren- 
dre compte. 

Ainsi  les  deux  secrétaires  du  Cabinet  ne  travail- 
laient pas  au  Cabinet,  Mounier  ayant  ses  bureaux 
en  dehors  du  Palais,  Deponthon  étant  le  plus 
souvent  en  voyage.  Mais  restaient  deux  éléments 
nécessaires  à  l'alimentation  de  la  pensée  de  Na- 
poléon :  les  cartes  et  les  livres  ;  le  bureau  topo- 
graphique fournissait  les  unes,  le  bibliothécaire 
apportait  les  autres. 

Le  chef  du  bureau  topo  graphique,  que  l'Em- 
pereur voulait  pouvoir  consulter  à  toute  heurer 
était  sans  contredit  un  des  hommes  les  plus  émi- 


LE    CABINET     DE     TRAVAIL  167 

nents  en  son  genre  qui  se  soient  produits.  Depuis 
le  siège  de  Toulon,  l'Empereur  connaissait  ce 
Bâcler  d'Albe,  qui  déjà,  avant  la  Révolution,  avait 
un  talent  particulier  de  dessinateur  et  de  leveur 
de  plans,  et  qui  venait  de  passer  sept  années  dans 
les  Alpes  à  en  étudier  la  cartographie  et  à  en 
peindre  les  sites  les  plus  pittoresques.  Bonaparte 
l'avait  nommé  adjoint  à  Fétal-major  de  l'artille- 
rie, et  dès  qu'il  avait  été  appelé  au  commande- 
ment de  l'armée  d'Italie,  il  avait  chargé  Bâcler 
d'Albe  de  son  cabinet  topographique.  Peu  à  peu 
il  l'avança  en  grade  jusqu'à  le  faire,  en  1813,  gé- 
néral de  brigade,  après  lui  avoir  conféré,  en 
1809,  le  titre  de  baron,  avec  une  dotation  de 
10  000  francs.  Point  à  parler  des  gratifications, 
des  plus  fréquentes. 

Bâcler  d'Albe  n'avait  pas  seulement  mission  de 
tenir  constamment  au  courant,  à  Paris  et  en  cam- 
pagne, la  carte  des  mouvements  accomplis  par 
les  armées  en  y  piquant  des  épingles  de  couleurs 
variées,  de  préparer  par  le  même  procédé,  sous 
les  ordres  directs  de  l'Empereur,  les  opérations 
à  venir  :  il  était,  pour  Napoléon,  si  on  peut 
ainsi  parler,  le  réalisateur  de  la  carte.  Doué  d'une 
prestigieuse  facilité,  il  était  capable  de  figurer, 
uniquement  d'après  la  carte  et  sans  se  tromper 
d'une  ligne,  le  panorama  des  lieux  où  l'Empereur 
comptait  livrer  bataille.  Sur  ces  hachures,  sur 
ces  courbes,  sur  ces  points  noirs  ou  blancs,  il 
voyait  et  faisait  voir,  existant  et  tel   que  dans  la 


168       LA  JOURNÉE  DE  L  EMPEREUR 

nature,  non  pas  le  terrain  abstrait,  mais  en  quel- 
que sorte  le  terrain  vivant  des  campagnes  fu- 
tures. Il  inventait  dès  lors  ou  il  retrouvait  cette 
méthode  aujourd'hui  si  justement  en  faveur  ;  il 
l'appliquait  de  génie,  en  peintre  qu'il  était  et 
qui  a  laissé  de  son  temps  quelques  représenta- 
tions qui  sont  entre  les  plus  intéressantes  qu'on 
puisse  rencontrer. 

Sous  les  ordres  de  Bâcler  d'Albe,  deux  ingé- 
nieurs géographes,  mais  de  médiocre  notoriété  : 
Duvivier  et  Lameau,  qui  après  1814  reprirent 
leur  rang  de  capitaines  dans  le  corps  d'où  ils 
étaient  sortis  ;  en  1813  seulement,  comme  sous- 
chef  de  bureau,  un  ancien  officier  d'ordonnance 
de  l'Empereur,  Athalin,  celui  qui  fut  plus  tard 
aide  de  camp  du  duc  d'Orléans,  lieutenant  géné- 
ral et  pair  de  France. 

La  Bibliothèque,  d'apparence,  avait  deux  titu- 
laires ;  mais  l'un  n'y  était  que  pour  la  gloire  et 
le  traitement  :  l'Empereur  ne  lui  demanda  ja- 
mais rien.  Il  avait  nommé  l'abbé  Denina  de  Turin 
son  bibliothécaire  parce  que  Denina  avait  rempli 
ces  fonctions,  ou  plutôt  avait  eu  ce  titre  près  de 
Frédéric  II.  La  pensée  du  roi  de  Prusse  obsédait 
l'esprit  de  l'Empereur.  L'étude  qu'il  avait  faite  de 
ses  campagnes  dès  sa  jeunesse  et  qu'il  reprit  à 
Sainte-Hélène,  les  habitudes  de  costume  qu'il 
lui  avait  empruntées,  la  statuette  de  Frédéric, 
unique  ornement  de  son  cabinet,  la  vénération 


i,E    CABINET    DE    TRAVAIL  169 

portée  aux  trophées  enlevés  à  Berlin,  la  visite  à 
son  tombeau,  tout,  jusqu'à  ce  choix  de  Denina 
pour  bibliothécaire,  montre  son  admiration  pour 
celui  qu'il  appelait  «  le  Tacticien  par  excel- 
lence ». 

L'autre  bibliothécaire  fut  Ripault,  pendant  tout 
le  Consulat  et  jusqu'au  9  septembre  1807.  Ri- 
pault était  un  homme  de  grande  valeur,  qui  avait 
accompagné  Bonaparte  en  Egypte.  Ce  fut  lui  qui 
organisa  les  bibliothèques  des  Tuileries,  de  Lac- 
ken,  de  Malmaison,  de  Saint-Cloud,  de  Fontai- 
nebleau, de  Rambouillet  et  les  petites  bibliothè- 
ques du  Cabinet  dans  toutes  les  résidences  ;  de 
plus,  il  avait  été  chargé,  dès  l'an  XI,  de  l'analyse 
de  tous  les  journaux  non  politiques,  de  tous  les 
livres,  brochures,  pièces,  affiches,  placards,  pa- 
rus dans  la  décade,  du  compte  rendu  des  assem- 
blées littéraires  et  religieuses  et  des  procès  de 
grand  éclat;  il  était  l'informateur  de  Bonaparte, 
qui  voulait,  simplement  sur  son  rapport,  savoir 
tout  ce  qui  se  passait  dans  le  monde  des  lettres 
et  même  ailleurs. 

Ripault,  fatigué,  se  retira  en  1807.  Son  suc- 
cesseur, bien  plus  connu,  fut  Barbier,  le  célèbre 
bibliographe,  qui  cumula  avec  les  fonctions  de 
bibliothécaire  de  l'Empereur  celles  de  bibliothé- 
caire du  Conseil  d'État.  Avec  Barbier,  Napoléon 
pouvait  être  tranquille  :  point  de  livre  qu'il  ne 
connût  et  qu'il  ne  sût  se  procurer;  point  de  ques- 
tion qu'il  laissât  sans  réponse  ;   point  de  projet 


170  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

de  bibliothèque  à  former  où  que  ce  fût  et  pour 
quelque  usage  que  ce  fût,  où  il  hésitât.  Napo- 
léon veut-il  composer  ses  bibliothèques  porta- 
tives, fonder  une  bibliothèque  des  Enfants  de 
France,  créer  une  collection  des  classiques  tirée 
à  quelques  exemplaires  ;  désire-t-il  des  romans 
nouveaux  ou  des  ouvrages  anciens,  tout  ce  qui 
a  paru  sur  une  question,  tout  ce  qu'on  a  im- 
primé dans  le  monde  sur  une  contrée,  voici  la 
réponse,  très  nette,  très  claire,  très  complète, 
avec  les  devis  s'il  en  faut,  avec  des  cartes  si  les 
cartes  sont  nécessaires.  Et  à  côté  du  travail  de  la 
bibliothèque,  Barbier  est  encore  propre  à  d'au- 
tres travaux,  sur  l'Université  surtout  et  sur 
l'Église  catholique,  car  il  a  été  dans  les  ordres, 
et  pour  s'être  déprêtrisé  à  la  Révolution,  il  n'en 
est  pas  moins  resté  catholique  à  sa  façon,  à  la 
façon  dont  l'était  la  France  de  jadis,  du  roi  au 
dernier  des  séculiers.  Il  tenait  que,  hors  des  doc- 
trines gallicanes,  résumées  dans  les  Quatre  pro- 
positions, il  ne  pouvait  y  avoir  ni  sécurité  pour 
l'Etat,  ni  garanties  pour  l'Église,  bientôt  livrée 
par  les  exagérations  ultramontaines  aux  prati- 
ques d'une  dévotion  qui  touche  à  l'idolâtrie. 
Contre  ces  pratiques  et  ceux  qui  les  propagent, 
Barbier  ne  cesse  point  de  s'indigner,  et  ses  idées 
sur  tous  ces  points  se  rapprochent  à  ce  point  de 
celles  de  l'Empereur  qu'il  lui  devient  un  excel- 
lent auxiliaire,  l'un  des  plus  précieux  fournis- 
seurs d'arguments  que  Napoléon  ait  rencontrés. 


LE  CABINET  DE  TRAVAIL         17f 

Barbier  achève  de  donner  sa  physionomie  à  ce 
Cabinet  à  la  fois  le  plus  restreint  par  le  nombre 
des  personnes  et  le  plus  complet  par  le  choix  des 
individus. 

Chacun  y  a  sa  spécialité,  et,  pour  fournir  à 
chacun  les  outils  nécessaires  à  son  métier,  Na- 
poléon ne  compte  pas.  Pour  les  cartes,  il  achète 
toutes  les  collections  qu'on  lui  présente,  même 
les  plans  en  relief  comme  celui  de  la  Suisse  du 
général  Pfiffer,  qui  n'est  pas  sans  coûter  un  gros 
prix;  et,  de  même,  il  paye  libéralement  les  levés 
de  ses  campagnes  anciennes,  la  mise  au  courant 
des  cartes  des  États  où  la  guerre  peut  mener,  ou 
le  tracé  des  itinéraires  successifs  qu'ont  pu 
suivre  des  conquérants  en  envahissant  tel  ou  tel 
pays  ;  il  ne  recule  devant  aucune  dépense  dè& 
que  Futilité  lui  en  est  prouvée  ;  mais  point  de 
luxe.  Dans  les  cartes  qu'on  grave  par  ses  ordres 
—  sauf  dans  Y  Atlas  des  campagnes  d'Italie  — 
plus  de  ces  beaux  titres  où  le  dessinateur  se 
donne  carrière  et  met  un  côté  d'art  agréable  et 
charmant  près  du  travail  technique.  Ainsi  la  carte 
des  chasses,  qu'il  fait  terminer  et  rectifier,  n'a 
qu'un  titre  tout  simple  et  tout  ordinaire.  Les 
grands  voyages  d'exploration,  comme  celui  de 
M .  de  Freycinet  aux  terres  australes ,  par 
exemple,  dont  il  paye  la  publication,  ont  des 
atlas  tout  géographiques  où  rien  n'est  pour 
flatter  le  goût.  Les  cartes  dont  il  fait  usage  lui- 


172  LA    JOURNÉE    DE     i/EMPEREUR 

même  sont  montées  sur  une  toile  solide  et 
épaisse,  enfermées  dans  des  étuis  en  carton  cou- 
verts en  basane  et  que  rien  ne  distingue. 

De  même  des  livres  :  il  fait  acheter  tous  ceux 
qui  paraissent,  mais  il  les  traite  sans  respect, 
uniquement  comme  des  instruments  de  travail. 
Les  reliures,  le  plus  ordinairement  en  veau  d'une 
qualité  médiocre,  sont  frappées  sur  les  plats  des 
armoiries  impériales  et  du  nom  de  la  bibliothè- 
que de  laquelle  ils  font  partie,  mais  cela  est  fait 
sans  aucun  luxe,  sans  nulle  recherche.  Les  seuls 
livres  bien  reliés  qu'on  trouve  à  ses  armes  sont 
des  exemplaires  de  dédicace  ou  des  ouvrages 
qu'il  a  fait  habiller  pour  quelque  présent.  Alors, 
et  dès  qu'il  s'agit  d'affirmer  sa  magnificence,  il 
ne  ménage  rien. 

Les  livres  imprimés  par  ses  ordres  à  l'Impri- 
merie impériale,  les  grands  ouvrages  destinés  à 
être  offerts  aux  souverains  ou  aux  dignitaires 
peuvent  soutenir  la  comparaison  avec  tout  ce 
que  l'Imprimerie  royale  a  jamais  édité  de 
plus  somptueux.  Rien  n'égale  Ylconographie 
grecque  ou  romaine,  la  Description  de  l'Egypte^ 
le  Paris  de  Bal  tard,  les  Fêtes  du  Sacre  et  du 
mariage  de  Percier  et  Fontaine,  surtout  le 
grand  livre  du  Sacre  d'Isabey.  Pour  les  re- 
liures, on  peut  juger  du  luxe  qu'il  y  apporte  par 
l'exemplaire  du  Musée  Français,  conservé  à  la 
section  des  gravures  à  la  Bibliothèque  du  Palais 


LE     CABINET     DE     TRAVAIL  j 73 

à  Saint-Pétersbourg.  Chaque  volume  a  coûté 
II  000  francs. 

Il  est  vrai  que  de  tels  livres  ne  sont  guère 
portatifs,  et  c'était  cette  qualité  que  pour  les 
livres  à  son  usage  l'Empereur  estimait  davan- 
tage, au  point  de  vouloir,  pour  sa  bibliothèque 
de  voyage,  faire  imprimer  des  textes  sans  aucune 
marge.  Nulle  preuve  meilleure  qu'il  n'estime,  en 
les  livres,  que  l'esprit,  non  la  matière. 

Il  en  donne  bien  d'autres  marques  :  les  bro- 
chures et  les  romans  dont  on  emplit  sa  voiture  à 
chaque  voyage,  il  en  coupe  les  feuillets  avec  le 
doigt,  et,  après  les  avoir  parcourus,  les  jette  par 
la  portière.  A  Paris  et  dans  les  palais,  c'est  la 
cheminée  qui  les  reçoit.  Un  livre  Tintéresse-t-il 
particulièrement,  il  en  couvre  les  marges  de  notes 
au  crayon  ou  à  l'encre. 

Mais,  hormis  les  brochures  et  les  romans,  tout 
ce  qui  peut  présenter  un  degré  d'utilité  est  sévè- 
rement et  strictement  conservé.  Nul  livre  ne  peut 
s'égarer  :  les  précautions  sont  minutieusement 
prises.  Après  l'inscription  au  catalogue,  le  livre 
est  frappé  d'un  timbre  :  Cabinet  de  F  Empereur. 
A  défaut  d'un  timbre,  à  Sainte-Hélène,  c'est  un 
cachet  barbouillé  d'encre. 

Pour  le  classement  dans  les  armoires,  un 
ordre  absolu,  méthodique  :  la  bibliothèque  à  la- 
quelle il  est  le  plus  habitué,  celle  de  Malmaison, 
sert  de  type.  Dans  tous  les  palais,  les  livres  doivent 
être  rangés  comme  à  Malmaison.  Les  livres  d'un 


174  LA    JOURNÉE    DE    i/EMFEREUR 

Palais  ne  servent  point  ailleurs  :  s'il  en  emporte 
en  campagne,  il  a  soin  de  les  rendre.  Les  livres 
que,  de  Fontainebleau,  il  a  emportés  à  l'île 
d'Elbe,  il  les  restitue  à  son  retour.  Un  volume  de 
Y  Histoire  de  France,  un  volume  de  quinze  sous, 
qu'il  a  emprunté  à  la  bibliothèque  de  Vienne  en 
1809,  et  qu'on  ne  peut  retrouver,  le  tourmente 
pendant  plusieurs  jours,  et  il  fait  racheter  tout 
l'ouvrage  pour  remplacer  le  volume  égaré.  Un 
livre  qu'il  a  vu  et  lu  ne  sort  plus  de  sa  mémoire  : 
si  le  bibliothécaire  ne  le  trouve  point  du  premier 
coup,  Napoléon  décrit  minutieusement  la  re- 
liure, indique  la  couleur  des  plats  et  du  dos, 
marque  la  place  où  le  volume  peut  avoir  été  mis 
et  dans  quel  bureau  il  doit  se  trouver. 

Pour  les  papiers,  il  en  est  de  même.  Nul  luxe  :  il 
a  renoncé  depuis  son  avènement  à  ces  admira- 
bles en-têtes  qu'avait  gravés  Roger  pour  les  dé- 
cisions et  les  lettres  consulaires,  ces  vignettes 
qui  mettent  une  si  précieuse  note  d'art  au  mi- 
lieu des  plus  sérieuses  affaires.  A  présent,  du  pa- 
pier ou  du  parchemin  tout  simple,  même  pour 
les  brevets  et  les  lettres  patentes,  pour  les  dé- 
crets et  les  rapports.  C'est  l'imagination  seule 
des  papetiers  qui  imagine  ce  double  filigrane  : 
d'un  côté  la  tête  laurée  de  l'Empereur  ;  de  l'au- 
tre côté,  l'aigle  impériale.  Son  papier  à  lettres 
est  doré  sur  tranches  parce  que  cela  est  d'éti-  '- 
quette  ;  il  est  d'une  pâte  solide,  résistante  et  so- 


LE  TRAVAIL 


page  180) 


LE  CABINET  DE  TRAVAIL         177 

nore,  mais  ce  n'est  point  chez  lui  qu'on  trouve 
ces  papiers  à  gaufrages  variés  et  symboliques 
qui  sont  en  ce  temps  une  des  élégances  fémi- 
nines. 

Par  contre,  pour  classer  les  papiers,  les  fiches, 
les  états  de  situation,  nul  ne  s'y  entend  comme 
lui.  Les  états  doivent  être  tous  de  dimensions 
semblables,  habillés  de  reliures  uniformes,  dis- 
posés dans  un  ordre  identique.  De  même  les 
budgets.  Il  a  des  portefeuilles  où  tous  les  papiers 
sont  classés  par  ministère  et  dont  il  a  seul  la 
clef  ;  d'autres  portefeuilles  voyagent  des  minis- 
tères aux  Tuileries  :  le  ministre  a  une  clef,  lui 
en  a  une  autre.  Et  ces  portefeuilles,  c'est  lui  qui 
les  combine  et  les  ordonne. 

Pour  les  armées  et  les  flottes  étrangères,  il  a 
des  boîtes  à  compartiments  où  jouent,  sur  des 
cartes  écrites,  les  régiments  et  les  vaisseaux. 
C'est  lui-même  qui  a  commandé  ces  boîtes  à 
Berthier  (peut-être  sur  des  indications  fournies 
par  Mmo  Campan,  dont  le  père,  M.  Genêt,  avait 
inauguré,  sous  Louis  XVI.  ce  système  aux  Affaires 
étrangères).  Et  c'est  lui,  sur  sa  petite  cassette, 
qui  paye  à  Biennais  la  somme  de  2  050  francs 
pour  ces  boîtes. 

Il  a  sur  tous  les  objets,  un  ensemble  de  rensei- 
gnements de  même  ordre,  des  dictionnaires  des 
individus  par  catégories  ou  par  états.  Un  des  ne- 
veux de  l'Empereur  racontait  que,  chaque  jour, 
Napoléon  recevait  et  portait  sur  lui,  écrit  sur  un 

12 


178  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

très  étroit  morceau  de  papier,  l'état  de  ce  qu'il 
appelait  la  fortune  de  la  France  et  aussi  l'état  de 
sa  fortune,  cette  fortune  qui  n'était  qu'une  des 
réserves  de  la  nation.  Il  avait  ce  papier  dans  sa 
poche  et  le  consultait  plusieurs  fois  dans  la 
journée. 

C'est  cet  outillage,  c'est  cet  esprit  d'ordre  et 
de  méthode  qu'il  apporte  à  tout,  c'est  ce  per- 
sonnel dont  il  s'entoure,  qui  seuls  peuvent,  non 
pas  expliquer,  mais  rendre  croyable  la  somme 
de  travail  que  Napoléon  a  dépensée,  et  qui  est 
dix  fois  plus  considérable  encore  qu'on  ne  se 
l'imagine,  car  il  ne  se  contente  pas  d'embrasser 
l'ensemble  :  il  entre  dans  le  détail  jusqu'à  la  mi- 
nutie, et,  pendant  quatorze  années,  c'est  lui  qui 
pense  pour  quatre-vingt  millions  d'hommes. 


Vil 
LE    TRAVAIL 


L'Empereur  est  rentré  dans  son  cabinet  :  les 
portes  en  sont  fermées  et  bien  gardées,  nul  n'y 
saurait  pénétrer.  Il  a  enlevé  son  épée  qu'il  a  jetée, 
ainsi  que  son  chapeau,  sur  une  chaise,  et,  après 
s'être  un  moment  assis  sur  la  causeuse  pour  revoir 
les  lettres  déposées  sur  le  petit  guéridon,  il  a 
commencé  à  se  promener  dans  la  pièce,  de  long 
en  large.  Le  secrétaire  est  assis  à  sa  petite  table, 
dans  l'embrasure  de  la  fenêtre,  le  dos  tourné  au 
jardin,  où  souvent  des  curieux  stationnent,  regar- 
dant cette  ombre  qui  va  et  vient. 

L'Empereur  dicte.  A  mesure  qu'il  entre  dans 
son  sujet  et  concentre  sa  pensée,  la  marche  se 
presse,  la  parole  se  précipite  et  il  répèle  un  mou- 
vement du  bras  droit  qu'il  tord  en  tirant  avec  la 
main  le  parement  de  son  habit.  Il  ne  s'inquiète 
point  de  savoir  si  le  secrétaire  peut  suivre  de  la 
plume.  C'est  affaire  à  lui.  Le  secrétaire  ne  doit 
point  prétendre  saisir  littéralement  toute  la  dic- 
tée, mais  il  note  les  expressions  caractéristiques 
et  les  points  de  repère,  de  façon  à  rétablir,  sous 


180  LA    JOURNÉE    DE     l/EMPEREUR 

une  forme  moins  imagée  sans  doute,  mais  qui  n'a 
plus  la  chaleur  de  l'improvisation,  la  pensée  mère. 
Napoléon  ne  regarde  qu'aux  idées,  et  les  expres- 
sions qui  les  rendent  le  mieux  sont  pour  lui  les 
bonnes.  Il  ne  craint  donc  pas  d'aller  jusqu'au 
bout  dans  ce  premier  jet,  de  pousser  au  mot  net 
et  cru,  de  renforcer  d'une  incorrection  l'énergie 
de  sa  pensée.  Dans  quelques-uns  des  brouillons 
de  dictées  conservés  par  miracle,  on  sent  le  scân- 
dement  que  la  marche  donne  à  sa  phrase,  les 
arrêts  brusques  au  bout  du  cabinet,  et  le  jetage 
des  mots  dans  l'allée  et  venue.  On  l'entend  parler, 
et  les  mots  écrits  ont  le  son  de  sa  voix... 

La  plume  de  Meneval  court  sans  arrêt,  dans 
une  écriture  très  abrégée,  pourtant  à  peu  près  li- 
sible, où  seuls,  les  noms  d'hommes,  remplacés  par 
des  lettres  initiales,  peuvent  faire  doute.  Sous 
d'autres  écritures  —  Fain,  Clarke,  Deponthon, 
les  officiers  d'ordonnance,  le  chef  d'état-major  — 
le  fond  est  toujours  pareil;  c'est  la  même  faculté 
de  trouver  le  mot  qui  convient  et  qui  caractérise, 
la  même  lucidité  dans  l'exposition,  la  même  fer- 
tilité dans  l'expression,  la  même  simplicité  dans 
la  construction  des  phrases.  Il  n'y  a  plus  pour  le 
rédacteur  qu'un  travail  très  léger  d'élimination 
qui  se  comprend  à  merveille  lorsqu'on  compare 
les  dictées  aux  lettres  définitives  que  toutes  d'ail- 
leurs Napoléon  revoit  et  qu'il  signe.  (Il  y  a  des 
lettres  qui  sont  bien  de  lui,  que  Berthier  signe  par 


LE    TRAVAIL  181 

ordre;  d'autres  que  signe  le  secrétaire,  mais  c'est 
chose  rare,  et  rien  ne  dit  qu'il  n'a  pas  aussi  revu 
ces  lettres.)  Ce  travail  consiste  à  supprimer  les 
répétitions  de  mots,  à  atténuer  les  paroles  trop 
vives,  à  condenser  les  phrases,  à  enlever  l'aspect 
oratoire  à  l'écriture.  Il  est  si  simple  que  n'im- 
porte quel  scribe  un  peu  adroit  peut  l'opérer 
et  c'est  là  ce  qui  explique  que,  quoique  l'Empe- 
reur ait  eu  successivement  trois  secrétaires  par- 
ticuliers, quoiqu'il  ail  souvent  employé  Berthier, 
Maret,  Duroc,  au  besoin  l'aide  de  camp  de  service, 
un  préfet  du  palais,  un  officier  d'ordonnance,  n'im- 
porte qui,  un  valet  de  chambre,  s'il  y  en  avait  un 
qui  sût  écrire,  il  est  impossible  de  méconnaître 
son  style,  de  découvrir  par  quel  secrétaire  telle 
dépêche  a  pu  être  rédigée,  tant  l'unité  est  conser- 
vée, tant  les  formules  sont  identiques,  tant,  d'un 
bout  à  F  autre  de. sa  vie,  les  mêmes  procédés  de 
travail  produisent  les  mêmes  résultats,  quels  que 
soient  les  instruments  qu'il  emploie. 

L'Empereur,  pour  dicter  ses  lettres,  a  souvent 
sous  les  yeux  les  rapports  qui  lui  ont  été  adressés, 
ou  les  dépêches  auxquelles  il  doit  répondre,  mais 
en  bien  des  cas,  il  agit  motu  proprio  et  sans  que 
l'idée  lui  ait  été  suggérée  :  elle  est  originale  et 
personnelle.  Une  fois  conçue  par  lui,  cette  idée 
sera  suivie  de  façon  à  recevoir  tous  les  développe- 
ments qu'elle  comporte.  Dans  l'écheveau  emmêlé 
des  projets  qu'il  a  conçus,  au  milieu  de  cet  afflux 


182  LA    JOURNÉE    DE     L'EMPEREUR 

de  plis  et  de  dépêches  qui,  de  tous  les  points  de 
l'Europe,  galopant  aux  sacoches  des  courriers, 
viennent  chaque  jour  se  répandre  sur  sa  table,  il 
ne  perdra  point  de  vue  cette  idée  et  lui  fera  un 
sort.  Désormais,  elle  est  classée,  elle  occupe  un 
des  innombrables  tiroirs  de  son  cerveau  :  un  évé- 
nement survient  qui  permet  à  l'idée  de  recevoir 
son  exécution  :  l'Empereur  tire  le  tiroir  et  l'idée 
en  sort  aussi  fraîche,  aussi  nette  que  lorsqu'il  l'a 
conçue.  Chaque  jour,  avec  la  même  facilité,  il 
tire  dix,  quinze,  vingt  tiroirs  :  il  y  en  a  pour  la 
guerre,  pour  chacune  des  armées,  pour  chacun 
des  régiments,  presque  pour  chacune  des  compa- 
gnies; il  y  en  a  pour  la  Cour  et  le  cérémonial,  il  y 
en  a  pour  l'administration  préfectorale,  la  Justice, 
les  Cultes,  les  Ponts  et  Chaussées.  Il  y  en  a  pour 
les  Relations  extérieures  autant  qu'il  y  a  dans  le 
monde  d'États  amis  ou  ennemis,  il  y  en  a  pour 
chacun  des  bâtiments  de  la  flotte,  pour  chaque 
ville  maritime. 

Qu'on  prenne  ses  lettres  d'un  seul  jour  :  qu'on 
admette  que  de  ce  jour,  le  7  février  1810,  par 
exemple,  on  ait  dans  la  Correspondance  toutes  les 
lettres  qu'il  a  écrites  :  voici  une  lettre  au  ministre 
des  Relations  extérieures,  où,  jour  par  jour, 
heure  par  heure,  il  règle  le  voyage  de  Marie- 
Louise  ;  tous  les  détails  sont  prévus,  toutes  les 
étapes  ordonnées;  voici  une  note  pour  les  mi- 
nistres du  Trésor  et  de  la  Guerre  avec  un  projet 
de  décret  sur  l'ordonnancement  des  dépenses, 


LE    TttÀVAIL  183 

qui  est  d'un  comptable  expert  ;  une  lettre  au  mi- 
nistre de  la  Guerre  sur  les  dépenses  de  la  division 
Molitor  dans  les  villes  hanséatiques;  une  lettre 
-au  même,  indiquant  brigade  par  brigade  et  régi- 
ment par  régiment,  ce  qu'il  appelle  le  second 
mouvement  de  l'armée  d'Allemagne  ;  une  troi- 
sième lettre  sur  l'occupation  de  partie  de  la  Hol- 
lande; une  lettre  au  Grand-maître  de  l'Université 
qui  est  une  consultation  doctrinale  sur  l'organi- 
sation de  ce  corps  et  sur  ses  privilèges.  Et,  sans 
doute,  on  n'a  ici  que  le  dixième  des  lettres  expé- 
diées. 

Le  travail  de  dictée  des  lettres  est  pourtant  le 
moindre  peut-être.  Chacun  des  ministres  dépose 
ou  envoie  son  portefeuille  plein  de  papiers,  et 
chaque  papier,  que  l'Empereur  le  lise  ou  qu'il  se 
le  fasse  lire,  porte  eu  marge  la  réponse.  Elle  est 
brève  pour  l'ordinaire,  mais  si  concluante  et  si 
nette  que  nulle  incertitude  ne  peut  subsister.  Tl 
passe  d'un  travail  à  un  autre  avec  la  même  faci- 
lité que, du  sommeil  à  la  veille  et,  sans  s'arrêter, 
sans  se  reprendre,  il  va  de  la  Guerre  aux  Travaux 
publics,  des  Relations  extérieures  à  la  Marine, 
descendant  à  l'infini  détail,  toujours  trouvant  la 
note  qu'il  faut  donner,  qu'il  s'agisse  d'un  individu 
ou  d'un  principe,  ou  que,  d'une  espèce  proposée, 
il  tire  une  généralisation  de  doctrine. 

11  a  dit,  un  matin,  à  son  lever,  en  faisant  ses 
«ongles  :  «  Je  suis  né  et  construit  pour  le  tra- 


184  LA    JOURNÉE    DE     L'EMPEREUR 

vail...  pas  pour  manier  la  pioche.  Je  ne  connais 
pas  chez  moi  la  limite  du  travail.  »  Cela  est  vrai  : 
il  ne  la  connaît  pas  de  1795  à  1814.  En  1815, 
il  y  a  ralentissement.  Il  ne  se  met  plus  au  tra- 
vail avec  le  même  entrain;  il  n'abat  plus  la 
besogne  avec  cette  superbe  désinvolture  :  il  y  a 
comme  des  heures  de  découragement  :  mais,  jus- 
que-là, il  épuise  chacune  des  affaires  qu'il  traite, 
et  tant  qu'il  en  rencontre.  Pour  chacune,  il  faut 
des  connaissances  spéciales  :  il  les  a.  Pour  cha- 
cune, il  faut  se  souvenir  des  précédents  :  il  s'en 
souvient  Pour  chacune,  il  faut  prévoir  l'avenir  : 
il  le  prévoit.  Les  détails  importent,  mais  nul  dé- 
tail ne  lui  échappe.  Il  n'a  que  rarement  besoin 
de  recourir  aux  archives  du  Cabinet,  moins  encore 
à  celles  de  la  Secrétairerie  d'État.  Tout  est  classé 
et  enregistré  en  sa  mémoire,  et  sa  mémoire  est  à 
ce  point  obéissante  qu'elle  présente  toujours  le 
renseignement  dont  il  a  besoin  au  moment  seu- 
lement où  il  en  a  besoin.  Il  n'est  point  obsédé  par 
les  réminiscences,  pas  plus  qu'il  n'est  inquiété 
par  l'obligation  de  rappeler  ses  souvenirs.  Cela 
jaillit  sans  nul  effort,  sans  nulle  pression,  et,  ce 
robinet  fermé,  Napoléon  en  ouvre  un  autre  qui 
s'épanche  comme  le  premier,  et  puis  un  autre, 
un  autre  encore,  indéfiniment. 

Quant  aux  idées  qui  se  présentent  à  son  esprit, 
qu'elles  soient  ou  non  destinées  à  être  réalisées, 
il  aime  à  leur  donner  une  forme  et  à  pousser  le 
roman  jusqu'aux  détails  infimes  d'exécution.  Il 


LE    TRAVAIL  185 

est  ainsi  des  projets  que  l'on  pourrait  entièrement 
croire  arrêtés  et  qui  n'ont  été,  pourtant,  semble-t-il, 
qu'un  amusement  d'imagination.  Mais  comme,  chez 
lui,  l'imagination  tend  sans  cesse  au  réel,  et  que  sa 
pensée  est  habituée  à  se  traduire  en  faits,  il  ne  se 
contente  point  d'une  rêvasserie.  Quelque  invrai- 
semblable que  soit  le  conte  auquel  il  s'amuse,  il 
ne  peut  l'être  plus  que  sa  destinée,  et  ce  conte  ne 
lui  plaît  que  lorsqu'il  a  pu  —  même  en  imagina- 
tion —  se  démontrer  à  lui-même  que  l'impossible 
peut  être  réalisé  grâce  aux  moyens  pratiques  qu'il 
a  découverts.  C'est  là  comme  un  jeu  auquel  il  se 
plaît  :  jeu  dangereux,  car  à  force  de  se  prouver 
qu'il  n'est  point  pour  lui  d'impossible,  il  en  ar- 
rive à  vouloir  le  prouver  aux  autres. 

On  pourrait  penser  que  ces  dictées  de  projets 
occupent  les  jours  oisifs  :  il  n'en  est  rien.  D'abord, 
il  n'y  a  point  de  jour  sans  labeur;  puis,  c'est  sou- 
vent dans  les  jours  les  plus  chargés  de  travail, 
actif,  courant,  obligatoire,  qu'on  voit  les  romans 
apparaître  :  c'est  comme  s'il  avait  voulu  s'y  dis- 
traire, jeter  un  peu  d'irréel  au  milieu  des  réalités 
ambiantes,  mais  dans  cet  irréel  même,  son  esprit 
n'est  satisfait  que  lorsqu'il  a  trouvé  une  forme 
pour  le  réaliser. 

On  a  trop  dit  que  Napoléon  ne  faisait  que  si- 
gner et  n'écrivait  point.  Sans  doute,  déjà,  c'est 
un  travail  considérable  que  ces  signatures,  car, 
lui,  n'a  point  de  secrétaire  de  la  main  comme  en 


186  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

ont  eu  les  rois,  et  toufe  signature  de  lui  a  réelle- 
ment été  écrite  par  lui  :  que  ce  soit,  comme  au 
bas  des  lettres  aux  souverains,  le  nom  entier  Na-. 
jjoléon,  ou  pour  des  dignitaires  Napol  ou  Nap,  ou 
dans  les  décisions  simplement  une  N  dont  la 
forme  varie  à  l'infini.  C'est  par  millions  qu'on 
les  compterait,  ces  signatures,  car  la  Correspon- 
dance publiée,  avec  ses  22  000  numéros,  ne  con- 
tient pas  la  cent  millième  partie  de  ses  lettres,  de 
ses  ordres,  de  ses  décisions,  nul  décret,  nul  bre- 
vet, nulles  lettres  patentes,  nul  contrat  de  mariage, 
nul  des  actes  de  nomination  ou  de  destitution, 
nulle  des  lettres  closes  ou  des  lettres  de  grâce, 
nul  de  ces  morceaux  de  papier  ou  de  parchemin 
qui,  chaque  jour,  dans  cet  Empire  qui  était  l'Eu- 
rope, allaient  récompenser  ou  punir  à  tous  les 
degrés  des  hiérarchies  diverses  .'judiciaire,  admi- 
nistrative, financière,  militaire.  Ce  corps  immense 
n'avait  qu'un  cœur  où  tout  le  sang  refluait  par 
toutes  les  veines  pour  être  chassé  ensuite  dans 
toutes  les  artères  :  le  cœur,  c'était  Napoléon,  et  le 
sang,  c'était  sa  pensée  sans  cesse  en  éveil,  que 
nul  n'interrogeait  en  vain  et  qui  constamment  se 
manifestait  par  ce  signe  visible,  cette  N  fulgurante, 
où  la  plume  écrasée  jette  autour  des  jambages 
comme  une  auréole,  où,  sous  la  lettre  initiale,  la 
vigueur  du  trait  accuse  la  volonté  et  marque  le 
maître. 

Mais  il  ne  faisait  point  que  signer.  Un  nombre 


LE     TRAVAIL  187 

infini  d'apostilles  sont  de  sa  main,  toutes  les 
lettres  de  grande  intimité  aux  siens,  à  Joséphine 
et  à  Marie-Louise,  les  lettres  aux  souverains,  un 
immense  nombre  de  lettres  aux  généraux  d'ar- 
mées. Toutes  les  fois  qu'il  y  a  des  chiffres,  il  prend 
la  plume  et  c'est  lui  qui  fait  et  refait,  dans  les 
marges,  les  additions  et  les  soustractions,  qui  an- 
note, qui  indique  minutieusement  l'ordre  dans 
lequel  les  articles  doivent  être  présentés,  qui 
marque  les  suppressions  et  les  augmentations, 
aussi  bien  quand  il  s'agit  du  budget  général  de 
l'État  que  des  budgets  de  chacun  des  ministères, 
du  budget  du  royaume  d'Italie  ou  du  grand-duché 
de  Berg  ou  du  budget  de  sa  Maison. 

On  lui  présente  un  premier  projet  où,  dans  des 
colonnes  diverses,  se  trouvent  inscrits  les  crédits 
accordés  dans  les  années  précédentes,  et  les  cré- 
dits proposés  pour  l'exercice.  11  discute  .chaque 
article,  inscritun  chiffre  inférieur  en  marge,  refait 
l'addition,  se  trompe,  toujours  à  son  profit,  et  ar- 
rondit le  total  en  supprimant  encore  cinquante  ou 
cent  mille  francs.  C'est  de  cette  façon  que,  pour  sa 
Maison,  sur  un  budget  présenté  de  48045922  fr.  72, 
il  parvient  à  gagner  7  275  060  fr.  18  c. 

Une  économie  qu'il  peut  faire  le  ravit;  mais, 
pour  arriver  à  celte  économie,  il  faut  qu'il  S3 
rende  compte  de  tout.  Un  matin,  c'est  au  café 
qu'il  s'en  prend.  Il  trouve  que,  chaque  jour,  ou 
consomme,  dans  sa  Maison,  155  tasses  de  café,  et 
il  calcule  que  chaque  tasse  lui  coûte  vingt  sous, 


188  LA    JOURNÉE    DE     L'EMPEREUR 

—  le  café  est  à  5  francs  la  livre  et  le  sucre  à 
4  francs  —  ce  qui  fait  par  an  56  575  francs.  Plus 
de  café  en  nature,  mais  une  indemnité  en  argent  : 
tout  le  monde  est  content,  sauf  les  femmes  de 
chambre  de  Joséphine  qui  ont  le  moyen  de  se 
rattraper,  et  l'Empereur  économise  35  000 francs. 
Un  autre  jour,  c'est  le  blanchissage  qui  lui  coûte 
terriblement  cher,  et  il  fait  faire  un  règlement  où 
le  prix  de  chaque  pièce  est  soigneusement  établi, 
où  par  suite  les  prix  de  fantaisie  se  trouvent  sup- 
primés. 

11  ne  tolère  point  les  augmentations  que  chacun 
des  chefs  de  service  veut  glisser  :  tout  doit  être 
justifié  jusqu'aux  détails  les  moindres  et,  s'il  n'est 
point  satisfait  des  explications  présentées,  vite, 
une  lettre  à  l'Intendant  général  et  une  enquête. 
«  Il  y  aurait,  écrit-il,  un  abus  véritable  que  quel- 
qu'un pût  augmenter  les  gages  de  ma  Maison 
quand  aucun  général  de  mes  armées,  ni  aucun 
de  mes  ministres  n'a  ce  droit.  »  Mais,  en  même 
temps,  qu'on  n'aille  pas,  par  favoritisme,  renvoyer 
un  de  ses  serviteurs  pour  mettre  un  protégé  à  sa 
place.  Il  sait  qui  le  sert  et  qui  Ta  servi,  et,  s'il 
apprend  qu'une  injustice  a  été  commise,  le  chef 
de  service  n'a  qu'à  se  bien  tenir.  11  n'entend  point 
que,  parce  qu'il  est  malade  ou  blessé,  un  vieux 
domestique  tombe  dans  la  misère  et,  pour  qui- 
conque l'a  approché,  au  temps  de  ses  débuts, 
il  garde  d'extraordinaires  mansuétudes.  En  1809, 
le  jour  du  combat  de  Landshut,  le  maître  d'hôtel 


LE     1RAVAJL  189 

contrôleur  Fischer,  déjà  atteint  depuis  longtemps 
du  délire  des  persécutions,  est  pris  d'un  accès 
de  folie  furieuse.  On  est  obligé  de  le  renvoyer 
en  France,  et,  à  Strasbourg,  où  il  a  une  nouvelle 
crise,  de  le  placer  dans  une  maison  de  santé. 
L'Empereur,  qui  a  Fischer  à  son  service  au  moins 
depuis  l'Egypte,  n'admet  pas  qu'il  soit  remplacé, 
et  espère  toujours  sa  guérison.  Ce  n'est  que  le 
30   décembre    1812,    c'est-à-dire    après    quatre 
années  pendant  lesquelles  on  a  payé  à  Fischer 
son  traitement  plein  de  12  000  francs,  que  Na- 
poléon consent  qu'il  soit  mis  à  la  retraite,  et  il 
lui  règle  une  pension  de  6  000  francs.  Celui-là 
encore    est   un    serviteur  d'extrême    confiance; 
mais,  à  tous  les  échelons,  c'est  de  même,  et  un 
pauvre   diable   de  cocher  qui  est  constamment 
ivre  est,  malgré  le  Grand-écuyer,  repris  jusqu'à 
trois  fois,  parce  qu'il  a  conduit  un  caisson  à  la  ba- 
taille de  Marengo.  Qui  a  été  à  la  peine  avec  lui, 
doit  être  à  l'honneur.  Au  retour  de  l'île  d'Elbe, 
c'est  lui  qui  règle  que  ceux  qui  l'ont  accompagné 
en  exil  tiendront  aux  Tuileries  les  places  qu'ils 
avaient  à  Porto-Ferrajo ,  et  Ton  sait  ce  qu'il  a  fait 
à  Sainte-Hélène  pour  ceux  qui  l'y  ont  suivi. 

Scrupuleux  et  ordonné  pour  l'argent  de  l'Etat, 
il  l'est  autant  pour  son  argent  de  poche,  ce  qu'il 
nomme  sa,  petite  cassette,  dont  le  secrétaire  intime 
tient  les  comptes.  Presque  chaque  mois,  en 
quelque  lieu  qu'il  se  trouve,  à  Paris  ou  à  Schœn- 


190  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

brunn,  à  Berlin  ou  à  Madrid,  à  Vienne  ou  à 
Smorgoni,  il  arrêle  la  dépense  et  la  recette,  fait 
l'addition  et  la  soustraction,  et  écrit  le  résultat 
en  toutes  lettres,  le  plus  souvent  dans  cette  for- 
mule : 

«  La    recette    est  de   44  800,   la   dépense    de 

39  800,  reste  5  000  plus  les  \  5  000  de  mars  qui  est 
terminé ,  ce  qui  fait  20000. 

«  Le  30  mars, 

«  N.  » 

Le  secrétaire  intime  rectifie  :  «  Il  y  a  erreur  de 

40  fr.  dans  l'addition,  ce  qui  réduit  la  somme  à 
reporter  à  4  960.  »  Le  plus  souvent,  l'Empereur  ne 
se  contente  pas  de  dater  du  jour  où  il  a  signé,  il 
marque  le  lieu,  car  son  esprit  est  précis  et  mé- 
ticuleux. Dans  le  grand  jeu  des  batailles,  il  a 
appris  combien  importe  non  seulement  le  lieu,  le 
jour,  mais  l'heure  et  la  minute  où  une  lettre  est 
écrite.  Ce  sont  des  colères  quand  il  reçoit  une 
dépêche  où  manquent  ces  indications,  et  dans 
ses  palais  il  garde  les  habitudes  qu'il  a  prises  en 
campagne. 

L'écriture  de  Napoléon  est  mauvaise,  pire 
lorsque  la  lettre  est  un  peu  longue.  Dans  les  apos- 
tilles, on  peut  généralement  la  suivre  et  les  chif- 
fres sont  toujours  d'une  netteté  absolue.  Sans 


LE    TRAVAIL  191 

doute,  cette  écriture  qui,  dès  la  jeunesse,  est  mal 
formée,  est  encore  déformée  plus  tard  par  la 
myopie;  mais  les  caractères  de  certains  morceaux 
célèbres,  les  plus  reproduits  en  fac-similé,  l'acte 
d'abdication,  par  exemple,  et  la  lettre  au  Prince- 
régent  ne  peuvent  servir  de  type.  Ils  sont  tracés 
avec  un  tremblement  et  une  agitation  que  la  situa- 
tion explique.  En  général,  on  parvient  à  déchiffrer 
les  lettres  courantes.  Le  discours  que  l'Empereur 
prononça  au  Champ  de  Mai  et  qu'il  écrivit  phrase 
à  phrase,  de  sa  main,  sur  des  morceaux  de  papier 
séparés,  est  parfaitement  clair.  Lorsque  Napoléon 
le  voulait,  il  parvenait  à  être  lisible,  mais  il  est 
certain  que  cette  application  le  fatiguait  infini- 
ment. 

Ce  qui  complique,  c'est  l'orthographe,  souvent 
incorrecte  :  tantôt  des  réminiscences  italiennes 
comme  lorsqu'il  substitue  le  G  au  C,  par  exemple 
dans  Cabinet  qu'il  écrit  Gabinet  (et  aussi  Gaffa- 
relli  pour  Caffarelli),  tantôt  d'inconscientes  tenta- 
tives de  néographie,  surtout  dans  les  noms  propres 
qu'il  orthographie  tels  qu'il  les  prononce  :  il  ne 
manque  jamais  d'écrire  Tayerand  ou  Tailleran 
pour  Talleyrand.  Tout  le  monde  alors  disait  ainsi, 
et  c'était  de  tradition.  Pour  d'autres  noms,  même 
des  personnes  qu'il  connaît  le  mieux,  même  habi- 
tude :  ainsi,  sous  sa  plume,  Tascker,  — le  nom  de 
sa  femme!  —  devient  Tachère.  Quant  à  Meneval, 
son  secrétaire,  il  faut  qu'il  soit  Menevalle,  cela 
sans  raison.  Quand  une  fois,  a-t-on  dit,  les  mots, 


192  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

surtout  les  noms  propres,  sont  entrés  dans  sa  mé- 
moire avec  une  certaine  physionomie  orthogra- 
phique, même  absolument  fautive,  ils  y  sont  à 
jamais  inscrits  sous  cette  forme  que  rien  ni  per- 
sonne ne  pourra  changer.  Chaptal  en  cite  des 
exemples  caractéristiques  :  il  s'en  étonne,  c'est  le 
contraire  qui  devrait  étonner.  Sauf  pour  les  chiffres 
(budgets,  situations,  etc.),  Napoléon  a  bien  plus 
appris  par  les  oreilles  que  par  les  yeux  et  les 
sons  ont  eu  pour  lui  une  importance  particulière. 
Durant  le  Consulat,  dans  quantité  de  conférences 
qu'il  s'est  fait  donner  parles  hommes  compétents, 
il  a  pompé  la  science  des  finances,  de  l'industrie, 
du  commerce,  de  l'administration,  des  relations 
extérieures.  Cela,  en  lui,  n'est  point  entré  par  la 
lecture,  mais  par  des  conversations.  Il  n'en  a  rien 
oublié  ;  mais  tel  il  a  cru  entendre  les  mots  à  la 
première  audition,  tels  ils  sont  restés  pour  lui. 
Cela  n'y  fait  rien  :  il  peut  écrire  comme  il  veut  et 
prononcer  comme  il  lui  plaît  ;  il  sait  se  faire  com- 
prendre. 

Près  des  dictées,  les  écritures  forment  une  part 
médiocre  de  ce  qui  sort  du  Cabinet  :  on  peut  dire 
même  que  les  écritures  fournissent  seulement  une 
part  des  matériaux  des  dictées.  Une  part  bien 
plus  importante  est  donnée  par  le  travail  particu- 
lier avec  chacun  des  chefs  de  service.  Il  est  rare 
que  l'Empereur  tienne  des  Conseils  des  ministres, 
et  l'on  peut  même  dire  que,  sauf  aux  mauvais 


LE    TRAVAIL  193 

jours,  en  i  81 3  et  1814,  il  n'en  tint  jamais  au  sens 
qu'on  y  donne  à  présent.  Pour  les  Grands  conseils 
avec  les  dignitaires,  peut-être,  en  cherchant  bien, 
en  trouve,  ait-on  plus  de  cinq  pour  tout  le  règne. 
Il  a  des  conseils  d'administration  intérieure,  des 
conseils  de  commerce,  des  conseils  des  ponts  et 
chaussées,  des  conseils  du  génie,  des  conseils  de 
la  Maison,  tontes  sortes  de  conseils  spéciaux  et 
techniques,  mais  jamais  il  n'oublie  que,  d'après 
la  Constitution,  les  ministres,  qu'il  nomme  seul, 
ne  forment  à  aucun  degré  un  corps.  Chacun  d'eux 
vient  donc  à  son  tour  travailler  avec  lui  et,  après 
le  ministre,  viennent  les  directeurs  généraux, 
dont  plusieurs  ont  des  attributions  plus  étendues 
qu'un  ministère. 

En  dehors  des  places  purement  décoratives, 
qui  ne  donnent  rang  qu'à  la  Cour,  dans  les  céré- 
monies et  pour  les  prestations  de  serment,  toutes 
les  fonctions  exigent  une  présence  continue,  une 
attention  qui  ne  se  lasse  point  et  une  habitude 
d'audiences  du  maître.  Or,  se  rend-on  compte  de 
ce  que  représente  alors  l'administration  de  l'Em- 
pire. 

Le  prince  archichancelier,  Cambacérès,  sans 
avoir  de  ministère,  est  constamment  consulté  : 
C'est  lui  qui,  en  l'absence  de  l'Empereur,  centra- 
lise le  travail  des  ministres,  dirige  les  délibéra- 
tions du  Conseil  d'État,  prend  les  mesures  qui 
ont  un  caractère  d'urgence.  L'Empereur  présent, 
il  ne  se  contente  pas  de  tenir  une  grande  repré- 

13 


194  LA    JOURNÉE    DE     L'EMPEREUR 

sentation  et  d'avoir  une  des  meilleures  maisons 
qui  soient  à  Paris  :  il  apporte  sur  toutes  les  ques- 
tions un  avis  mûrement  réfléchi,  qui  n'est  point 
inspiré  par  la  complaisance  et  qui  vaut  qu'on  le 
pèse  :  surtout,  il  est  l'homme  de  la  légalité  et  le 
faiseur  de  lois. 

L'architrésorier  Lebrun,  très  écouté  au  début,, 
et  qui  plus  qu'homme  au  monde  a  contribué  à 
faire  écarter  les  financiers  véreux  qu'il  connaît 
à  merveille  est,  le  plus  ordinairement,  durant 
l'Empire,  chargé  du  gouvernement  des  provinces 
nouvellement  annexées. 

Les  autres  Grands  dignitaires  paraissent  peu, 
employés  qu'ils  sont  la  plupart  du  temps  au  de- 
hors; mais,  à  toute  heure,  vient  le  Secrétaire 
d'État,  par  qui  passent  tous  les  actes  intéressant 
les  départements  ministériels,  toutes  les  décisions 
que  prend  l'Empereur  motu  proprio,  toutes  les 
signatures.  Tout  ce  qui,  au  Cabinet  particulier,  a 
reçu  sa  forme  définitive,  est  expédié,  enregistré 
et  classé  à  la  Secrétairerie  d'État.  Là,  sont  les 
copistes  en  nombre,  les  gens  à  belle  écriture,  les 
employés  méticuleux  sur  qui  pèserait  la  respon- 
sabilité d'un  retard  ou  d'une  erreur  de  trans- 
mission. 

Avec  un  autre  souverain,  sous  un  autre  régime,, 
le  Secrétaire  d'État  serait  l'homme  le  plus  impor- 
tant de  l'Empire.  Avec  Napoléon,  il  reste  un  pre- 
mier commis,  qui  doit  apporter  de  la  ponctualité,,. 


LE    TRAVAIL  195 

de  Tordre  et  de  l'exactitude,  mais  auquel  on  ne 
demande  ni  de  fournir  des  idées,  ni  même  de 
développer  les  idées  du  Maître,  moins  encore  de 
les  paraphraser  en  discours.  L'institution,  excel- 
lente lorsqu'il  s'agit  de  Napoléon,  est  détestable 
lorsqu'il  s'agit  d'un  autre  que  Napoléon. 

Divers  hommes  ont  occupé  près  de  l'Empereur 
ce  poste  de  confiance  :  un  seul  Ta  rempli,  parce 
qu'il  y  a  porté,  outre  un  dévouement  absolu  et  une 
assiduité  exemplaire,  une  soumission  entière  et 
même  active.  Il  n'avait  point  à  penser  par  lui- 
même,  mais  à  recueillir  les  pensées  de  son 
maître,  et  à  en  tenir  les  actes;  il  y  excellait,  étant 
infatigable,  toujours  dispos,  toujours  attentif.  Dé- 
placé, mis  à  la  tête  de  départements  ministériels, 
il  devait  y  moins  réussir,  parce  qu'il  y  portait 
juste  les  qualités  si  précieuses  à  la  Secrétairerie 
d'État.  Il  eut  l'honneur  d'être  odieux  à  M.  de 
Talleyrand  qui  ne  se  lassait  point  de  lui  lancer 
des  épigrammes.  Une  surtout  est  célèbre  :  «  Il 
n'y  a  qu'un  homme  plus  bête  que  M.  Maret,  disait 
Talleyrand.  —  Qui  donc?  demandait  un  compère. 
—  C'est  M.  le  duc  de  Bassano.  »  Cette  haine 
s'explique  :  Maret  avait  deux  vertus  que  le  prince 
de  Bénevent  ne  pouvait  tolérer  :  le  courage  et  la 
fidélité. 

Le  Secrétaire  d'État  suit  l'Empereur  en  cam- 
pagne, dans  ses  villégiatures,  partout.  A  Paris,  il 
est  logé  tout  près  des  Tuileries,  sur  la  place  du 
Carrousel,  et  à  chaque  instant  il  est  appelé.  C'est 


196       LA  JOURNÉE  DE  LEMPEREUR 

lui  qui  de  beaucoup  a  —  c'est  le  terme  adminis- 
tratif —  la  plus  grosse  signature. 

Après  lui,  le  Grand  juge,  ministre  de  la  Jus- 
tice, ce  petit  Régnier,  ci-devant  avocat  de  Nancy, 
devenu  comte  de  Gronau,  puis  duc  de  Massa,  et 
l'un  des  personnages  les  plus  considérables  de 
l'Empire,  sans  que,  en  vérité,  hormis  sa  partici- 
pation au  18  Brumaire,  on  puisse  découvrir 
ses  mérites  :  du  moins,  a-t-il  de  l'exactitude 
et  le  goût  du  travail.  Il  en  faut  pour  rendre 
bonne  justice  à  cent  trente  départements,  pour 
surveiller  le  personnel  de  plus  de  cinq  cents  tri- 
bunaux de  première  instance  et  de  trente-six 
cours  Impériales,  pour  introduire  sans  secousse 
dans  les  États  annexés  l'usage  du  code  Napoléon, 
pour  ménager  les  intérêts  de  ceux  qui,  en  tout 
lieu,  vivent  de  la  justice,  régler  leurs  privilèges 
et  punir  leurs  empiétements.  Toute  grâce  éma- 
nant de  l'Empereur  est  garantie  par  un  parchemin 
signé  par  l'Empereur.  Toute  nomination,  à  partir 
d'un  certain  grade,  est  signée  par  lui.  Nul  travail 
d'avancement  n'est  approuvé  sans  renseignements 
pris  par  lui.  A  la  Cour  de  cassation,  par  exemple, 
il  s'est  comme  interdit  de  nommer  un  magistrat 
sans  une  présentation  émanée  des  chefs  même  de 
la  Cour.  Qu'on  essaie  d'imaginer  d'après  cela  ce 
que  représente  le  portefeuille  de  la  Justice  ! 

Aux  Relations  extérieures,    tout   le   courrier, 


LE    TRAVAIL  197 

d'où  qu'il  vienne,  passe  aux  mains  de  l'Empereur, 
qui  mène  seul  sa  politique.  Il  cause  les  dépêches 
avec  Talleyrand,  qui  les  cause  à  son  tour  avec  ses 
teinturiers,  les  revoit,  y  rétablit  avec  une  singu- 
lière adresse  les  expressions  caractéristiques  du 
maître  et  les  rapporte  aux  Tuileries.  Avec  les  suc- 
cesseurs de  Talleyrand,  l'effort  de  Napoléon  est 
encore  plus  grand  :  Champagny  comprend  mal, 
Maret  ne  comprend  pas.  Champagny  dénature  la 
pensée.  Maret,  ce  qui  est  pis,  reproduit  littérale- 
ment les  mots.  Talleyrand  était  traître,  Champa- 
gny est  fidèle,  Maret  est  dévoué,  mais  Talleyrand 
comprenait. 

Sans  doute,  le  courrier  des  Relations  extérieures 
était,  il  y  a  quatre-vingts  ans,  d'un  bien  médiocre 
volume  en  comparaison  de  ce  qu'il  est  aujourd'hui. 
Les  postes,  bien  moins  nombreux  et  réduits  en- 
core par  l'état  de  guerre,  les  communications 
bien  moins  fréquentes,  peu  ou  point  d'affaires 
concernant  les  particuliers,  des  consulats  en  très 
petit  nombre,  presque  aucune  navigation.  Mais 
pour  suivre  une  négociation,  comme  il  fallait  plus 
d'attention  et  de  méthode,  lorsque,  de  l'expédition 
d'un  courrier  à  son  retour,  un  grand  mois  s'écou- 
lait, et  que,  durant  ce  mois,  les  événements  mar- 
chant avaient  changé  tout  l'échiquier. 

A  défaut  du  ministre,  l'Empereur,  très  souvent, 
reçoit  une  sorte  de  sous-ministre,  l'un  des  con- 
seillers d'État  de  l'office  des  Relations  extérieures, 
le  garde  des  Archives  du  département,  M.  de  la 


198  LA    JOURNÉE     DE     l'eMTEREUR 

Nautte  d'Hauterive.  D'IIauterivc  a  cette  mission 
particulière  d'éclairer  le  présent  par  le  passé,  de 
maintenir  la  tradition  de  la  politique  française, 
de  découvrir  des  précédents  :  il  est  pour  les 
affaires  étrangères,  avec  plus  d'autorité,  une  res 
ponsabilité  plus  grande  et  plus  d'honneurs,  ce 
qu'est  Barbier  pour  la  religion  catholique.  Comme 
nul  ne  sait  mieux  que  lui,  il  est  propre  au  rôle 
qu'il  joue,  et  même  son  aspect  physique,  sa 
laille  de  cinq  pieds  huit  pouces,  son  visage  ac- 
centué, aux  cheveux  longs,  hérissés  et  durs,  lui 
prête  un  surcroît  d'autorité.  Il  impose  même  à 
l'Empereur. 

Un  jour,  raconte-t-on,  d'ïlauterive  apporte  à 
l'audience  un  rapport  sur  une  personne  du  fau- 
bourg Saint-Germain.  Il  y  a  danger  de  vie,  une 
femme,  plusieurs  enfants.  Il  commence  à  lire. 
L'Empereur  s'anime  et  l'interrompt  :  «  Est-ce  que 
vous  voulez  me  faire  tomber  en  quenouille? 
Qu'est-ce  que  cela  signifie?»  et  il  prend  le  rapport 
des  mains  de  d'ïlauterive,  et  parcourt  son  salon, 
brandissantle  papier  et  répétant:  «En  quenouille! 
en  quenouille!  »  D'Hauterive,  hors  de  lui,  pour- 
suit l'Empereur,  l'atteint,  lui  reprend  le  papier, 
lit  le  rapport  jusqu'au  bout.  Napoléon  apaisé  se 
rapproche,  dit  simplement  :  «  C'est  bon  pour  une 
fois  »  et  adopte  les  conclusions  (1). 

I)  Voilà  la  version  d'Artaud,  lequel,  destitué  jadis  sur  le  rapport 
4c  d'Hauterive,  s'est  fait  plus  tard  son  biographe  et  a  eu  en  mains 
sei  papiers,  mais,  il  et'.,  sur  le  même  incident,  une  version  qui,  si 


LE    TRAVAIL  199 

De  même  dans  l'affaire  de  Gérard  de  Rayneval, 
de  même  dans  la  question  des  privilèges  des  am- 
bassadeurs étrangers,  d'Hauterive,  en  vieux  san- 
glier, fait  tête,  maintient  ses  idées  et  Napoléon, 
convaincu,  finit  par  y  acquiescer.  Il  n'est  point 
le  seul  qui  donne  ainsi  des  bourrades  à  l'Empe- 
reur. Decrès,  le  ministre  de  la  Marine,  en  est 
coutumier;  et,  qui  fait  les  excuses?  Napoléon  : 
«  Je  suis  fâché,  écrit-il,  que  vous  vous  soyez  mis 
en  colère  contre  moi;  mais  enfin,  une  fois  la 
colère  passée,  il  n'en  reste  plus  rien;  j'espère 
donc  que  vous  ne  m'en  gardez  pas  de  ran- 
cune. »  Nul  doute  donc  que  dans  ce  travail  tête  à 
tête,  ceux  qui,  franchement,  résistent  et  soutien- 
nent leur  dire  ne  sont  point  les  plus  mal  venus, 


elle  laisse  intacte  l'attitude  de  l'Empereur,  engage  singulièrement 
la  responsabilité  de  d'Hauterive.  Suivant  M.  le  baron  Pasquier,  qui 
était  à  même  d'être  bien  informé,  ce  rapport  n'était  nullement  sur 
une  personne  du  faubourg  Saint- Germain,  mais  sur  la  question  de 
savoir  si,  dans  la  négociation  engagée  par  Ouvrard,  avec  les  Anglais, 
Talleyrand  était  de  complicité  avec  Fouché.  Or,  d'Hauterive,  qui  devait 
tout  à  Talleyrand  el  qui  était  son  serviteur  bien  plus  que  celui  de 
Napoléon,  avait  entièrement  innocenté  son  ancien  chef,  bien  qu'il  sût, 
personnellement,  à  n'en  pas  douter,  que  le  prince  de  Bénévent  avait 
connu  par  le  menu  tout  le  détail  de  l'intrigue,  en  admettant  même 
que  ce  ne  fût  point  lui  qui  l'eût  dirigée.  Sur  la  lecture  de  ce 
rapport  mensonger,  Napoléon  aurait  arraché  des  mains  le  papier 
que  d'Hauterive  aurait  repris  et  dont  il  aurait  achevé  froidement  la 
lecture.  Ne  peut-on  pas  dire  que  l'instinct  servait  ici  merveilleuse- 
ment l'Empereur,  lorsque,  au  premier  coup,  il  percevait,  quoique 
confusément,  la  trahison,  et  ne  peut-on  ajouter  que,  en  se  laissant 
convaincre  par  le  théoricien  des  Relations  extérieures,  l'homme  in- 
tègre, dont  l'intégrité,  par  ce  témoignage,  se  trouve  étrangement 
atteinte,  il  fournit  une  preuve  irrécusable  qu'il  est  susceptible  do 
^prendre  des  conseils. 


200  LA    JOURNÉE    DE    l'eHTEREUR 

que  la  liberté  de  discussion  est  entière  et  que, 
loin  de  s'offenser  des  critiques,  même  violentes, 
l'Empereur  cède  aux  arguments  et  ne  s'entête 
point. 

Pour  les  Relations  extérieures,  ce  n'est  pas  tout 
que  le  ministre  ou  les  directeurs,  les  agents,  allant 
et  revenant,  sont  reçus  et  interrogés  :  lorsqu'ils 
résident  près  de  souverains  qui  tiennent  à  la 
famille  de  Napoléon,  ils  rendent,  des  faits  per- 
sonnels et  de  la  chronique  de  leur  Cour,  un 
compte  particulier,  et  leur  correspondance,  en 
ce  cas,  passe  par  le  Grand-maréchal  qui  a,  sur 
ces  questions,  la  confiance  entière  de  l'Empereur. 
Duroc,  au  reste,  est  de  toutes  les  heures  et  ne 
peut  un  instant  se  délasser  ni  quitter  le  harnais. 
A  tout  moment,  l'Empereur  le  fait  demander, 
car,  en  dehors  de  la  direction  de  la  Maison,  c'est 
à  lui  qu'incombent  le  travail  des  Bienfaits  de 
l'Empereur,  une  partie  du  travail  de  la  Garde 
impériale,  un  travail  de  police,  sans  compter  les 
missions  de  toute  nature  qui  lui  sont  confiées. 

Le  ministre  de  l'Intérieur,  outre  les  attribu- 
tions qui  sont  restées  rattachées  à  son  départe- 
ment, et  l'énorme  charge  de  la  conscription  dont 
tous  les  détails  passent  sous  les  yeux  de  Napoléon, 
a,  au  début,  les  Cultes,  l'Instruction  publique,  le 
Commerce  et  les  Travaux  publics,  mais  il  est 
secondé  par  des  Directeurs  généraux,  qui  tous 
travaillent  directement  avec  l'Empereur.  Ainsi, 


LE     TRAVAIL  201 

Napoléon  travaille  avec  le  directeur  général  des 
Ponts  el  Chaussées;  avec  le  directeur  (puis  mi- 
nistre) des  Cultes;  avec  le  directeur  de  l'Instruc- 
tion publique,  plus  tard  grand-maître  de  l'Univer- 
sité; avec  le  directeur  de  l'Administration  des 
Communes;  avec  le  directeur  des  Mines;  avec  le 
directeur  de  1  Imprimerie  et  de  la  Librairie.  Sur 
chaque  matière  on  pourrait,  rien  que  de  sa  cor- 
respondance et  de  ses  décrets,  tirer  un  traité 
professionnel,  et  son  histoire  ne  sera  étudiable 
que  lorsque  l'on  aura  établi  ce  qu'il  a  su  faire  en 
chacune  de  ces  branches  d'administration. 

Des  Finances,  il  ne  se  contente  pas  d'inter- 
roger,—  et  avec  quel  détail!  —  les  deux  Ministres, 
il  voit  le  Directeur  général  de  l'Enregistrement, 
celui  des  Droits  réunis,  celui  de  la  Caisse  d'amor- 
tissement, celui  des  Forêts,  celui  des  Douanes. 
Pour  le  Directeur  général  des  Postes,  Lavalette, 
son  ancien  aide  de  camp,  il  le  reçoit  tous  les 
jours  :  les  postes,  ce  sont  les  transports,  ce  sont 
les  nouvelles,  ce  sont  les  secrets  des  particuliers 
et  des  gouvernements,  c'est  le  cabinet  noir,  ce 
fameux  cabinet  noir  que  toute  opposition  flétrit 
et  que  tout  pouvoir  utilise. 

Est-ce  tout?  Non  pas!  Il  y  a  les  deux  ministres 
de  la  Guerre  (Guerre  et  Administration  de  la 
Guerre)  avec  leurs  sous-ordres  et  le  directeur 
général  de  la  Conscription,  il  y  a  le  ministre  de 


202  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

la  Marine,  le  ministre  de  la  Police  générale  et  les 
quatre  conseillers  d'État  qui  le  secondent,  le 
ministre  des  Manufactures  et  du  Commerce,  les 
deux  ministres  du  royaume  d'Italie  en  résidence 
à  Paris,  le  secrétaire  d'État  du  grand-duché  de 
Berg,  le  Major  général,  les  aides  de  camp  chargés 
du  travail  de  la  Garde;  et  tous,  tous  sans  excep- 
tion, sont  appelés  par  l'Empereur,  tous  lui  pré- 
sentent leurs  rapports,  et  tous  ces  rapports,  il  les 
lit,  il  les  discute,  il  les  raisonne,  et,  en  connais- 
sance de  cause,  il  en  adopte  ou  en  rejette  les  con- 
clusions. 

Il  y  a  le  Grand-Chancelier  de  la  Légion  d'hon- 
neur, avec  les  Maisons  Napoléon,  les  dotations, 
les  nominations  et  le  reste;  il  y  a  le  Grand- 
Chancelier  de  la  Réunion;  le  Grand-Chancelier 
de  la  Couronne  de  Fer,  même  le  Grand- Chan- 
celier de  l'Ordre  des  Trois-Toisons;  —  il  y  a  les 
Écoles  militaires;  — il  y  a  l'Inspecteur  général  de 
la  Gendarmerie  et  les  Inspecteurs  généraux  de 
l'Artillerie  et  du  Génie;  —  il  y  a  le  Gouvernement 
général  de  l'Illyric  qui  fait  un  royaume  à  part;  — 
il  y  a  Paris  avec  ses  magistrats  spéciaux,  Pré- 
fet de  la  Seine  et  Préfet  de  police,  et  ses  chefs 
militaires;  —  il  y  a  la  Banque  de  France  qu'il  a 
fondée  et  sur  qui  son  attention  est  toujours  en 
éveil. 

Et  puis,  après  ceux-ci,  les  habitués  de  son 
lever,  les  coutumiers  de  son  audience,  il  y  a  les 


LE    TRAVAIL  203 

Missi  dominiez  de  tous  ordres,  officiers  d'ordon- 
nance de  l'Empereur  ou  du  Major  général,  séna- 
teurs, conseillers  d'Etat,  auditeurs;  et  les  préfets, 
et  les  magistrats,  et  les  maires,  et  les  présidents 
de  Collèges  électoraux  et  les  aides  de  camp  ou 
les  officiers  d'ordonnance,  dépêchés  par  les  chefs 
des  armées,  —  ces  armées  dispersées,  à  des  mo- 
ments, des  frontières  de  Russie  aux  Colonnes 
d'Hercule!  Et  à  tous,  audience  :  ils  n'ont  point  à 
solliciter.  C'est  aux  Tuileries,  à  franc  étrier, 
qu'ils  arrivent  porter  leurs  dépêches  et  devant 
eux,  tout  bottés,  tout  crottés,  couverts  d'une 
boue  d'une  semaine,  môme  les  jours  des  céré- 
monies les  plus  solennelles,  les  portes  de  l'ar- 
rière-cabinet  s'ouvrent  tout  de  suite.  Et  après 
avoir  pris  les  lettres  dont  ils  sont  porteurs, 
l'Empereur  les  interroge,  se  fait  tout  expliquer, 
n'admet  point  une  réticence,  arrache  d'eux  la 
■vérité. 

Mais  le  temps!  où,  comment  le  trouve-t-il?  Il 
lui  en  reste.  Il  lui  en  reste  pour  se  faire  journa- 
liste et,  au  moindre  incident  qui  se  produit  en 
Angleterre,  à  la  moindre  attaque  contre  la  France 
des  journaux  anglais,  il  riposte  par  ces  longs  ar- 
ticles du  Moniteur  qui  manquent  à  toutes  les 
collections  de  ses  œuvres  et  sont  entre  les  pages 
les  plus  vives  qu'il  ait  écrites.  Il  lui  en  reste  pour 
lire  les  traductions  que  lui  apporte  Mounier,  les 
traductions  de  tous  les  livres,  de  toutes  les  bro- 


204  LA    JOURNÉE    DE     L'EMPEREUR 

chures,  de  tous  les  articles  qui  se  publient  dans 
toute  l'Europe.  Il  lui  en  reste  pour  écouter  des 
solliciteurs  qui  viennent  l'entretenir  de  leurs  af- 
faires privées,  de  leurs  dettes  et  de  leurs  ambi- 
tions, de  leurs  enfants  et  de  leurs  parents. 

A  ces  affaires  privées  il  s'intéresse  ;  il  s'y 
délasse,  il  aime  qu'on  lui  en  parle.  Comme  s'il 
n'avait  pas  assez  à  faire,  et  qu'il  trouve  que  l'on 
ne  s'adresse  point  assez  à  lui,  il  veut  que  deux 
auditeurs  de  son  Conseil  d'État  se  tiennent  en 
permanence,  de  dix  heures  à  midi,  dans  la  salle 
des  Maréchaux  pour  recevoir  toutes  les  pétitions 
qu'on  voudra  présenter.  Bien  mieux,  il  se  mêle 
de  mariages  :  il  fait  dresser  une  liste  des  héri- 
tières qui  sont  à  marier.  Il  souhaiterait  les  attirer 
à  sa  cour,  les  unir  à  ses  officiers;  il  fait  venir  les 
pères,  témoin  M.  d'Àligre  auquel  il  offre  Caulain- 
court  pour  sa  fille,  auquel  il  prodigue  toutes  ses 
grâces  pour  oblenir  un  consentement,  qui  refuse 
très  net  et  ne  s'en  trouve  pas  plus  mal. 

Si  le  mariage  que  l'Empereur  a  désiré  vient  à  se 
conclure,  point  de  bornes  à  sa  générosité.  On  en 
aurait  mille  exemples.  Quant  à  la  contrainte,  une 
seule  espèce  pour  répondre  à  une  récente  allé- 
gation  (1). 

Napoléon,    affirme   un   écrivain,   a   contraint 


(t)  Histoire  des  Émigrés  par  M.  Forxeron,  III,  282.  Je  ne  me 
serais  point  attardé  à  montrer  par  un  exemple  la  foi  qu'il  convient 
de  prêter  à  cet  ouvrage,  si  je  ne  l'avais  vu  tout  récemment  citer, 
comme  une  source,  dans  un  livre  récent. 


LE     TRAVAIL  205 

M.  le  comte  de  La  Rochefoucauld  à  donner  sa 
I  fille  Adèle  au  comte  Aldobrandini,  âgé  de  qaa- 
'  rante-huit  ans;  le  père  et  la  fille  ont  cherché  à  f 
fuir,  ils  ont  enfin  dû  ',éder.  «  On  verra  la  pauvre 
enfant  résister  à  son  filière  belle-sœur  (Pauline), 
rétablir  l'honneur  des  Borghèse  par  sa  dignité  et 
sa  vertu,  et  sauver  leur  fortune  compromise  par  ' 
une  habile  administration  de  soixante  années.  » 
Or,  le  Prince  Aldobrandini  Borghèse  était  né  à 
Rome  an  1777  :  il  avait  donc  trente-deux  ans 
en  1809.  M.  Alexandre  do  La  Rochefoucauld, 
qui,  pour  avoir  épousé  une  cousine  des  Beau- 
harnais,  avait  été  fait  préfet  de  Seine-et-Marne 
en  1800,  ministre  en  Saxe  en  1801,  ambassadeur 
à  Vienne  en  1805,  ambassadeur  en  Hollande  en 
1808,  comte  de  l'Empire  en  1809,  n'avait  abso- 
lument aucune  fortune.  Ses  lettres  aux  ministres 
le  prouvent.  Sa  femme,  dame  d'honneur  de  l'Im- 
pératrice, à  30  000  francs  par  an,  sollicitait 
comme  son  mari  et,  comme  lui,  recevait  cons- 
tamment. Point  d'intrigues  qu'ils  n'aient  mises 
en  jeu  pour  ce  mariage,  où  ils  ne  donnèrent 
aucune  dot  à  leur  fille,  tandis  que  le  futur  ap- 
portait 100  000  livres  de  rentes.  Ce  fut  Napoléon 
qui  dota  M110  Françoise-Constance  de  La  Roche- 
foucauld «  du  palais  ci-devant  appartenant  à  Son 
Altesse  Impériale  la  Princesse  Élisa,  situé,  7,  rue 
de  la  Chaise  et  13,  rue  de  Grenelle,  acquis  par 
Sa  Majesté  le  3  avril  1808,  ensemble  son  mobi- 
lier, estimés  800  000  ».  La  Princesse  Aldobran- 


206       LA  JOURNÉE  DE  i/eMTEREUR 

dini,  nommée  dame  du  palais  de  l'Impératrice 
Marie-Louise  en  même  temps  que  son  mari  était 
nommé  premier  écuyer,  ne  paraissait  point,  dans 
le  voyage  de  Cherbourg,  avoir  subi  quelque  con- 
trainte. Il  est  vrai  que,  en  1814,  elle  s'empressa 
d'affirmer,  par  sa  présence  au  bal  donné  par  Blii- 
cher  dans  le  palais  de  Saint-Cloud,  que  les  bien- 
faits de  Y  Usurpateur  n'étaient  point  de  ceux  dont 
une  personne  de  sa  naissance  peut  garder  quelque 
souvenir. 

Un  divertissement,  les  mariages;  mais  il  trou- 
vait le  temps  de  les  bien  faire  et,  comme  on  voit, 
il  y  mettait  du  sien.  Mais  il  trouvait  aussi  le  temps 
de  présider  son  Conseil  d'État  et  c'était  plus 
long.  Le  Conseil  d'État  siégeant  aux  Tuile- 
ries, l'Empereur,  pour  y  aller,  passait  par  les 
Grands  appartements.  Suivi  du  chambellan  de 
jour  et  de  l'aide  de  camp  de  service,  il  traversait 
la  salle  des  Maréchaux  et  la  salle  des  Gardes,, 
descendait  le  grand  escalier  du  pavillon  cen- 
tral et  remontait  un  escalier  droit  et  très  large 
qu'encadraient  )es  figures  du  Silence  et  de  la 
Méditation,  les  statues  de  Daguesseau  et  de 
L'Hôpital. 

La  salle,  très  vaste,  décorée  de  pilastres  et  de 
colonnes  en  stuc  jaune  de  Sienne,  avait  pour 
plafond  le  grand  tableau  de  Gérard  :  la  Bataille 
d'Austerlitz.  A  gauche,  les  fenêtres  ouvraient  sur 
la  Chapelle,  à  droite  sur  le  Carrousel.  Au  fond  de 


LE    TRAVAIL  2GT 

Ja  galerie,  sur  une  estrade  élevée  de  deux  mar- 
ches, trois  bureaux  :  celui  de  l'Empereur  au 
milieu,  PArchichancelier  à  droite,  FArchitréso- 
rier  à  gauche.  Le  long  des  fenêtres,  de  petites 
tables  pour  les  Conseillers  d'État;  à  l'autre  extré- 
mité de  la  galerie,  vers  la  porte  d'entrée,  les  bu- 
reaux des  maîtres  des  requêtes;  dans  les  fenêtres, 
les  tables  des  auditeurs. 

Napoléon,  si  assidu  pendant  le  Consulat  qu'il 
venait  au  Conseil  d'Etat  tous  les  jours  pour  ainsi 
dire,  présidait  encore  chaque  semaine,  en  1809, 
deux  séances  sur  trois.  La  séance  ouvrait  à  midi 
et  demi  ;  l'Empereur  arrivait  d'ordinaire  vers  une 
heure  et  demie,  consultait  l'ordre  du  jour  im- 
primé, déposé  sur  son  bureau  avec  la  distribution 
réglementaire  (parfois  avec  une  distribution  spé- 
ciale, comme  lorsque  d'Hauterive  y  mettait  son 
mémoire  sur  les  privilèges  des  ambassadeurs  im- 
primé pour  l'Empereur  seul) ,  appelait  l'affaire  qui 
l'intéressait  et  engageait  la  discussion. 

Cette  discussion  était  pleine,  entière  et  libre. 
«  Au  Conseil  d'État,  dit  un  témoin,  loin  d'être 
absolu  dans  la  discussion,  Napoléon  avait  établi 
une  liberté  qui  allait  jusqu'à  la  contradiction, 
qu'il  provoquait  lui-même  pour  connaître  tout  ce 
qu'on  pouvait  opposer  à  ses  vues.  » 

Ce  n'était  pas  qu'il  ne  s'échauffât  :  dans  la  dis- 
cussion au  sujet  de  la  banque  de  Saint-Georges, 
où  Corvetto  est  rapporteur,  il  se  laisse  aller  à  lui 
dire  :  a  Mais,  Monsieur,  vous  êtes  donc,  en  cette 


208  LA    JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

question, l'avocat  de  tout  le  monde?»  Corvetto  se 
blesse,  il  se  promet  de  ne  point  aller,  le  dimanche 
suivant,  à  la  réception.  Regnaud  de  Saint-Jean 
d'Angély  vient  le  chercher.  N'importe  :  il  boudera, 
il  se  perdra  dans  la  foule  ;  mais  dès  que  l'Empereur 
aperçoit  Corvetto,  il  pique  sur  lui  et  avec  son  sou- 
rire le  plus  doux,  il  lui  dit  :  «  Je  suis  bien  aise  de 
vous  voir  ici,  monsieur  Corvetto,  pour  vous  dire 
que  j'ai  été  très  content  de  vous  à  la  séance 
de  mercredi;  c'est  comme  cela  que  je  demande 
qu'on  s'explique  au  Conseil  quand  je  demande 
son  avis  ». 

Ce  n'étaient  pas  seulement,  des  conseillers 
d'État,  les  grands,  ceux  du  Consulat,  ceux  qui 
avec  lui  avaient  travaillé  au  Code  civil,  au  Code 
de  procédure,  au  Code  de  commerce,  au  Code 
pénal,  au  Code  d'instruction  criminelle,  établi 
l'administration  de  l'État  telle  qu'elle  subsiste, 
coulé  cette  œuvre  d'airain  qui  a  résisté  à  un 
siècle  de  durée  et  qu'ont  battue  en  vain  sept 
révolutions;  ce  n'étaient  pas  seulement  Tronchet 
et  Portalis,  auxquels  il  élevait  des  statues  dans  la 
salle  même  du  Conseil  d'État,  Merlin,  Treilhard, 
Ségur,  Real,  Fourcroy,  d'Hauterive,  Defermon, 
Boulay,  les  ouvriers  de  la  première  heure; 
c'étaient  les  nouveaux  et  les  jeunes  qu'il  encou- 
rageait à  la  liberté  de  parole  et  à  l'indépendance 
de  pensée  par  un  de  ces  mots  simplement  pro- 
noncés qui  mettaient  tout  de  suite  la  récom- 
pense près  du  devoir  accompli. 


LES  COURRIERS 


(page  203) 
14 


LE     TRAVAIL  211 

Ainsi  voici  un  auditeur  qui  présente,  sur  les 
p  dders  de  Hollande,  un  rapport  en  contradiction 
pleine  avec  l'avis  des  ministres,  et  l'Empereur 
clôt  la  séance  en  disant  -  «  Je  suis  de  l'avis  de 
31.  le  maître  des  requêtes,  rapporteur.  »  Un  autre 
auditeur  est  chargé  de  débrouiller  les  comptes  de 
Junot  en  Portugal.  Les  ministres  de  la  Guerre, 
des  Finances  et  du  Trésor,  pour  ne  point  se 
mettre  mal  avec  le  premier  aide  de  camp  et  l'ami 
de  l'Empereur,  ont  fait  des  rapports  évasifs. 
L'auditeur  ne  ménage  rien  et  pousse  à  fond; 
mais,  ayant  remis  son  travail,  il  est  un  peu  in- 
quiet. C'est  l'Empereur  qui  se  charge  de  le  ras- 
surer :  «  Monsieur  l'auditeur,  lui  dit-il,  quand  un 
écolier  de  mon  Conseil  d'État  me  dit  ce  que  je 
n'ai  pu  obtenir  de  trois  de  mes  ministres,  il  mé- 
rite que  je  ne  le  perde  pas  de  vue  »,  et  en  moins 
d'un  an  il  le  fait  préfet,  baron  de  l'Empire  et 
membre  de  la  Légion.  Aussi  quel  empressement 
de  la  part  de  ces  jeunes  gens  pour  obtenir  d'assis- 
ter aux  séances  de  l'Empereur.  M.  Victor  de  Bro- 
glie,  qui  devait  émettre  plus  tard  d'autres  juge- 
ments, écrivait  en  1810  à  un  de  ses  collègues  : 
«  Il  faudra  ne  pas  perdre  un  moment  pour  de- 
mander pour  le  trimestre  prochain  le  droit  d'as- 
sister aux  séances  de  l'Empereur;  nous  sommes 
huit  qui  l'avons  obtenu,  et  vous  l'avez  dix  fois 
mérité;  mais  il  faut  se  presser,  car  vous  sentez 
qu'avec  le  nombre  actuel,  cela  va  devenir  terri- 
blement difficile...  » 


212  LA    JOURNÉE    DE     L'EMPEREUR 

Pour  l'Empereur,  le  Conseil  d'Etat  était  sa 
censée  en  délibération,  comme  ses  ministres  étaient 
sa  pensée  en  exécution.  Les  jeunes  hommes  qui 
l'avaient  entendu  penser  et  qui  avaient  entendu 
délibérer  sa  pensée,  étaient  seuls  aptes,  selon  luiT 
à  la  mettre  à  exécution,  et  c'est  pourquoi  le  Con- 
seil était  en  même  temps  la  haute  école  d'admi- 
nistration d'où  il  comptait  tirer  tous  ses  agents 
élevés  dans  les  carrières  civiles.  De  là,  le  nombre 
sans  cesse  accru  des  auditeurs.  Cela  gênait  bien 
quelques  anciens,  M.  Victor  de  Broglie  par 
exemple,  qui  écrivait  à  un  de  ses  amis  :  «  Venez 
et  vous  verrez  beau  jeu  :  trois  cents  auditeurs  de 
toutes  les  figures,  de  tous  les  âges,  de  toutes  les 
tailles  ;  il  y  en  a  partout,  à  la  poste,  à  la  donanne, 
à  la  loterie,  à  la  préfecture  de  police;  les  sec- 
tions sont  renouvellées  totalement  et  il  n'y  a  plus 
de  salut  pour  nous  qu'aux  ponts  et  chaussées.  ïl 
n'y  a  plus  moyen  d'être  tolérablement  ailleurs...  » 
Mais  ce  groupement  par  coteries,  où  les  ci-devant 
nobles  se  fussent  renfermés,  si  on  les  eût  laissé 
faire,  n'était  pas  du  goût  de  l'Empereur.  Il  vou- 
lait brasser  ensemble  ces  éléments  divers,  d'ori- 
gine différente,  d'opinions  dissemblables,  pour 
en  faire  un  corps  imbu  de  son  esprit,  d'où, 
suivant  les  aptitudes,  il  pût  tirer  des  préfets  ou 
des  diplomates,  des  intendants,  des  magistrats, 
des  secrétaires  particuliers,  des  inspecteurs  de 
tous  ordres.  Aussi  n'y  ménageait-il  pas  son  temps. 
«  J'ai  assisté,  dit  un  auditeur  dont  le  témoignage 


LE    TRAVAIL  213 

s'ajoute  à  ceux  de  MM.  de  Barante,  de  Barthé- 
lémy, deBroglie;  j'ai  assisté  à  des  séances  du 
Conseil  d'État  présidées  pendant  sept  heures 
consécutives  par  l'Empereur.  Son  influence  sti- 
mulante, la  prodigieuse  pénétration  de  son  esprit 
analytique,  la  lucidité  avec  laquelle  il  résumait 
les  questions  les  plus  compliquées,  le  soin  qu'il 
apportait,  non  pas  même  à  supporter,  mais  à 
provoquer  la  contradiction,  l'art  d'augmenter  le 
dévouement  par  une  familiarité  qui  savait  traiter 
à  propos  ses  inférieurs  comme  des  égaux,  pro- 
duisaient un  entraînement  égal  à  celui  qu'il  exer- 
çait sur  l'armée.  On  s'épuisait  de  travail  comme 
on  mourait  sur  le  champ  de  bataille.  Tous  ceux 
qui  l'approchaient  étaient  sous  le  prestige  de  la 
soumission  volontaire.  Il  n'y  a  pas  d'imputation 
plus  calomnieuse  que  celle  qu'il  dominait  par  la 
crainte;  comme  César,  son  pouvoir  sur  les 
hommes  était  celui  de  la  séduction.  » 

Voilà  un  témoin  :  il  porte  ce  discrédit  d'être 
demeuré  fidèle  à  l'Empereur,  de  n'avoir  rien  solli- 
cité des  ennemis  de  la  France,  ni  rien  accepté  des 
rois  contre  qui  son  patriotisme  se  révoltait.  Il  a 
moins  de  chance  sans  doute  d'être  cru  que  M.  le 
baron  Pasquier,  dont  il  faut  pourtant  enregistrer 
l'assertion.  M.  Pasquier  dit  que,  à  partir  de  1808, 
l'Empereur  ne  venait  presque  au  Conseil  d'État  que 
pour  pérorer,  pour  imposer  ses  volontés  comme 
des  lois  et  qu'il  ne  tolérait  plus  alors  la  moindre 


214  LA     JOURNÉE    DE    L'EMPEREUft 

liberté  de  discussion.  Que  l'Empereur  éprouvât,  h 
certains  jours,  un  besoin  de  s'épancher,  de  faire 
connaître  certains  de  ses  desseins  politiques  à 
ceux  qui  étaient  appelés  à  en  être  les  exécu- 
teurs, cela  n'est  point  pour  étonner.  Mais  qu'i! 
ne  supportât  point  la  contradiction,  cela  est  faux 
Ses  contradicteurs,  il  les  traitait  si  mal  que  Ber- 
lier  par  exemple  que,  au  Conseil  d'Etat,  il  trouva 
constamment  en  opposition  loyale  avec  ses  pro- 
jets, fut  fait  par  lui  conseiller  d'État  à  vie,  comte 
de  l'Empire  avec  20  000  francs  de  dotation,  reçut 
de  lui  la  présidence  du  Conseil  des  Prises  et  fut 
gratifié  en  une  seule  fois  de  60  000  francs.  On  dit 
qu'il  ne  mettait  plus  aux  voix  les  décisions,  et 
Mole,  Mollien,  Gaudin,  Champagny  rapportent 
quantité  de  délibérations  prises  par  le  Conseil, 
l'Empereur  y  siégeant  :  pour  qu'il  y  ait  eu  délibé- 
ration et  décision,  il  faut  bien  que  les  voix  aient 
été  comptées. 

Sans  doute,  les  nouveaux  venus,  ceux  que 
leur  nom  et  le  souvenir  d'ancêtres ,  souvent 
hypothétiques,  avaient  seuls  fait  entrer  au 
Conseil,  ceux  encore  qui  y  avaient  été  agrégés  à 
la  suite  de  l'annexion  à  l'Empire  de  leur  pays 
d'origine,  devaient  y  porter  une  voix  moins  libre, 
étant  de  naissance  et  d'éducation  des  courtisans; 
mais  l'esprit  de  la  Révolution,  en  ce  qu'il  a  de 
généreux,  de  noble  et  de  fier,  avait  là  ses  défen- 
seurs naturels,  des  patriotes  qui  siégeant  à  la 
Convention  nationale,  n'avaient  hésité  devant  au- 


LE    TRAVAIL  215 

cune  des  responsabilités  terribles  qu'ils  encou- 
raient et  avaient  sauvé  la  Nation  des  convoitises 
de  l'Europe  et  de  la  servitude.  Ceux-là  étaient 
hommes  à  parler  clair.  C'étaient  eux  que  de  pré«r 
férence  et  tout  naturellement,  —  car  eux  seuls  sa- 
vaient, —  Napoléon  se  plaisait  à  interroger,  et 
lorsque  Boulay,  Berlier,  Real,  Regnaud,  Defer- 
mon,  Jollivet,  Thibaudeau,  Mathieu  Dumas 
avaient  parlé,  lorsque  ces  admirables  directeurs 
généraux,  tous  conseillers  d'État,  Duchatel, 
Français,  Bérenger,  Pelet,  Merlin,  Bergon,  Lau- 
mond  avaient  donné  leur  avis,  quelle  lumière 
eussent  apportée  les  autres,  ceux  dont  la  vanité 
n'a  d'égale  que  leur  incapacité,  qui  tiennent  que 
Bonaparte  est  fort  honoré  de  les  avoir  dans  ses 
Conseils  et  qui  n'attendent  qu'une  occasion  pour 
le  trahir.  Entre  leur  témoignage  intéressé  et  celui 
des  hommes  qui  sont  demeurés  fidèles  à  la  France 
qu'incarnait  l'Empereur,  on  peut  choisir. 

Les  heures  avaient  beau  sonner  à  l'horloge  des 
Tuileries,  la  séance  continuait.  L'Empereur  ne 
sentait  point  le  besoin  de  manger  et  le  repos  pour 
lui  c'était  de  passer  d'un  travail  à  un  autre.  Pen- 
dant les  discussions,  souvent  il  regardait  l'ora- 
teur avec  sa  petite  lorgnette,  parfois  il  écrivait 
machinalement  sur  le  papier  placé  devant  lui,  ré- 
pétant indéfiniment  la  même  phrase.  Un  de  ces 
papiers  porte  huit  fois  ces  mots  :  «  Vous  êtes  tous 
des  brigands y  »  un  autre  dix  fois  :  «  Mon  Dieu, 


21G       LA  JOURNÉE  DE  i/EMPEREUR 

que  je  vous  aime.  »  Ou  bien  il  zébrait  de  coups 
de  canif  l'extrémité  des  bras  de  son  fauteuil.  La 
grande  distraction,  c'était  le  tabac.  Prenant  de 
larges  prises,  qu'il  approchait  de  son  nez  et  fai- 
sait ensuite,  après  les  avoir  senties,  tomber  à 
terre,  il  avait  vite  épuisé  sa  tabatière.  C'était 
affaire  alors  au  chambellan,  qui  avait  dû  se  mu- 
nir de  trois  ou  quatre  boîtes,  d'en  substituer  une 
pleine  à  celle  qui  était  vidée.  Mais  cela  ne  contei> 
tait  pas  Napoléon:  dès  qu'il  voyait  ou  qu'il  enten 
dait  un  conseiller  ouvrir  sa  tabatière,  il  faisait  signe 
à  un  huissier  qui  allait  chercher  la  boîte  et  la  lui 
apportait.  Il  y  prenait  deux  ou  trois  prises,  puis, 
sans  penser,  très  souvent,  il  jetait  la  tabatière 
dans  le  tiroir  ouvert  de  son  bureau,  qu'il  repous- 
sait à  la  fin  de  la  séance  et  auquel  il  donnait  uu 
tour  de  clef.  La  tabatière  était  alors  à  jamais  per- 
due :  aussi  les  conseillers  avaient-ils  ce  qu'ils 
appelaient  leurs  boîtes  du  Conseil,  des  boîtes  en 
carton  d'une  quinzaine  de  sous. 

Dans  son  cabinet  ou  au  Conseil,  Napoléon  sem- 
blait prendre  à  tâche  de  justifier  ce  mot  qu'il 
avait  dit  :  «  Je  ne  connais  pas  chez  moi  la  limite 
du  travail  »,  et,  tout  naturellement,  il  pensait 
que  ses  collaborateurs  étaient  construits  comme 
lui.  Un  jour,  cherchant,  devant  un  de  ses  mi- 
nistres, dans  son  cabinet  intérieur,  quelques 
notes  sur  la  petite  table  destinée  à  son  secré- 
taire, il  trouva  et  lut  à  haute  voix  ce  commence- 


LE    TRAVAIL  217 

ment  de  lettre  :  «  Depuis  trente-six  heures,  je 
n'ai  pu  m'écarter  du  cabinet  de...  »  —  le  billet 
était  destiné  par  le  secrétaire  à  sa  femme  qui 
habitait  près  des  Tuileries  :  —  «  Vous  voyez,  dit 
Napoléon,  qu'il  trouve  encore  le  temps  d'écrire 
des  douceurs,  et  il  se  plaint  !  » 

On  sait  l'histoire  de  Daru,  «  un  bœuf  pour  le 
travail  »  a  dit  l'Empereur,  s'endormant  sur  ses 
papiers  à  une  séance  de  nuit,  dans  F  arrière- 
cabinet,  Napoléon  le  réveillant,  tenté  de  le  bous- 
culer et  Daru  avouant  qu'il  a  déjà  passé  trois 
nuits  au  travail. 

On  a  prêté  ce  mot  à  l'Empereur  :  «  Un  homme 
que  je  fais  ministre  ne  doit  plus  pouvoir  pisser 
au  bout  de  quatre  ans  »  et  on  l'a  cité  comme 
une  preuve  de  sécheresse  de  cœur.  En  fait, 
les  ministres  résistaient  fort  bien  à  cette  vie  : 
à  la  Justice,  de  1802  à  1813,  un  seul  mi- 
nistre, Régnier;  à  la  Guerre,  de  1800  à  1807, 
Berthier,  de  1807  à  1814,  Clarke;  à  l'Administra 
tion  de  la  Guerre,  de  1802  à  1810,  Dejean;  à  la 
Marine,  de  1801  à  1814,  Decrès;  aux  Finances, 
de  1799  à  1814,  Gaudin;  au  Trésor  Public,  de 
1801  à  1806,  Barbé-Marbois;  de  1806  à  1814, 
Mollien.  A  l'Intérieur  et  aux  Relations  exté- 
rieures, les  titulaires  changent  un  peu  plus  sou- 
vent; mais  à  l'Intérieur,  ce  n'est  pas  que  les  mi- 
nistres, sauf  Crétet,  soient  épuisés  de  travail, 
c'est  parce  qu'ils  sont  insuffisants.  De  même, 
après  Talleyrand,  aux  Affaires  Étrangères.  Nul 


218  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

souverain  au  contraire,  nul  souverain  absolu, 
gouvernant  par  lui-même,  n'étant  point  un  mi- 
neur aux  mains  d'un  premier  ministre,  n'a  aussi 
bien  compris  et  appliqué  la  stabilité  ministé- 
rielle. S'il  exigeait  que  ses  serviteurs  fussent 
laborieux,  il  ne  semble  point,  en  vérité,  que  l'ex- 
cès de  travail  ait  nui  à  leur  santé,  car  la  plupart 
ont  vécu  assez  pour  voir  l'effondrement  de  la 
Monarchie  bourbonienne  et  cette  première  re- 
vanche du  peuple  se  reprenant  à  l'Empereur,  les 
trois  jours  de  Juillet. 

Du  travail,  c'est  lui  qui  prend  la  plus  forte 
dose;  lui  seul  embrasse  tout;  lui  seul,  en  ce 
creuset  de  son  cerveau,  mélange  et  cuit  toutes 
ces  matières  apportées  de  partout;  lui  seul,  cet 
immense  mangeur,  avale  et  digère  ce  qu'on 
s'empresse  de  tous  les  bouts  du  monde  à  fournir 
à  son  effrayant  appétit;  lui  seul  ne  détèle  pas 
et,  sans  peiner  aux  brancards,  sans  haleter 
aux  côtes,  sans  se  plaindre  du  métier,  sans  en 
éprouver  une  fatigue,  il  tire  cette  charrette  où 
il  a  jeté  pêle-mêle  les  morceaux  d'Europe.  Sous 
son  incessant  effort,  la  machine  avance,  et  de 
quel  train!  Cette  route  qu'il  dévore,  toujours 
courant,  et  que,  à  mesure,  il  construit  devant 
ses  pas,  on  croirait  qu'elle  doit,  comme  ces  che- 
mins de  fer  établis  en  hâte  fiévreuse  dans  les 
prairies  de  l'Ouest  américain,  être  jetée  presque 
au  hasard  sur  les  abîmes,  faite  de  traverses  de 


LE    TRAVAIL  211> 

bois  quelconque,  posées  à  la  diable,  boulonnées 
par  rencontre  et  qu'emporte  le  premier  orage  : 
c'est  une  voie  large  et  triomphale,  toute  pavée 
de  granit,  ayant  aux  deux  côtés  des  trottoirs  d'ai- 
rain et  qu'ombragent,  pour  la  postérité,  des 
arbres  à  l'épaisse  frondaison,  qui,  parce  qu'il  a 
passé  près  d'eux,  semblent  centenaires. 

Pourtant,  à  des  jours,  brusquement,  la  machine 
s'arrête.  La  nature  impose  une  détente  néces- 
saire, subite,  absolue.  C'est,  comme  dit  le  peuple, 
la  flênw,  une  inaptitude  à  tout  travail,  même  à 
tout  divertissement,  le  repos  auquel  le  cerveau 
surmené  est  contraint  à  des  heures,  comme  si, 
épuisé,  il  ne  pouvait  plus  sécréter  de  pensée. 
Alors,  sans  sortir  du  Palais,  sans  même  quitter 
son  cabinet,  il  va,  vient,  vire,  s'étend  sur  la  cau- 
seuse, sommeille  ou  fait  semblant,  s'assied  sur  le 
bureau  de  son  secrétaire,  ou  sur  un  des  bras  de 
son  fauteuil,  s'y  balance,  lui  parlant  à  bâtons 
rompus  de  ses  projets,  de  sa  santé,  de  ses  ma- 
nies, de  son  passé.  11  lui  frotte  les  oreilles,  lui 
frappe  doucement  l'épaule  ou  la  joue,  ennuyé  de 
le  voir  continuer  son  travail.  Ou  bien  il  parcourt 
les  tablettes  de  sa  bibliothèque,  juge  en  passant 
les  uns  et  les  autres,  s'arrête  à  Corneille  ou  à 
Voltaire,  prend  le  volume,  déclame  une  tirade  — 
surtout  de  \&Mort  de  César.  — Ou  bien  il  chante, 
d'une  voix  forte,  très  fausse.  Ce  sont  des  lam- 
beaux de  romances,  d'opéras  anciens,  du  Devin 


220  LA    JOURNÉE    DE     L'EMPEREUR 

de  Village,  des  niaiseries  sentimentales  de  TA/- 
[manach  des  Muses,  ou  bien,  si  son  esprit  est  au 
grave,  des  hymnes  du  temps  de  la  Révolution, 
des  strophes  du  Chant  du  Départ.  Il  est  rare- 
ment dans  l'air  et  répète  un  quart  d'heure  les 
mêmes  paroles.  Il  affectionne  surtout  une  ro- 
mance dont  il  ne  sait  qu'un  vers  : 

Oui,  c'en  est  fait,  je  me  marie... 


et  un  hymne  débutant  par  ces  mots  : 

Marat,  du  peuple  le  vengeur... 

dont  il  ignore  la  suite.  Parfois,  ces  jours-là,  il 
s'amuse  à  faire  des  cachets  sur  les  enveloppes 
que  Meneval  a  préparées.  Mais  c'est  un  mauvais 
jeu  :  en  1809,  il  se  trompe  d'enveloppes,  envoie 
à  l'Empereur  d'Autriche  une  lettre  écrite  à  l'Em- 
pereur de  Russie,  bien  heureux  qu'on  puisse 
rattraper  le  porteur  et  lui  reprendre  le  message 
sous  un  prétexte;  dès  lors  il  renonce  à  ce  passe- 
temps.  D'ailleurs,  à  partir  de  1810,  il  n'eût  point 
voulu  faire  concurrence  à  son  beau-père,  l'Em- 
pereur d'Autriche,  qui  fabriquait  lui-même  sa 
cire  à  cacheter  et  avait  la  prétention  de  faire  les 
plus  beaux  cachets  du  monde.  Lorsqu'on  avait 
présenté  à  la  ratification  de  François  II  le  traité 
de  Lunéville  qui  lui  coûtait  si  cher,  il  n'avait 


LE    TRAVAIL  221 

trouvé  à  blâmer  que  la  mauvaise  cire  dont  on 
s'était  servi  en  France  pour  le  sceller,  et  il  avait 
étalé  avec  orgueil  celle  qu'il  avait  composée. 

A  d'autres  jours,  Napoléon  s'échappe  à  la 
chasse,  plutôt  chasse  à  courre  que  chasse  à  tir, 
car  c'est  le  besoin  d'exercice  qui  l'entraîne  et, 
dans  la  vénerie,  ce  qu'il  recherche  c'est  d'abord 
une  fatigue  physique  qui  délasse  son  cerveau. 
Quelquefois,  mais  ce  sont  des  faits  relativement 
fort  rares  à  l'apogée  du  règne,  fréquents  seule- 
ment à  l'hiver  de  1813,  il  va,  accompagné  du 
Grand-Maréchal,  ou  suivi  d'un  aide  de  camp, 
visiter  quelque  monument  en  construction,  ou 
simplement  se  promener  à  travers  Paris.  Ces 
excursions  ont  un  but  politique,  de  même  que 
les  chasses  multipliées,  au  moment  des  rentrées 
en  campagne,  semblent  avoir  pour  objet  de  l'en- 
traîner à  nouveau  pour  la  guerre,  ou,  aux  der- 
niers jours,  sont  une  réponse  directe  aux  jour- 
naux anglais  qui  prétendent  qu'il  est  mourant  et 
hors  d'état  de  se  tenir  à  cheval. 

Encore  une  fois,  chasses,  promenades,  excur- 
sions, c'est  là  l'exception  dans  ses  journées. 
Si,  des  soirs,  il  va  coucher  à  Malmaison  ou 
à  Saint-Cloud,  c'est  afin,  le  travail  rempli,  la 
tâche  terminée,  d'avoir  au  matin  un  peu  de  bon 
air  à  respirer  et  de  s'installer,  pour  lire  ses  dé- 
pêches, sous  une  tente  dressée  sur  le  petit  pont 
qui  joint  son  appartement  au  parc.   Il  aime  le 


222  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

travail  au  grand  air  et  s'il  se  déplaît  autant  aux 
Tuileries,  c'est  qu'il  ne  peut  même  y  ouvrir  une 
fenêtre,  qu'il  n'y  a  pas  même  un  bout  de  jardin 
pour  faire  un  tour  entre  deux  dictées  et  marcher 
sa  pensée.  Il  est  resté  l'amoureux  de  plein  air, 
l'homme  qui  datait  sa  lettre  à  Matteo  Buttafuoco, 
de  son  cabinet  de  Milelli,  cette  grotte  d'où  la  vue 
se  perd  sur  le  golfe  d'Ajaccio,  les  îles  Sangui- 
naires, l'immensité  bleue  favorable  aux  rêves... 


VIII 
LE   DINER 


Six  heures  étaient  sonnées  depuis  longtemps 
et  souvent  Napoléon  avait  à  peine  entrevu  sa 
femme.  Parfois,  par  le  petit  escalier  noir  qui 
faisait  communiquer  son  appartement  avec  celui 
du  rez-de-chaussée,  il  descendait  chez  l'Impéra- 
trice  et  restait  quelques  instants;  si  c'était  au 
moment  de  la  toilette,  il  s'amusait  à  embarrasser 
les  Femmes  ronges,  à  brouiller  les  écrins  et  à 
discuter  des  ajustements  ;  si  c'était  au  moment 
du  déjeuner  et  que,  suivant  sa  coutume,  José- 
phine eût  à  sa  table  un  certain  nombre  de 
dames  invitées,  il  posait  des  questions,  tour- 
mentait pour  les  réponses,  suivant  son  humeur, 
se  montrait  trop  aimable  ou  pas  assez,  puis, 
brusquement,  remontait  à  son  travail.  Avec 
Marie-Louise,  depuis  le  mariage  jusqu'à  la  nais- 
sance du  Roi  de  Rome,  il  s'était  contraint  à  dé- 
jeuner à  des  heures  fixes,  mais,  dès  qu'il  l'avait 
pu,  il  avait  repris  sa  liberté  au  grand  plaisir  de 
sa  femme  qui  pouvait  maintenant  prolonger  le 
repas  à  son  gré.  Près  d'elle,  il  se  tenait  obligé, 


224  LA-  JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

dans  la  journée,  de  multiplier  ses  visites,  mais  il 
ne  trouvait  points  en  sa  société  l'aliment  qu'il 
rencontrait  tout  naturellement  en  celle  de  José- 
phine. Ce  passé  qui  leur  donnait  de  commun:» 
souvenirs,  cette  imperturbable  mémoire,  cette 
connaissance  des  êtres  et  des  choses,  cette  habi- 
leté à  tirer  des  renseignements  aux  visiteurs  et 
à  s'instruire  des  menus  détails  de  société,  des 
anecdotes  qui  faisaient  scandale  et  de  tout  ce 
qu'une  femme  sait  apprendre  de  ses  semblables, 
Marie-Louise  ne  pouvait  le  lui  fournir,  puisqu'elle 
le  connaissait  à  peine  et  qu'elle  continuait  à 
ignorer,  aux  Tuileries  comme  à  Schœnbrunn, 
tout  le  monde  extérieur. 

Aussi,  bien  qu'elle  fût  archiduchesse,  l'Empe- 
reur, après  l'avoir  bien  embrassée,  bien  appelée 
«  sa  bonne  Louise  » ,  après  avoir  regardé  ses  bro- 
deries et  ses  peintures,  écouté  même  un  air  de 
clavecin,  s'asseyait  dans  un  fauteuil  et,  comme 
il  arrivait  dès  que  sa  pensée  était  inoccupée, 
il  prenait  un  petit  temps  de  sommeil.  Puis, 
s'éveillant  brusquement,  il  embrassait  à  nou- 
veau «  sa  bonne  Louise  »  et  s'en  retournait.  Ce 
qu'il  n'avait  guère  toléré  de  Joséphine,  qu'elle 
entrât  dans  son  cabinet,  il  l'agréa  parfois  de 
Marie-Louise,  mais  il  savait  faire  comprendre 
que  la  visite  devait  être  courte.  Son  fils  seul  eut 
des  privilèges.  11  prenait  l'enfant  sur  son  bras 
pendant  qu'il  signait,  le  promenait  tout  en  dic- 
tant, plus  tard,  le  laissait  toucher  à  ses  papiers, 


LE    DINER  225 

jouer  avec  ses  cartes,  avec  ces  pièces  de  ma- 
nœuvre qu'il  avait  fait  fabriquer  à  son  usage  et 
qui,  à  l'enfant,  semblaient  seulement  des  soldats 
de  bois,  comme  ses  joujoux.  Mais  cela  fut  si 
court,  et  il  eut  si  peu  de  temps  le  bonheur  d'être 
un  père!  Quelques  mois  de  l'hiver  de  1813, 
quelques  semaines  de  1814,  ce  fut  tout  ce  qu'il 
vit  son  fils  assez  avancé  pour  le  connaître,  pour 
lui  jaser,  pour  lui  sourire,  pour  répondre  à  cette 
passion  qu'il  éprouvait  pour  lui. 

De  fait,  Napoléon  n'aimait  point,  n'admettait 
même  pas  que  durant  ses  heures  de  travail  quel- 
qu'un vint  le  déranger.  S'il  veut  donner  la  preuve 
la  plus  positive  de  l'affection  qu'il  a  pour  une 
personne,  il  émet  cette  supposition  qu'il  quitte- 
rait pour  elle,  même  le  Conseil  d'État.  «  Si,  pen- 
dant que  je  suis  au  Conseil,  dit-il  à  Rœderer, 
Hortense  demandait  à  me  voir,  je  sortirais  pour 
la  recevoir.  Si  Mme  Murât  me  demandait,  je  ne 
sortirais  pas.  »  Qu'on  n'aille  point  là-dessus  le 
prendre  au  mot  :  il  ne  sortirait  pas  plus  pour 
l'une  que  pour  l'autre,  mais  l'hypothèse  lui  sert 
à  établir  un  étiage  de  ses  sentiments,  et  rien  ne 
lui  paraît  les  mieux  démontrer* 

Si  le  travail  qui  lui  donnait  la  sensation  con- 
tinue de  la  possession  du  pouvoir,  l'absorbait  au 
point  que  toute  préoccupation  sentimentale  dis- 
parût, iaut-il  s'étonner  qu'il  imposât  de  même 


226  LA     JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

silence  aux  besoins  physiques?  En  avait-il  de  ré- 
guliers, d'impérieux,  on  est  réduit  à  se  le  de- 
mander. Du  moins,  il  n'avait  point  d'heure  fixe- 
pour  les  satisfaire.  11  commandait  à  son  estomac, 
ou  plutôt  il  oubliait  qu'il  en  eût  un,  et  mangeait 
quand  cela  se  trouvait,  et  parce  que  cela  se  trou- 
vait, distraitement  et  en  pensant  au  travail  quitté 
et  qu'il  voulait  reprendre. 

Six  heures  était  l'heure  réglementaire  du  dîner 
et,  avant  que  six  heures  fussent  sonnées,  José- 
phine, avec  une  ponctualité  d'exactitude  qui  ne 
se  démentit  jamais  et  qui  chez  elle  était  une 
vertu,  attendait  toute  prête  qu'on  vînt  la  pré- 
venir. Sa  toilette,  une  des  occupations  favorites 
de  sa  journée,  lui  avait  pris  bien  du  temps  et 
c'était  au  moins  la  troisième  qu'elle  faisait  depuis 
le  matin  :  mais  celle-ci  était  la  bonne.  Coiffée  en 
cheveux  avec  des  fleurs,  des  perles  ou  des  pierres 
par  le  seul  artiste  qu'elle  jugeât  capable  de  com- 
prendre sa  figure,  l'inimitable  Duplan,  elle  était 
vêtue,  à  l'ordinaire,  d'une  robe  très  décolletée,  de 
velours,  de  satin  ou  de  tulle  brodé.  Elle  avait  le 
choix,  car  dans  sa  garde-robe,  sans  compter  les 
grands  habits,  elle  avait,  année  moyenne,  plus 
de  six  cents  robes  et  en  faisait  faire  de  cent  à 
cent  quarante.  Elle  n'avait  pas  besoin,  pour  s'ha- 
biller ainsi,  qu'il  y  eût  cercle  ou  spectacle  à  la 
Cour,  comme  il  y  eut,  après  1806,  de  deux  jours 
l'un.  Elle  aimait  à  se  parer  pour  elle-même 
comme  les  femmes  vraiment  femmes  et  il  lui 


LE  CONSEIL  D'ÉTAT  (page  200) 


LE    DINER  220 

suffisait  d'avoir  l'Empereur  pour  public  ou  même 
son  miroir.  Napoléon,  d'ailleurs,  était  devenu 
fort  difficile  en  pareille  matière;  il  s'était  ha- 
bitué à  cette  élégance  raffinée,  vraiment  exquise, 
dont  Joséphine  lui  présentait  chaque  jour  le 
modèle.  Il  avait  ses  goûts  pour  les  robes,  ses 
préférences  pour  les  couleurs,  en  dehors  même 
de  la  politique  qui  le  portait  à  ne  vouloir  à  sa 
Cour  que  de  la  soie  et  du  velours  parce  que 
Lyon  en  tirait  profit;  il  avait  horreur  du  noir  et 
même  du  foncé,  de  tout  ce  qui  n'était  point 
frais,  neuf  et  clair,  11  assortissait  à  son  esprit 
d'ordre  et  de  méthode  les  robes  bien  attachées, 
trouvait  que  les  nuances  vives  paraient  un  salon 
et  y  donnaient  un  air  de  richesse.  De  même,  son 
œil  s'était  habitué  au  fard  dont  Joséphine,  dans 
les  dernières  années  de  son  règne,  abusait  vrai- 
ment, car  elle  arrivait  à  une  sorte  de  prépara- 
tion de  blanc  et  de  rouge  telle  que  les  actrices 
pour  braver  le  feu  de  la  rampe.  De  près,  sans 
doute,  cela  était  trop  brutal;  les  blancs  crus 
heurtaient  les  rouges  faux  et  donnaient  à  l'Im- 
pératrice un  air  de  théâtre;  mais,  de  loin,  quand 
elle  passait  en  cortège,  cela  assurait  son  succès, 
lui  gardait  cette  apparence  d'indestructible  jeu- 
nesse que  confirmait  l'élégance  infinie  de  sa 
taille  sans  corset,  la  souplesse  et  le  glissement 
de  sa  démarche,  la  joliesse  de  ses  pieds  fondants 
et  gras,  vêtus  de  souliers  de  satin  sans  nul  talon 
et  qu'eut  démentie  seul  son  acte  de  naissance  — 


230  LA    JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

cet  acte  de  naissance  fausse  à  l'Almanach  impé- 
rial pour  lui  enlever  six  bonnes  années. 

Joséphine  donc  attendait.  Le  plus  souvent,  sept 
heures  sonnaient  sans  qu'on  fût  venu  l'avertir, 
parfois  huit  heures  ;  à  des  jours,  onze  heures.  L'Em- 
pereur avait  oublié  qu'il  n'avait  point  dîné  et  per- 
sonne n'avait  osé  le  lui  rappeler.  Marie-Louise 
l'eût  osé,  car  elle  n'était  point  femme  à  se  laisser 
désheurer  et  bien  qu'elle  eût  pris  un  copieux 
goûter  dans  l'après-midi,  elle  aimait  qu'on  se 
mit  à  table  à  six  heures  battant.  Pour  elle,  Na- 
poléon s'astreignait  à  l'exactitude  et  c'eût  plutôt 
été  elle  qui,  là  comme  ailleurs,  l'eût  fait  at- 
tendre. 

Il  n'y  avait  pas  de  salle  à  manger  attitrée,  et 
l'Empereur  qui,  aux  Tuileries,  à  partir  de  1806, 
dînait  tous  les  jours,  sauf  le  dimanche,  seul  avec 
l'Impératrice,  désignait  la  pièce  où  la  table  devait 
être  dressée,  soit  dans  son  appartement,  soit 
dans  celui  de  l'Impératrice.  Il  désignait  de  même 
les  personnes  qui  devaient  le  servir.  Jusqu'à 
l'Empire,  c'avait  été  une  des  fonctions  des  ma- 
melucks;  mais,  quand  la  Maison  fut  organisée,  le 
service  de  table  de  l'Empereur  et  de  l'Impératrice 
fut  réservé  aux  pages,  qui  présentaient  à  Leurs 
Majestés  les  assiettes  qu'ils  recevaient  des  valets 
de  chambre,  lesquels  les  recevaient  du  maître 
d'hôtel.  C'était  le  maître  d'hôtel  de  l'Empereur 
qui  posait  les  plats,  et  découpait  les  mets  si  le 


LE    DINER  231 

<dîner  avait  lieu  dans  l'appartement  de  l'Em- 
pereur, le  maître  d'hôtel  de  l'Impératrice  si  on 
dînait  chez  l'Impératrice.  Chez  PEmpereur  la 
table  était  le  plus  habituellement  dressée  dans  le 
salon  de  service  de  l'Appartement  d'honneur. 

Tous  les  objets  nécessaires  pour  le  couvert 
étaient  apportés  par  les  valets  de  pieds  feutiers. 
Les  couvreurs  de  table,  après  avoir  étendu  la 
nappe,  posaient,  à  la  place  où  devaient  être  mis 
les  couverts  de  Leurs  Majestés,  une  serviette  qui, 
retombant  de  la  moitié  de  la  longueur  au  moins, 
était  rejetée  sur  le  couvert  et  le  couvrait  entière- 
ment. Le  dîner  se  composait,  en  1810,  d'un  po- 
tage, du  bœuf,  d'un  relevé,  d'un  flanc,  de  quatre 
entrées,  de  deux  rôts,  de  deux  entremets,  de 
deux  salades  et  d'un  dessert  de  dix-huit  assiettes. 
La  table  était  comptée  pour  six  personnes  et  la 
cave  fournissait  par  suite  six  bouteilles  de  vin  de 
Chambertin,  une  demi-bouteille  de  vin  de  li- 
queur et  une  demi-bouteille  de  liqueurs.  La 
quantité  des  plats  resta  toujours  à  peu  près  telle. 
On  y  ajouta  seulement  pour  Marie-Louise,  qui 
était  friande  de  pâtisserie,  deux  extras  d'office  et 
un  extra  de  cuisine.  Jamais  on  ne  servait  en 
maigre  que  le  vendredi  saint. 

Les  menus  rédigés  par  le  maître  d'hôtel,  sous 
la  surveillance  du  préfet  du  Palais,  n'étaient  pas 
>de  grande  cuisine.  Dans  un  de  ceux  qui  ont  été 
«conservés,  se  trouvent  des  fautes  que  n'aurait  ù 


232  LÀ    JOURNÉE     DE     L'eMTEREUR 

coup  sûr  point  commises  Cussy,  qui  fut  préfet 
du  Palais  seulement  en  1812,  et  qui  était  un  des 
plus  fins  mangeurs  de  son  temps.  Saint-Didier, 
souvent  occupé  à  des  missions  près  de  son  beau- 
père  Mathieu  Dumas,  s'y  connaissait  peu;  M.  de 
Luçay,  le  premier  préfet,  était  constamment 
malade,  et  Bausset,  quoiqu'il  eût  des  prétentions, 
n'était,  avec  son  énorme  ventre,  qu'un  gros  man- 
geur ;  ainsi,  les  deux  potages,  trop  semblables, 
sont  une  purée  de  marrons  et  un  potage  au 
macaroni  ;  après  la  culotte  de  bœuf  garnie,  et  le 
brochet  à  la  Chambord  en  relevé,  après  les 
quatre  entrées,  filets  de  perdreaux  à  la  Monglas, 
filets  de  canards  sauvages  au  fumet  de  gibier, 
fricassée  de  poulets  à  la  chevalière  et  côte- 
lettes de  mouton  à  la  Soubise,  viennent,  comme 
rôts,  un  chapon  au  cresson  et  un  quartier  d'a- 
gneau. Or,  le  quartier  d'agneau,  en  ce  temps, 
n'eût  jamais  passé  pour  un  plat  de  rôti.  Les 
quatre  entremets,  une  gelée  d'oranges  moulée,  une 
crème  à  la  française  au  café,  une  génoise  décorée 
et  des  gaufres  à  l'allemande,  n'ont  rien  qui 
séduise;  et  les  légumes  :  choux-fleurs  au  gratin 
et  céleris-navets  au  jus,  ne  montrent  pas  d'in- 
vention. 

En  France,  il  y  a  cent  ans,  il  y  a  quarante  ans 
même,  on  servait  sur  les  tables  les  plus  bour- 
geoises un  nombre  de  plats  au  moins  égal  à  ces 
seize  plats  qui  paraissent  ici  sur  la  table  de  l'Em- 
pereur.  Les  quatre  entrées,   les   deux  rôts,  les 


LE     DINER  233 

quatre  entremets  étaient  de  règle  stricte.  Dans 
les  dîners  de  Cambacérès  on  servait  seize  en- 
trées et  seize  entremets.  Au  premier  dîner  de 
Louis  XVIII  à  Compiègne,  on  vit,  outre  quatre 
potages,  quatre  relevés,  quatre  grosses  pièces, 
quatre  grosses  pièces  d'entremets,  trente-deux 
entrées  et  trente-deux  entremets.  Tout  parais- 
sait sur  table  :  ce  fut  en  juin  1810,  à  Clichy, 
chez  le  prince  Kourakin,  que  furent  servis  les 
premiers  dîners  à  la  russe  où  l'on  voyait  seule- 
ment les  desserts  et  les  fleurs;  tout  Paris  en  parla. 
Chez  l'Empereur,  les  choses  étaient  déjà  sim- 
plifiées :  les  entrées  et  les  entremets,  les  relevés 
et  les  rôtis  étaient  servis  tout  à  la  fois  et  n'étaient 
relevés  que  par  le  dessert.  Il  en  résultait  que 
souvent  Napoléon,  par  distraction,  prenait  au 
plat  qui  se  trouvait  devant  lui,  contînt-il  quelque 
crème  ou  quelque  gelée,  avant  qu'on  eût  pré- 
senté les  entrées.  D'ailleurs,  avec  ces  retards 
continuels  qui  menaient  à  dîner  le  plus  souvent 
entre  sept  et  huit  heures,  la  cuisine  s'en  ressen- 
tait :  on  avait  beau  renouveler  tous  les  quarts 
d'heure  l'eau  bouillante  des  boules,  les  sauces 
n'en  tournaient  pas  moins  ;  et,  sauf  le  rôti,  les 
plats  servis  étaient  les  plats  mangés.  On  mettait 
des  poulets  à  la  broche  de  quart  d'heure  en  quart 
d'heure,  afin  qu'on  pût  en  présenter  un  qui  fût 
mangeable.  Ce  fameux  jour  où  l'on  dîna  à  onze 
heures,  on  avait  mis  successivement  à  la  broche 
vingt-trois  poulets. 


234  LA    JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

L'Empereur  ne  se  plaignait  jamais  que  la  nour- 
riture fût  mauvaise.  Il  ne  s'en  apercevait  pas. 
Joséphine  pas  davantage  :  elle  n'avait  nulle 
gourmandise,  et  même,  peut-on  dire,  nul  besoin 
de  nourriture.  A  ce  point  de  vue,  elle  était  ap- 
pariée à  merveille  avec  Napoléon  et  elle  se  satis- 
faisait fort  bien  des  quinze  minutes  qu'il  passait 
à  son  dîner.  Il  y  consacrait  moins  de  temps 
encore  au  début  du  Consulat,  mais  on  lui  repré- 
senta que  ses  dîners  étaient  trop  brefs;  on  lui 
rapporta  les  épigrammes  du  comte  Philippe  de 
■Cobentzel;  il  prit  sur  lui,  allongea  de  quelques 
minutes  et,  comme  on  faisait  l'observation  qu'il 
était  devenu  moins  expéditif  :  «  C'est  déjà  la  cor- 
ruption du  pouvoir,  »  répondit-il.  Mais  ce  fut 
sans  doute  autant  par  désir  de  se  soustraire  aux 
dîners  trop  longs  que  par  volonté  d'appliquer 
strictement  l'étiquette  monarchique,  qu'il  cessa, 
à  partir  de  1804,  d'inviter  qui  que  ce  fût  à  sa 
table  lorsqu'il  était  aux  Tuileries.  Dans  les  villé- 
giatures, et  l'Elysée  même  était  considéré  comme 
tel,  il  se  relâchait  de  cette  sévérité,  mais  c'était 
aux  risques  et  périls  des  convives  qui  ne  devaient 
pas  s'attendre  à  faire  grande  chère.  Napoléon,  en 
effet,  ne  pouvait  se  contraindre,  même  dans  les 
grandes  circonstances,  à  supporter  le  nombre 
infini  des  plats  et  les  lenteurs  des  services.  Où 
qu'il  fût,  après  le  premier,  il  demandait  les 
glaces  et  sortait  de  table.  Il  avait  la  passion  des 
glaces  quoi  qu'il  n'en  fit  point  servir  d'ordinaire 


LE    DINER  23.") 

ih  son  dîner,  mais  il  en  prenait  souvent  pendant 
la  nuit  et  c'était  son  régal,  comme  un  moyen  de 
•se  donner  du  ton  lorsqu'il  était  fatigué.  Du  reste, 
il  buvait  très  frais  et  était  gourmet  d'eau. 

Pendant  le  dîner,  auquel  assistait  le  préfet  da 
Palais  de  service,  à  des  jours,  l'Empereur  tra- 
vaillait encore  :  c'était  l'heure  qu'il  assignait  le 
plus  ordinairement  à  son  bibliothécaire  pour 
venir  lui  rendre  compte  des  livres  nouvellement 
parus;  souvent,  il  se  faisait  lire  des  traductionst 
de  journaux  ou  de  pamphlets,  ou  bien  il  faisait 
appeler  le  Grand-maréchal  pour  lui  donner  des 
ordres  ;  les  officiers  arrivant  en  courriers  en- 
traient et  remettaient  leurs  dépêches.  Le  repas, 
<îe  court  repas  d'un  quart  d'heure,  n'interrompait 
pas  le  labeur  et  les  plaisirs  de  la  soirée  n'étaient 
,pas  pour  le  troubler. 


IX 

LA  SOIREE 


A  peine  le  dernier  morceau  avalé,  et  c'était 
souvent  d'une  entrée,  il  revenait  avec  l'Impéra- 
trice dans  son  salon  où  le  reconduisait  le  pré- 
fet du  Palais.  Un  page  apportait  une  tasse  où  le 
chef  d'office  versait  du  café  :  l'Impératrice  pre- 
nait la  tasse,  y  mettait  elle-même  du  sucre  et  la 
présentait  à  l'Empereur  qui,  sans  cela,  eût  ou- 
blié de  sucrer  son  café.  Au  début  de  l'Empire, 
il  donnait  assez  volontiers  des  audiences  à  ce 
moment.  Les  Grands  officiers  entraient  dans  son 
salon,  exposaient  leurs  affaires,  puis  l'Empereur 
ressortant  avec  eux,  trouvait  dans  la  galerie  les 
personnes  qui  l'attendaient  et  faisait  le  tour  du 
cercle,  parlant  à  chacun.  Il  y  a  de  ce  fait  des 
témoignages  précis,  mais  l'usage  s'en  abolit  assez 
vite  et,  après  Austerlitz,il  n'en  fut  plus  question. 
Après  Austerlitz,  souvent,  sans  plus  attendre, 
l'Empereur  rentrait  dans  son  cabinet  et,  se  re- 
mettant au  travail,  reprenait  cette  promenade 
qui,  chez  lui,  semblait  activer  la  pensée.  Le 
plus  souvent  pourtant,  après  le  diner,  si  le  repas 


238  LA     JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

avait  été  pris  dans  l'appartement  de  l'Empereur 
et  qu'il  n'y  eut  point  cercle  dans  les  petits  appar 
tements,  l'Impératrice  descendait  chez  elle,  l'Em- 
pereur l'y  suivait  quelques  instants  après,  et  de- 
mandait soit  les  Entrées,  soit  le  Service,  ordinai- 
rement le  Service,  car  sous  cette  dénom  nation 
étaient  compris  tous  ceux  qui,  à  un  titre  quel- 
conque, appartenaient  à  la  domesticité  d  hoa- 
neur. 

Au  début,  les  officiers  de  jour  près  l'Empereur 
et  l'Impératrice,  c'est-à-dire  les  aides  de  camp, 
les  chambellans,  les  écuyers,  les  officiers  de  vé- 
nerie, les  dames  du  Palais,  tous  ceux  qui  par 
obligation  devaient  se  trouver  au  Palais  d'une 
façon  constante  pour  y  servir  à  toute  heure  de 
cortège  au  souverain  au  cas  où  il  lui  plût  de 
sortir,  pour  introduire  dans  son  salon  les  per- 
sonnages favorisés  d'une  audience,  pour  recevoir 
ses  ordres  enfin,  dînaient  ensemble  à  la  table  du 
Grand-maréchal;  mais,  à  mesure  que  Napoléon 
se  ferma  davantage  en  son  intérieur  impérial  et 
éleva  plus  hautes  entre  lui  et  le  commun  des 
êtres  les  barrières  de  l'étiquette,  sa  table  à  lui 
fut,  aux  Tuileries,  exclusivement  réservée,  sauf 
les  dimanches,  pour  lui  et  sa  femme.  Le  Grand - 
maréchal  fut  donc  chargé  d'offrir  les  dîners 
d'apparat  et  d'y  présider,  de  recevoir  les 
ambassadeurs,  les  grands  dignitaires,  les  grands 
officiers   de    l'Empire,    les  officiers    généraux,. 


LA    S  0 1  II  E  E  239 

même  les  princes  de  la  Confédération.  Son  appar- 
tement du  Pavillon  des  Enfants  de  France  était  si 
luxueusement  décoré  que  le  comte  d'Artois,  qui  y 
logea  en  1814,  s'écriait  :  «  Comment!  c'était  un 
officier  de  la  Cour  de  Buonaparte  qui  occupait 
cet  appartement  où  nous  sommes!  Mais  cela  est 
incroyable!  Croiriez-vous  que  j'ai  entendu  dire 
cent  fois  à  Versailles  qu'il  n'y  avait  aucun  parti  à 
tirer  des  Tuileries  et  que  c'était  un  composé  de 
galetas!  »  Et  les  dîners  de  quinze  à  quarante 
couverts  étaient  de  pair  avec  l'appartement. 

Lorsque  la  table  du  Grand-marée'  al  fut  ainsi 
établie,  les  officiers  delà  Maison  durent  descendre 
d'un  cran  et  ils  furent  répartis  entre  quatre  tables 
différentes  (cinq  lorsque  la  Gouvernante  des 
Enfants  de  France  eût  été  nommée.)  A  la  table 
de  la  Dame  d'honneur,  que  devait  présider  et 
que  présidait  le  plus  rarement  possible  Mme  de  La 
Rochefoucauld,  devaient  s'asseoir  les  personnes 
du  service  de  l'Impératrice;  mais  les  dames  du 
Palais  esquivaient  la  corvée  et,  comme  elles 
étaient  libres  à  cinq  heures,  se  hâtaient  de  ren- 
trer chez  elles  pour  y  prendre  un  semblant  de 
repos,  car  elles  devaient  être  de  retour  au  Palais 
en  grande  toilette,  à  sept  heures  sonnant. 

Les  officiers  du  service  de  l'Empereur  dînaient 
à  la  table  dite  des  Officiers  de  la  Maison,  que  pré- 
sidait soit  un  Grand  officier  de  la  Couronne,  soit 
à  son  défaut  le  Premier  préfet  du  Palais.  Ces 
deux  tables  étaient  calculées  chacune  pour  quinze 


240  LA    JOURNÉE    DE     L'EMPEREUR 

personnes  à  l'ordinaire,  et,  au  dîner,  on  y  servait  : 
deux  potages,  le  bœuf,  deux  relevés,  six  entrées, 
deux  rôtis,  six  entremets,  quatre  hors-d'œuvre , 
deux  salades  et  un  dessert  de  seize  compotiers. 

Plus  bas  était  la  table  dite  des  Officiers  de  garde , 
où  mangeaient  les  officiers  d'ordonnance,  les 
officiers  de  garde,  les  pages  de  service  et  les  four- 
riers du  palais. 

Puis  venait  la  table  des  Secrétaires  de  Sa  Majesté 
servie  pour  quatre  couverts  seulement  et  où  ne 
pouvait  être  admis  nul  qui  ne  fit  partie  du  cabinet. 
Les  secrétaires,  d'ailleurs,  menaient,  comme  on 
a  vu,  une  existence  tout  à  fait  séparée  et,  quoi- 
qu'ils eussent  les  Entrées,  ne  paraissaient  point 
dans  les  salons.  Les  officiers  d'ordonnance  n'y 
venaient  point  davantage  et,  dans  leur  position 
intermédiaire,  n'étaient  point  considérés  comme 
du  Service. 

A  partir  de  1806,  durant  les  très  rares  hivers 
que  l'Empereur  passa  à  Paris,  il  y  eut  cercle  de 
deux  jours  l'un;  les  autres  jours,  si  l'Empereur 
n'avait  demandé  que  les  Entrées,  les  deux  dames 
du  Palais  restaient  en  tête  à  tête  dans  leur 
salon.  Il  y  en  avait  qui,  furieuses,  s'en  allaient  et 
s'en  trouvaient  mal,  lorsque  Napoléon,  s'étant 
aperçu  de  son  étourderie,  demandait  le  Service. 
Cela  n'était,  de  sa  part,  nullement  prémédité, 
simple  inadvertance;  mais,  dans  les  Cours,  tout 
est  matière  à  soupçon  et  la  distinction  attendue, 
qu'on  n'obtient  pas,  devient  offense. 


LA    SOIRÉE  241 

Aux  cercles,  la  société  s'élargissait  un  peu, 
guère  plus.  De  droit  ou  à  peu  près,  les  invités 
étaient  d'abord  les  Princes  et  les  Princesses  de  la 
Famille  impériale,  puis  les  Grands  officiers  de  la 
Couronne,  les  Colonels  généraux  de  la  garde,  les 
aides  de  camp  de  l'Empereur,  le  préfet  du  Palais, 
les  chambellans  et  les  écuyers  de  service  ordi- 
naire et  extraordinaire,  la  dame  d'honneur,  la 
dame  d'atours  et  les  dames  du  Palais  de  quar- 
tier. Puis,  selon  les  jours,  et  par  invitations  spé- 
ciales, un  grand  dignitaire,  deux  ou  trois  mi- 
nistres, quelques  sénateurs  et  conseillers  d'État, 
huit  à  dix  généraux  ou  colonels,  de  trente  à  qua- 
rante hommes.  En  femmes,  de  vingt  à  trente,  et 
toujours  prises  dans  ce  milieu  des  femmes  de 
chambellans,  d'aides  de  camp  ou  de  Grands  offi- 
ciers. Parfois,  mais  rarement,  des  femmes  de  gé- 
néraux; plus  rarement  encore,  des  étrangères. 

Lorsqu'il  y  avait  cercle,  sans  spectacle,  et  que 
l'Empereur  se  tenait  dans  les  appartements  du 
rez-de-chaussée  —  les  appartements  de  l'Impéra- 
trice —  les  choses  se  passaient  presque  comme 
les  jours  ordinaires.  Joséphine,  après  quelques 
amabilités  aux  uns  et  aux  autres,  se  mettait  à  son 
trictrac,  auquel  elle  jouait  merveilleusement,  et 
appelait  pour  partenaire  quelque  grand  digni- 
taire, à  son  défaut  un  des  chambellans  ou  son 
chevalier  d'honneur.  D'autres  fois,  c'était  le 
whist,  surtout  les  jours  de  cercle,  mais  le  whist 
l'amusait  moins  et  c'était  par  contenance  plus  que 

1G 


242  LA    JOURNÉE     DE    L'EMPEREUR 

par  plaisir  qu'elle  tenait  les  cartes.  D'ailleurs  aux 
Tuileries  on  ne  jouait  jamais  d'argent.  Pour  mar- 
quer, des  jetons  étaient  jetés  sur  les  tables,  je- 
tons tout  exprès  inventés  par  Denon  et  gravés 
par  Gayrard  et  présentant  les  images  de  la  bonne 
et  de  la  mauvaise  fortune.  Napoléon  s'asseyait 
parfois  à  une  de  ces  tables,  appelait  pour  faire  sa 
partie  ou  plutôt  pour  causer,  une  de  ses  sœurs  ou 
quelque  dame  du  Palais.  Dans  un  second  salon, 
les  autres  dames  jouaient  au  loto.  On  parlait  peu. 
Les  hommes  debout  voulaient  avoir  l'air  de  s'in- 
téresser, ne  causaient  point,  échangeaient  à  peine 
à  voix  basse  un  propos  banal. 

Souvent,  Napoléon,  sans  toucher  aux  cartes, 
venait  aux  dames  qui,  debout,  attendaient  son  bon 
plaisir.  Il  causait  un  instant  avec  les  plus  fami- 
lières, parlait  plutôt,  leur  disait  leur  fait  sur  la 
toilette  qu'elles  portaient  ou  s'amusait  à  leur 
poser  des  questions.  Mais,  dès  qu'il  fut  empereur, 
ce  fut  fini  de  ces  soirées  d'intimité  où  il  se  plai- 
sait à  Malmaison,  fini  des  charades,  des  lectures 
à  haute  voix,  des  histoires  de  revenants  contées 
par  chacun  tour  à  tour,  des  musiciens  appelés 
pour  jouer  quelque  morceau  mélancolique,  dans 
la  demi-obscurité  des  bougies  voilées  de  gaze; 
fini  des  jeux  de  vingt-et-un  où  le  Premier 
Consul  tenant  la  banque,  riait  à  ses  propres 
tricheries,  et  daubait  les  perdants;  fini  des  en- 
volées de  gaîté  robuste  avec  des  hommes  qui, 
tous  ses  compagnons  d'armes,  avaient  gardé  avec 


LA    SOIRÉE  243 

lui  jusque-là  non  le  ton  de  courtisans,  mais  la 
droiture  d'amis  véritables;  fini,  plus  encore  et 
pour  jamais,  des  causeries  avec  quelque  femme 
qu'il  avait  connue  toute  enfant  et  qu'il  se  plaisait 
à  taquiner.  A  présent  il  était  empereur  ;  il  avait 
une  Cour,  et,  en  la  sienne  comme  en  toute  autre, 
plus  que  lui-même,  l'ennui  régnait. 

Le  plus  souvent,  même  les  jours  de  cercle, 
lorsqu'il  n'y  avait  point  obligation  stricte  qu'il  de- 
meurât, ou  lorsqu'il  ne  trouvait  point  sous  sa  main 
quelque  interlocuteur  à  son  gré,  après  quelques 
tours  dans  le  salon,  il  remontait  et  se  remettait  au 
travail,  à  moins  qu'il  n'allât  à  quelque  spectacle 
au  dehors  avec  l'Impératrice,  —  ce  qui  arriva 
rarement  à  partir  du  moment  où  le  théâtre  des 
Tuileries  fut  construit;  —  qu'il  n'y  eût  représen- 
tation dans  la  grande  salle  des  Tuileries  ou  dans 
les  Petits  appartements,  ou  concert  dans  la  salle 
des  Maréchaux,  ou  petit  concert  chez  l'Impéra- 
trice. Car  des  divertissements,  celui-ci  était  vrai- 
ment un  des  seuls  qui  lui  agréassent  :  la  musique, 
surtout  la  musique  vocale,  l'enchantait. 

Quelquefois  il  allait  aux  bals  que  donnait  une  de 
ses  sœurs  ou  l'un  de  ses  ministres,  surtout  lorsque 
le  bal  était  masqué  ;  mais  fréquemment  aussi  après 
avoir  promis  de  venir,  le  travail  commencé  l'em- 
portait. 

C'était  un  beau  bal,  celui  du  ministre  de  la 
Marine,  le  23  février  1806.  A  l'entrée,  deux  cour- 


244  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

,  riers,  tenant  des  girandoles  allumées  qu'ils  de 
vaiént  mettre  en  croix  aussitôt  qu'arriverait  l'Em- 

,  pereur;  sous  la  porte,  le  concierge  avec  d'autres 
girandoles    qu'il   devait  porter   devant   Sa    Ma- 
jesté;  un  personnel  immense  requis  et  les  six 
salons  du  ministère  pleins  d'un  monde  que  Na- 
poléon connaissait,  car  la  liste  lui  en  avait  été 
soumise.  N'importe,  il  donne  rendez-vous  pour 
huit  heures  du  soir,  au  ministre  des  Finances  : 
«  11  sera  temps  que  nous  allions  au  bal  à  dix 
heures,  »  lui  dit-il.  A  huit  heuros  donc,  ils  sont 
tous   deux   à  éplucher  le  budget.   Vers  minuit 
on  gratte  à  la  porte  du  cabinet  :  c'est  un  page 
envoyé  par  l'Impératrice,  laquelle  fait  dire  que  le 
bal  est  charmant  et  que  l'Empereur  y  est  impa- 
tiemment attendu.  «  Tout  à  l'heure,  répond-il  à 
voix  haute.  Dites  à  l'Impératrice  que  je  travaille 
avec  le  ministre  des  Finances.  Nous  y  allons.  » 
Une  heure  après,  nouveau  message,  même  ré- 
ponse. Il  continue  à  travailler.  La  pendule  sonne. 
«  Quelle  heure  est-ce  là? 

—  Trois  heures,  Sire! 

—  Ah  !  bon  Dieu  !  Il  est  trop  tard  pour  nous 
rendre  au  bal,  qu'en  pensez-vous? 

—  C'est  tout  à  fait  mon  avis. 

—  Allons  donc  gagner  chacun  notre  lit.  Eh  bien  ! 
ajoute-t-il  gaiement  au  moment  où  le  ministre  le 
quitte,  beaucoup  de  gens  croient  que  nous  passons 
notre  vie  à  nous  divertir  et,  comme  disent  les  Orien- 
taux, à,  manger  des  confitures.  Bonsoir,  Ministre.  » 


LE  CAFE 


page  237) 


LA    S0111ÉE  247 

Nulle  distraction,  nul  plaisir,  nul  besoin  des 
sens  ne  prévaut  sur  le  travail.  On  sait  des  anec- 
dotes nombreuses  qui  le  prouvent.  Et  pourtant, 
lorsqu'il  s'amuse,  c'est  franchement.  Il  a  dansé, 
dans  l'intimité,  au  moins  jusqu'en  1807,  mais  des 
contredanses  seulement  :  la  valse  qu'il  a  essayé 
d'apprendre  en  1810,  au  moment  du  mariage 
avec  Marie-Louise,  l'étourdit.  Ses  talents  assez 
médiocres  de  danseur,  qu'il  doit  à  son  professeur 
de  Valence,  M.  Dautel,  le  mènent  à  préférer  à 
tout  une  figure  qu'on  dansait  à  la  fin  des  bals  et 
qu'on  nommait  le  Grand-Père.  C'était  le  cotillon 
de  l'époque,  un  cotillon  qui  débutait  par  une  pro- 
menade aussi  longue  que  le  voulait  le  couple 
conducteur  et  qui  se  continuait  par  des  figures 
réglées  par  lui  :  la  danseuse  assise  dans  un  fau- 
teuil, les  danseurs  à  genoux,  les  berceaux  faits 
avec  les  bras,  toutes  les  jolies  idées  qui  venaient 
à  l'esprit.  «  Je  reviendrai  pour  le  Grand-Père,  » 
disait-il,  et  souvent,  en  effet,  il  revenait. 

S'il  allait  au  spectacle,  ce  n'était  guère  que 
pour  entendre  un  acte  :  le  plus  souvent  alors 
il  donnait  ses  rendez-vous  pour  neuf  heures  et 
il  y  était  exact.  S'il  prolongeait,  ce  n'était  que 
jusqu'à  dix  heures,  qui  était  l'heure  habituelle 
du  Coucher  officiel  correspondant  au  Lever,  mais 
bien  moins  important  et  moins  nombreux.  Le 
chambellan  lui  remettait  la  liste  des  personnes 
qui  étaient  dans  le  premier  salon,  introduisait  les 


248  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

Grandes  entrées,  puis  le  Service.  L'Empereur  don- 
nait ses  ordres  brièvement,  puis  se  retirait  dans 
son  Appartement  intérieur  où  parfois  il  emmenait 
un  de  ses  aides  de  camp  pour  causer  encore  et,  à 
la  diable,  jetant  ses  vêtements  tout  au  hasard,  se 
déshabillait,    aidé  seulement   de    ses  valets    de 
chambre.  Souvent,  après  qu'il  s'était  mis  au  lit, 
il  demandait  l'Impératrice  pour  lui  faire  une  lec- 
ture, ou  bien  il  causait  avec  un  de  ses  plus  affi- 
dés.  Parfois,  il  s'endormait  alors  :  on  sait  l'his- 
toire de  Talleyrand  passant  une  nuit  entière  sur 
un  canapé,  l'Empereur  s'étanl  assoupi  au  milieu 
de  la  conversation.  Mais  il  était  très  rare,  presque 
sans  exemple,  qu'il  dormit  une  nuit  d'affilée,  que 
son  somme  excédât  trois  heures.  Eveillé,  même 
en  sursaut  et  contre  son  gré,  il  se  reprenait  tel 
que  dans  la  veille.   «  La  présence  d'esprit  après 
minuit  est  telle  chez  moi,  disait-il,  que  si,  par  des 
circonstances  instantanées,  je  suis  réveillé,  je  me 
lève,  sans  qu'on  puisse  deviner  à  l'état  de  mes 
yeux  si  je  viens  de  dormir,  et  mes  dictées  ont  au- 
tant de  fraîcheur  que  dans  un  moment  donné  de 
la  journée.  » 

Un  soir,  il  a  fait  dire  à  d'Kauterive  de  venir 
travailler  à  onze  heures.  D'Hauterive  est  exact, 
mais  à  une  heure  après  minuit  il  n'est  pas  encore 
introduit.  Tout  le  personnel  du  château  a  fait  ses 
préparatifs  pour  la  nuit  et  est  endormi.  D'Haute- 
rive fait  réveiller  l'aide  de  camp  de  service  qui 
entre  chez  Napoléon  et  lui  demande  des  ordres  : 


LA    SOIREE  249 

il  est  couché,  il  y  a  eu  malentendu,  ce  sera  pour 
le  lendemain,  onze  heures.  Mais  est-ce  onze 
heures  du  matin  ou  du  soir?  L'aide  de  camp  re- 
tourne et  reçoit  ordre  d'introduire  d'Hauterive. 
Napoléon  est  assis  sur  son  lit,  en  robe  de  chambre, 
coiffé  d'un  madras.  11  est  tout  à  fait  gracieux,  fait  * 
asseoir  le  chef  de  division,  prend  les  papiers,  les 
lit,  adresse  des  questions,  discute  les  réponses  et 
dicle  plusieurs  dépêches.  Pas  un  moment  d'impa- 
tience, pas  un  reproche  pour  ces  deux  réveils 
coup  sur  coup. 

Le  plus  ordinairement,  après  trois  heures  de 
sommeil,  mais  d'un  sommeil  plein,  absolu  et  vo- 
lontaire, dans  une  obscurité  profonde,  car  il  ne 
pouvait  supporter  la  nuit  aucune  lumière  et,  pour 
l'empêcher  de  s'endormir,  la  plus  faible  lueur  de 
la  moindre  lampe  suffisait,  il  sonnait  son  valet 
de  chambre  de  veille,  mettait  sa  robe  de  chambre 
et  son  pantalon  à  pieds  et  s'en  venait  dans  son 
cabinet.  S'il  n'avait  pas  à  son  travail  d'objet  dé- 
terminé, il  ne  faisait  point  quérir  son  secrétaire 
et,  s'asseyant  à  son  bureau,  il  annotait  les  rap- 
ports des  ministres;  c'était  son  heure  pour  les 
chiffres,  pour  les  états  de  situation  de  ses  armées, 
ces  états  qui  étaient  pour  lui  les  livres  les  plus  , 
agréables  de  sa  bibliothèque  et  qu'il  lisait  avec  le 
plus  de  plaisir  dans  ses  moments  de  loisir.  Alors, 
dans  ce  grand  silence  du  Palais  endormi  et  de 
Paris  tranquille,   il  enfonçait  dans  sa   mémoire 


250  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

chacune  des  unités  qui  composaient  ses  armées  ; 
homme  par  homme,  escadron  par  escadron,  bat- 
terie par  batterie,  il  comptait  ses  soldats,  il  les 
suivait  sur  les  routes  de  l'Europe,  il  savait  à  point 
nommé  leurs  couchées  et  leurs  étapes  :  il  appre- 
nait jusqu'à  leurs  noms. 

Mais,  s'il  s'agissait  d'un  travail  de  longue  ha- 
leine, de  lettres  à  écrire,  de  projets  à  développer r 
il  faisait  éveiller  son  secrétaire  et,  toujours  mar- 
chant, les  mains  derrière  le  dos,  il  dictait.  Sou- 
vent, au  milieu  du  travail,  il  faisait  apporter  du 
chocolat  ou  des  glaces  — jamais  de  café  dont  il  ne- 
prenait  qu'à  ses  repas  —  ou  même  quelque  chose 
de  plus  substantiel,  car,  chaque  soir,  un  ambigu 
était  préparé,  composé  d'un  poulet  rôti,  de  deux 
entremets,  d'un  dessert  et  d'une  demi-bouteille 
de  Chambertin.  11  invitait  son  secrétaire  à  parta- 
ger sa  collation,  et,  causant  alors,  ouvrant  son 
esprit  sur  l'avenir,  s'amusait  à  penser  tout  haut 
ses  rêves.  Souvent,  après  avoir  pris  une  glace,  il 
demandait  un  bain,  qu'on  se  tenait  toujours  prêt 
à  couler,  et  soit  qu'il  se  recouchât  après  le  bain^ 
ou  qu'il  restât  debout,  il  ne  se  passait  point  plus 
de  six  heures  de  sommeil. 

Que, sur  les  vingt-quatre  heures,  il  en  consacrât 
trois  aux  repas,  à  la  représentation,  aux  femmes» 
aux  divertissements,  c'est  à  coup  sûr  plus  que  la 
vérité  :  il  en  reste  quinze  pour  le  travail  —  dix- 
huit  a  dit  Rœderer,  qui  le  connaissait  bien,  —  car 
il  travaillait  partout,  en  dînant,  au  bal,  au  théâtra 


LA    SOIRÉE  251 

Napoléon  a  été  l'homme  de  son  temps  et  sans 
doute  de  tous  les  temps,  qui  a  le  moins  donné 
au  corps  et  le  plus  à  l'esprit.  Cela  n'explique 
point  la  grandeur  de  son  œuvre,  mais  cela  permet 
d'en  comprendre  l'immensité. 


X 

LE   DIMANCHE 


Pour  que,  dans  la  semaine,  Napoléon  inteiv 
rompe  son  travail,  se  donne  des  distractions  et 
change  sa  vie,  il  faut  des  circonstances  d'excep- 
tion et  qui  se  présentent  très  rarement.  C'est 
qu'il  éprouve  le  besoin  physique  d'un  exercice 
violent,  tel  que  la  chasse  ;  qu'il  sent  la  nécessité 
de  se  faire  voir  au  peuple,  et  de  réveiller  dans 
la  nation  des  impressions  qui  tendent  à  s'affai- 
blir; qu'il  a  la  curiosité  de  visiter  quelque  cons- 
truction qu'il  a  ordonnée,  de  se  rendre  compte 
d'une  grande  opération  de  voirie  qu'il  projette, 
ou  de  s'enquérir  en  personne  de  l'état  des  esprits 
et,  à  l'imitation  du  Calife  des  Califes,  de  faire  in- 
cognito, accompagné  du  seul  Duroc,  son  Giafar, 
un  tour  dans  sa  capitale.  De  telles  fantaisies  sont 
chez  lui  des  plus  rares  et,  à  l'ordinaire,  cette  vie 
sédentaire  et  recluse  est  celle  qu'il  mène  aux 
Tuileries.  Il  n'y  a  même  point  la  distraction  qui 
lui  serait  nécessaire,  d'un  tour  de  promenade 
dans  le  jardin  :  ce  jardin  est  public;  si  le  Consul 
ou  l'Empereur  y  paraissait,  une  foule  se  précipi- 


"254  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

terait  autour  de  lui  et  lui  ferait  cortège.  Il  faut  la 
grossesse  de  Marie-Louise  pour  que,  dans  les 
derniers  mois  de  1810,  Napoléon  fasse  réserver 
la  Terrasse  du  bord  de  Teau  à  laquelle,  du  Palais, 
on  accède  par  un  souterrain  construit  à  dessein, 
et  encore,  dès  que  l'Impératrice  quitte  les  Tuile- 
ries pour  Saint-Cloud,  la  terrasse  est  restituée  au 
public.  Si  l'on  tarde  à  ouvrir  les  grilles,  l'Empe- 
reur a  des  façons  de  rappeler  ses  ordres  qui  ne 
souffrent  pas  la  réplique. 

Donc,  toute  la  semaine,  une  vie  murée,  passée 
presque  toute  dans  le  cabinet  de  travail  et  dans 
l'appartement  intérieur,  une  vie  où  l'étiquette  ne 
joue  quasi  aucun  rôle  et  où  les  heures  s'enfuient, 
courant  au  galop  de  charge  sous  le  fouet  de 
poste  des  courriers  qui,  de  tous  les  coins  d'Eu- 
rope, apportent  des  dépêches;  mais,  le  diman- 
che, l'Empereur  passe  tout  le  jour  hors  de  son 
appartement,  se  montrant  à  la  Cour,  au  Peuple, 
à  l'Armée,    aux  puissances  étrangères,   à  tous. 

C'est  un  autre  genre  de  travail  et  qui  peut 
moins  lui  plaire  ;  c'est,  dans  le  métier  de  souve- 
rain, ce  que  la  plupart  des  rois  tiennent  pour  le 
nécessaire,  ce  que  lui  serait  tenté  de  regarder 
comme  le  superflu,  car  du  pouvoir  ce  qu'il  aime, 
c'est  d'abord  la  réalité  et,  s'il  amuse  parfois  son 
imagination  aux  pompes  des  cortèges  et  aux  rè- 
glements des  cérémonies,  bientôt,  à  tel  jeu,  il  se 
fatigue  et,  là  où  il  pensait  trouver  quelque  amu- 


LE    DIMANCHE  255 

sèment  d'orgueil,  il  ne  récolte  qu'un  ennui  sans 
égal. 

En  réservant  à  la  même  journée  toutes  les  cor- 
vées de  la  souveraineté,  il  prend  le  moins  qu'il 
peut  sur  les  heures  de  sa  souveraineté  effective, 
«elles  qui  importent  à  son  empire  et  à  lui-même, 
at  pourtant  il  fait  assez  pour  maintenir  la  hiérar- 
chie, sauvegarder  l'étiquette,  se  rendre  abordable 
aux  courtisans,  prouver  à  tous  qu'il  est  là,  jouer 
son  rôle  d'empereur  et  remplir  sa  fonction  de 
chef,  d'inspecteur,  et  même  d'instructeur  suprême 
des  soldats. 

Il  garde  pour  lui  la  matinée  qui  se  passe 
comme  d'ordinaire,  La  toilette  est  la  même  que 
tous  les  jours  et  l'habillement  identique,  saut 
que  les  jours  de  cérémonie,  il  met  son  grand 
cordon  de  la  Légion  dessus  l'habit  au  lieu  de  le 
mettre  dessous  et  que  cet  habit  est  plus  souvent 
celui  de  grenadier  que  celui  de  chasseur.  Le 
lever,  les  audiences,  le  déjeuner  sont  tout  comme 
en  semaine,  mais  à  midi,  il  sort  de  son  Apparte- 
ment intérieur. 

Déjà  l'Impératrice  s'est  rendue  à  la  chapelle, 
et  c'est  tout  un  cortège  qui  marche  avec  elle.  En 
avant,  ses  pages,  puis  les  écuyers  et  les  chambel- 
lans des  Princesses,  puis  ses  propres  écuyers  et 
ses  chambellans  de  service  ordinaire  et  extraor- 
dinaire; à  sa  droite,  un  peu  en  arrière,  le  pre- 
mier écuyer  et  le  premier  aumônier,  à  sa  gauche, 


256  LA     JOURNÉE     DE     L'EMPEREUR 

la  dame  d'honneur,  derrière,  les  Princesses,  la 
dame  d'atours,  les  dames  du  Palais  et  les  dames 
pour  accompagner  les  Princesses. 

Quelques  minutes  après,  l'Empereur,  prévenu, 
prend  le  même  chemin  et  son  cortège  est  plus 
nombreux  encore.  En  tête,  les  pages  et  leur 
gouverneur,  l'aide  et  le  maître  des  cérémonies, 
les  écuyers,  les  préfets  du  Palais,  les  chambel- 
lans, le  gouverneur  du  Palais,  le  chambellan  et 
l'écuyer  de  jour,  l'aide  de  camp  de  service  et 
enfin,  derrière  les  cinq  Grands-officiers  de  la 
Couronne,  l'Empereur.  Il  est  immédiatement 
suivi  par  le  colonel-général  de  la  Garde  de 
service,  et  par  le  Grand-aumônier;  puis  vien- 
nent les  Princes  de  la  Famille  impériale,  les 
Princes  de  l'Empire,  les  colonels-généraux  de 
la  Garde,  les  aides  de  camp  qui  ne  sont  pas 
de  service,  le  premier  aumônier  et  les  officiers 
des  Princes. 

De  la  salle  du  Trône,  le  cortège  se  déploie 
dans  le  Grand  escalier,  bordé  des  deux  côtés 
par  une  haie  de  fantassins  de  la  Garde  ;  il  traverse 
la  salle  des  Gardes,  passe  entre  les  statues  du 
Silence  et  de  la  Méditation,  gravit  l'escalier  de  la 
salle  du  Conseil  d'État,  pénètre  par  une  grande  et 
belle  porte  dans  celte  salle,  et,  de  là,  entre  dans 
ia  tribune  impériale  de  la  chapelle  qui  y  est  con- 
tiguë.  Cette  porte  de  la  salle  du  Conseil  d'Etat  est 
réservée  à  l'Empereur,  lui  seul  y  passe,  le  di- 
manche, avec  sa  Cour,  lorsqu'il  vient  de  la  messe. 


LE    DIMANCHE  257 

en  semaine,  seul  avec  le  chambellan  de  service, 
lorsqu'il  vient  présider  le  Conseil  d'État. 

Parfois,  les  deux  cortèges  se  confondent.  Alors 
l'Empereur,  l'Impératrice,  les  Princes  et  Prin- 
cesses se  réunissent  dans  la  salle  du  Trône.  Dans 
la  première  antichambre  —  salon  qui  précède  cette 
salle,  —  attendent  les  personnes  attachées  à  la 
personne  des  Princes,  les  membres  du  Sénat  et 
du  Conseil  d'Etat  et  les  officiers  généraux;  dans 
la  seconde  antichambre  (le  premier  salon  en  ve- 
nant de  la  salle  des  Maréchaux),  les  députés,  les 
tribuns,  les  juges  et  les  officiers  ayant  accès  à  la 
Cour.  Lorsque  l'Empereur,  donnant  la  main  à  F  Im- 
pératrice, sort  de  la  salle  du  Trône,  les  officiers  de 
l'Impératrice  marchent  en  avant  des  officiers  de 
l'Empereur,  mais  l'itinéraire  suivi  est  le  même, 
avec  ces  grands  escaliers  à  descendre  et  à  mon- 
ter, si  favorables  aux  déploiements  somptueux 
des  théories  impériales,  mais  où,  par  malheur, 
l'Empereur,  toujours  pressé,  marche  trop  vite  et 
enlève  à  cette  pompe  un  peu  de  sa  dignité. 

Au  passage  de  l'Impératrice,  lorsqu'elle  vient 
seule,  les  tambours  battent.  Une  seconde  batterie 
annonce  l'arrivée  du  souverain  devant  lequel 
l'huissier,  ouvrant  les  deux  battants  de  la  porte, 
jette  ce  mot  :  «  L'Empereur!  » 

La  chapelle  est  toute  pleine.  En  bas,  de  chaque 
côté  de  l'autel,  un  grenadier  est  de  faction,  fusil 
au  pied.  La  nef  est  emplie  par  le  peuple  qui  y  a 

17 


258  LA.   journée    de    l'empereur 

accédé  par  la  galerie  basse  du  côté  du  jardin.. 
L'Empereur,  en  effet,  n'a  jamais  voulu  permettre 
qu'on  donnât  des  billets  d'entrée  pour  sa  cha- 
pelle. Les  places  sont  aux  premiers  occupants. 
«  Tout  dans  le  culte  doit  être  gratuit,  ^t  pour  le 
peuple,  a-t-il  dit.  L'obligation  de  payer  à  la  porte 
ou  de  payer  les  chaises  est  une  chose  révoltante  : 
on  ne  doit  pas  priver  les  pauvres,  parce  qu'ils 
sont  pauvres,  de  ce  qui  les  console  de  leur  pau- 
vreté. » 

La  tribune  impériale  occupe  tout  le  fond  en 
face  de  l'autel;  à  gauche,  sont  les  tribunes  réser- 
vées aux  dames  du  Palais  et  aux  dames  présen- 
tées à  la  Cour;  à  droite,  les  fenêtres  grandes 
ouvertes  de  la  salle  du  Conseil  d'État  où  se  pres- 
sent tous  ceux  qui  assisteront  tout  à  l'heure  à  la 
grande  audience  et  qui  ont  leur  entrée  dans  le 
Palais,  tous  dans  l'uniforme  de  leur  grade  ou 
dans  le  costume  de  leur  fonction;  et  c'est  ainsi, 
avec  ce  fond  tout  resplendissant  d'argent  et  d'or, 
avec  ce  côté  tout  paré  de  fraîches  toilettes,  cet 
autre,  moins  pimpant,  mais  où  les  tons  vibrants 
des  tenues  militaires  sonnent  leur  fanfare  sur  les 
ensembles  assourdis  des  costumes  civils  brodés  de 
soies  claires;  avec  ce  parterre  où  s'entasse  qui- 
conque a,  comme  le  veut  la  consigne,  «  un  exté- 
rieur décent  »,  que  l'assistance  se  montre  aux 
regards  des  musiciens  de  la  chapelle  impériale 
placés  en  amphithéâtre,  dans  une  niche  circu- 
laire, en  face  de  l'Empereur,  derrière  des  colonnes 


LE     DIMANCHE  259 

qui,  au-dessus  de  l'autel,  ornent  l'autre  extrémité 
de  la  salle. 


Napoléon  s'est  souvenu  de  la  requête  qui  lui 
était  adressée  par  Girardin,  lorsque,  premier 
consul,  il  allait  rétablir  la  religion  catholique. 

«  Vous  serez  obligé  d'aller  à  la  messe,  lui  di- 
sait Girardin. 

—  Cela  peut-être. 

—  Mais  vous  contraindrez  aussi  tous  les  fonc- 
tionnaires publics  à  y  assister. 

—  Quelle  folie  î 

—  Non,  citoyen  Consul;  cela  sera,  parce  que 
cela  vous  semblera  nécessaire  et,  ce  que  je  vous 
demande,  dès  aujourd'hui,  c'est  d'attacher  d'ex- 
cellents musiciens  à  votre  chapelle,  parce  qu'une 
bonne  musique  est  un  remède  contre  l'ennui,  et 
la  messe,  que  nous  n'avons  plus  l'habitude  d'en- 
tendre, pourrait  nous  sembler  une  chose  fort 
ennuyeuse.  » 

Nulle  chapelle  au  monde,  comparable  à  celle 
de  l'Empereur.  Le  directeur,  c'est,  après  Paisiello, 
Lesueur,  l'auteur  des  Bardes,  Lesueur,  proscrit, 
ruiné,  réduit  au  désespoir  par  la  faction  du  Con- 
servatoire et  que  le  Premier  Consul  a  recueilli, 
auquel  il  a  donné  du  pain,  un  asile,  un  théâtre, 
et  les  moyens  de  gagner  la  gloire.  Deux  chefs 
d'orchestre,  Persuis  et  Rochefort;  deux  premiers 
chanteurs,  Lays  et  Martin;  quatre  premières 
chanteuses,  Mme"  Branchu,  Armant,   Duret,  Al- 


260  LA    JOURNÉE    DE     L'EMPEREUR 

bert;  et  puis,  trois  premiers-dessus,  trois  deuxiè- 
mes-dessus hommes,  autant  en  femmes;  un  pre- 
mier ténor,  cinq  ténors,  cinq  basses-tailles,  deux 
contralto,  six  basses  chantantes.  En  instrumen- 
tistes, d'abord  le  premier  violon  de  l'Empereur, 
Kreutzer,  puis  huit  premiers  violons,  neuf  deuxiè- 
mes violons,  quatre  altos,  huit  basses,  quatre 
contrebasses,  deux  pianistes,  un  harpiste,  deux 
flûtes,  trois  hautbois,  quatre  clarinettes,  un  cor 
solo,  trois  cors  et  quatre  bassons.  Et  ce  sont  les 
premiers  artistes  de  Paris,  que  l'Empereur  a  fait 
rechercher  un  à  un  par  Lesueur  au  moment  où  il 
ne  restait,  à  la  plupart,  qu'à  s'expatrier  ou  à 
mourir,  Chérubini  et  le  Conservatoire  leur  fer- 
mant toutes  les  portes.  A  eux  tous,  ils  se  parta- 
gent 153  800  francs,  mais,  ce  qui  vaut  mieux, 
ils  ont  le  patronage  impérial,  et,  en  dehors  de 
leurs  places  dans  les  Théâtres  impériaux,  ils  trou- 
vent des  leçons  qui  leur  gagnent  largement 
leur  vie. 

A  peine  le  tambour  a-t-il  annoncé  la  venue  de 
l'Empereur  que  le  maître  des  cérémonies  de  l'é- 
glise apparaît  et  que  le  célébrant,  entouré  de  ses 
assistants,  sort  de  la  sacristie.  Après  avoir  salué 
l'autel,  il  se  tourne  vers  Leurs  Majestés,  les  salue, 
et,  de  suite,  commence  la  messe.  Elle  n'est  point 
longue,  dure  environ  vingt  minutes  et,  tout  le 
temps,  la  musique  se  fait  entendre  :  cette  mu- 
sique est  excellente  et  rare,  car  c'est  pour  la  cha- 


LE    DIMANCHE  261 

pelle  de  l'Empereur  que  Lesueur  a  composé  la 
plupart  de  ses  messes- 
L'Impératrice  Joséphine,  à  genoux  sur  un  prie- 
dieu  garni  de  velours  cramoisi  et  de  crépines  d'or, 
garde  une  attitude  des  plus  recueillies  :  elle  est 
vêtue  de  la  robe  à  queue,  à  la  grecque,  à  taille  et 
manches  courtes;  sa  tête,  coiffée  à  la  grecque,  est 
ornée  d'un  diadème.  A  côté  d'elle,  un  peu  en  ar- 
rière, se  tient  l'Empereur,  «  en  attitude  militaire 
de  messe  »,  c'est-à-dire  debout,  les  bras  croisés 
et  la  vue  errante  çà  et  là.  A  des  moments,  il  se 
penche  vers  Joséphine  qui  ne  se  prête  à  ces  con- 
versations que  le  temps  strictement  nécessaire  et 
reprend  aussitôt  qu'elle  peut  son  air  de  piété  et 
d'attention.  Sauf  à  ces  moments,  sans  qu'il  affecte 
la  dévotion,  ni  qu'il  s'agenouille,  il  est  grave, 
sérieux,  immobile.  C'est  à  cette  messe  que  les 
artistes  doivent  se  rendre  s'ils  veulent  le  dessiner 
d'après  nature  :  ils  n'y  manquent  point  et  on  en 
a  pour  marque  un  dessin  de  Couder  en  1811, 
deux  dessins  de  Girodet  en  1812,  combien  d'au- 
tres, sans  doute,  qui  sont  ignorés  et  dorment  dans 
des  portefeuilles  d'amateurs! 

Cette  gravité,  en  face  de  l'acte  religieux,  fait 
contraste  en  la  mémoire  des  gens  de  l'ancienne 
Cour  avec  le  souvenir  de  Louis  XVI  dont  la  tenue 
scandalisait  les  voyageurs  anglais  car,  «  excepté 
à  l'adoration  de  l'hostie,  il  était,  durant  toute  la 
messe,  engagé  dans  la  conversation  la  plus  gaie 
avec  le  comte  d'Artois.  » 


262  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

Ce  n'est  qu'à  partir  du  9  décembre  1806  qu'on 
célèbre  la  messe  dans  la  chapelle  construite  par 
Percier  et  Fontaine.  Jusque-là  le  culte  dominical 
a  été  quelque  peu  errant  et  n'a  pas  été  en- 
touré de  la  pompe  convenable.  Par  une  lettre  du 
30  germinal  an  X,  le  Premier  Consul  enjoignait 
à  Duroc  «  de  faire  établir  dans  son  cabinet  de 
travail,  à  l'endroit  où  était  son  bain,  tout  ce  qui 
était  nécessaire  pour  y  construire  une  petite  cha- 
pelle en  mettant  pardessus  la  glace  un  tabhau 
ou  une  tapisserie  et  en  faisant  établir  une  espace 
de  paravent  qui  masquât  l'escalier  et  qui  fit  qu'on 
pût  communiquer  directement  de  ladite  petite 
chapelle  à  sa  chambre  à  coucher.  »  Cela  dura 
peu  et  il  est  même  douteux  qu'on  ait  utilisé  cet 
oratoire.  Plus  tard,  chaque  dimanche,  on  célébra 
îa  messe  dans  la  salle  où  le  Conseil  d'Etat  tenait 
ces  séances,  L'autel,  enfermé  la  semaine  dans 
une  armoire,  apparaissait  le  dimanche.  On  enle- 
vait les  bureaux  de  l'Empereur  et  des  Grands  di- 
gnitaires;.on  rangeait  tant  bien  que  mal  les  ta- 
bles des  conseillers  d'État,  des  maîtres  des  re- 
quêtes et  des  auditeurs,  et  les  choses  allaient  ainsi. 
Il  fallut  les  grands  remaniements  ordonnés  dans 
le  Palais  en  1805  pour  que  Dieu  eût  son  coin 
entre  la  salle  de  spectacle  et  la  salle  du  Conseil 
d'État. 

Après  la  Post-Communion,  le  Domine  Salvum, 
exécuté  par  toute  la  musique, et  l'oraison, chantée 


LE  CERCLE 


pa-e  241] 


LE    DIMANCHE  205 

par  le  célébrant,  celui-ci,  au  bas  de  l'autel,  sa- 
luait l'Empereur,  et  le  cortège  se  reformait  pour 
retourner  dans  les  Grands  appartements. 

Là,  la  foule  se  presse  :  il  y  a  les  fonctionnaires 
civils  jusques  et  y  compris  les  sous-préfets,  les  mi- 
litaires jusqu'au  grade  de  chef  de  bataillon,  et  des 
fonctionnaires  civils,  des  officiers  de  grade  infé- 
rieur, ceux  réformés  ou  destitués  qui  ont  reçu 
l'autorisation  du  chambellan  de  jour  :  à  ce  der- 
nier, ordre  est  donné  de  ne  jamais  refuser  l'en- 
trée. On  n'est  admis  pourtant  qu'en  grand  uni- 
forme ou  en  grand  costume  :  nul  habit  bourgeois  ; 
les  hommes  présentés  qui  viennent  faire  leur  cour 
sont  en  habit  à  la  française  avec  l'épée. 

Tous  ceux  qui  sont  là  sont  émus,  même  les 
plus  grands,  à  la  pensée  de  passer  sous  les  yeux 
de  Napoléon.  Comme  disait  un  maréchal  d'Em- 
pire :  «  Le  dimanche,  dans  la  grande  galerie  où 
nous  l'attendons,  dès  qu'on  entend  ce  mot  :  l'Em- 
pereur! nous  pâlissons  tous  et  j'en  sais  de  bien 
connus  pour  être  de  bons  bougres,  qui  tremblent 
de  tous  leurs  membres.  »  Chacun  rêve  que,  une 
seconde,  il  attirera  l'attention.  Celui-ci  a  sous  le 
bras  un  volume  qu'il  offrira  si  on  le  lui  demande. 
Celui-là  fait  l'homme  qui  se  dissimule,  car  il  veut 
voir  s'il  a  réellement  encouru  la  défaveur  ou  si 
on  saura  le  distinguer.  Un  mot  qui  tombera  des 
lèvres  de  l'Empereur,  un  nom  qu'il  prononcera, 
ce  sera  la  corvée  oubliée,  une  joie  sans  égale,  de 
la  vanité  à  dépenser  pour  tout  le  jour. 


266  LA.    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

Napoléon  s'avance,  tantôt  à  pas  brusques  et 
saccadés,  tantôt  en  se  dandinant,  non,  comme  on 
a  dit,  pour  imiter  les  Bourbons,  mais  parce  que  le 
dandinement  appartient  à  la  place  qu'il  occupe  et, 
comme  dit  fort  bien  Girardin,  «  naît  de  l'embarras 
involontaire  et  forcé  qu'éprouve  celui  qui  se  trouve 
être,  par  sa  position,  le  point  de  mire  de  tous  les 
observateurs.  »  Il  lance  à  droite  et  à  gauche,  avec 
un  air  qui  veut  être  souriant,  des  regards  qui  vont 
aux  extrémités  de  la  Galerie,  accrocher  le  visage 
inconnu,  le  personnage  auquel  il  y  a  à  parler, 
l'homme  utile  et  attendu,  l'homme  dont  la  vue 
fera  naître  une  idée  qui  s'associera  à  tel  ou  tel- 
projet  antérieur.  11  pique  alors  droit  sur  l'homme  ; 
en  deux  ou  trois  phrases  nettes  auxquelles  il  faut 
une  réponse  immédiate  et  brève,  il  le  vide,  prend 
note  de  sa  capacité  et  marque  un  trait  en  sa  mé- 
moire. 

C'est  un  papier  qu'on  lui  présente  et  qu'il  re- 
met à  l'aide  de  camp  de  service  ou  au  Grand- 
maréchal;  c'est  un  livre  qu'il  aperçoit  sous  un 
bras  et  qu'il  prend;  à  droite  et  à  gauche,  ce  sont 
de  petits  saluts,  des  bouts  de  phrase  aux  grands 
fonctionnaires  qu'il  veut  distinguer  :  «  Comment 
se  porte  Monsieur  le  Sénateur?  »,  ou  «  Comment 
se  porte  Monsieur  le  Conseiller  d'État?  »  plutôt  le 
titre  de  la  fonction  que  le  nom  de  la  personne, 
car,  pour  le  titre,  le  costume  lui  est  un  guide  sûr, 
tandis  qu'aux  noms  il  peut  se  tromper  :  témoin 
ce  qui  lui  est  arrivé  avec  Ameilhon,  le  membre  de 


LE    DIMANCHE  267 

l'Institut,  et  ce  dialogue  qui,  s'il  n'est  point  vrai, 
est  au  moins  bien  inventé  : 

—  «  Ah!  vous  êtes  Monsieur  Ancillon? 

—  Oui,  Sire,  Ameilhon. 

—  Àh  oui!  Ameilhon.  Vous  avez  continué 
l'histoire  romaine  de  Lebon? 

—  Oui,  Sire,  de  Lebeau... 

—  Oui,  oui,  de  Lebeau...  jusqu'à  la  prise  de 
Constantinople  par  les  Arabes? 

—  Oui,  Sire,  par  les  Turcs. 

—  Sans  doute,  par  les  Turcs...  en  1449? 
—  Oui,  Sire,  en  1453. 

—  En  1453,  c'est  bien  cela.  » 

Ce  qui  n'empêche  pas  Ameilhon  ravi  de  dire  à 
ses  voisins  :  «  C'est  incroyable,  il  sait  tout,  il  se 
souvient  de  tout,  on  ne  peut  rien  lui  apprendre.  » 

L'effet  est  donc  produit;  mais  s'il  advient  que 
Napoléon  se  fourvoie,  lorsque,  pour  être  aimable, 
sans  y  attacher  d'ailleurs  nulle  importance,  il  fait 
ainsi  quelque  excursion  dans  le  domaine  de  l'his- 
toire, de  la  littérature  ou  de  la  science  pures,  nul 
danger  qu'il  se  trompe  d'une  syllabe  lorsqu'il  s'a- 
git de  ses  affaires.  Tel  auditeur  qu'il  aperçoit 
arrive  des  provinces  Illyriennes,  de  Hambourg  ou 
d'Amsterdam,  il  lui  arrache  les  trois  ou  quatre 
faits  dont  il.  a  besoin  et  passe.  Ce  préfet  qu'il  n'a 
pas  appelé  est  à  son  audience.  Pourquoi?  Que 
vient-il  faire  à  Paris?  Une  réponse  nette  et,  si  elle 
est  bonne,  il  passe.  En  deux  mots,  cet  officier 


268       LA  JOURNÉE  DE  L  EMPEREUR 

réformé  raconte  son  affaire,  remet  sa  pétition; 
souvent,  il  y  fait  une  corne  de  rappel  et  il  passe. 
Justice  sera  rendue. 

Si  quelque  vieux  soldat,  quelque  centenaire 
qui  a  vu  les  guerres  anciennes  et  survit  à  sa  géné- 
ration se  recommande  à  la  bienfaisance  de  l'Em- 
pereur, c'est  ici  que  Napoléon  ordonne  qu'on  le  lui 
présente  :  ainsi  ce  Vilcot,  âgé  de  cent  deux  ans, 
qu'il  reçoit  en  septembre  1806,  et  auquel,  outre 
2  400  francs  pour  ses  frais  de  voyage,  il  accorde 
sur  l'heure  une  pension  de  600  francs.  Qu'on 
n'aille  pas,  croyant  se  faire  remarquer,  se  vêtir 
d'un  uniforme  qu'on  n'a  plus  le  droit  de  porter 
ou  qui  n'est  point  suivant  le  règlement  :  le  lende- 
main une  lettre  du  Grand-maréchal  vient  rappe- 
ler à  l'usurpateur  qu'il  est  des  insignes  qu'un  gé- 
néral en  retraite  n'a  pas  le  droit  de  prendre  :  et 
c'est  l'Empereur  qui  a  dicté  la  lettre  :  car,  d'un 
regard  de  ses  yeux  clairs,  il  a  tout  vu,  vu  tous 
ceux  qui  sont  là,  remarqué  ceux  qui  sont  absents, 
constaté  les  costumes,  inspecté  les  tenues,  jugé 
jusqu'aux  mines  des  gens. 

Cette  audience  du  dimanche  qui  maintient  le 
contact  entre  lui  et  les  hommes  qu'il  emploie  et 
ses  sujets  presque  à  tous  les  degrés,  c'est  une  des 
seules  institutions  du  Directoire  qui  aient  subsisté  : 
et  tout  le  monde,  à  commencer  par  Napoléon,  y 
trouve  son  compte. 

11  a  parcouru  la  Galerie,  les  Grands  apparte- 


LE    DIMANCHE  269 

menls  :  il  s*est  moins  arrêté  dans  ceux-ci,  car 
ceux  qu'il  y  a  rencontrés  sont  ses  familiers  et  ce 
n'est  pas  le  lieu  de  parler  d'affaires.  Il  entre  dans 
son  Grand  cabinet  —  un  cabinet,  où  il  ne  tra- 
vaille jamais,  qui  est  tout  de  parade  et  de  luxe, 
qui  n'a  aucun  rapport,  d'aucune  espèce,  avec  le 
cabinet  de  travail  de  l'Appartement  intérieur, 
dans  lequel  nulle  personne  étrangère  ne  pénètre 
jamais,  et  qui  est  strictement  fermé  à  tout  pro- 
fane. —  Ce  Grand  cabinet  qu'on  appelle  aussi 
Salon  de  l'Empereur,  et  qui  a  été  le  Grand  cabi- 
net de  Louis  XIV,  communique  à  la  salle  du 
Trône  et  a  un  accès  sur  la  grande  chambre  à 
coucher.  Il  a  conservé  son  ancienne  décoration 
louis -quatorzienne  de  Lerambert  et  de  Girar- 
don  et  ses  peintures  de  Coypel,  mais  Percier 
et  Fontaine  y  ont  disposé  une  de  ces  cheminées 
qui,  dans  leur  œuvre,  sont  si  remarquables  pour 
leur  style,  leur  robuste  élégance  et,  si  on  peut 
dire,  leur  dignité  :  de  terre,  celle-ci  s'élance  jus- 
qu'au plafond  peint  et  doré  avec  des  abondances 
de  figures  en  stuc.  Contre  le  plafond,  tout  en 
haut,  deux  anges  en  haut  relief  soutiennent  la 
boule  du  Monde  et,  au  centre,  dans  un  bas- 
relief  porté  par  des  aigles  et  des  trophées, 
l'Histoire  et  la  Victoire  encadrent  une  horloge 
grandiose  dont  elles  ont  à  célébrer  chacune  des 
heures.  Dans  ce  salon  sont  disposés  en  trophées 
les  drapeaux  et  les  étendards  de  la  Garde.  C'en 
est  le  principal  et  on  peut  dire  l'unique  orne- 


270  LA    JOURNÉE    DE    i/EMPEREUR 

ment  :  car  la  décoration  telle  qu'elle  a  été  con- 
çue n'est  pas  achevée  et  ne  le  sera  jamais.  En  ce 
moment,  l'ameublement,  en  dehors  d'une  admi- 
rable table-bureau  très  chargée  de  cuivres,  sur 
laquelle  l'Empereur  ni  personne  n'écrit  e1  qui 
n'est  là  que  poiu  la  forme,  comprend  seulement 
six  fauteuils  et  douze  chaises  ou  pliants,  de  bois- 
doré,  garnis  de  Gobelins  quelconques.  Mais  ce 
n'est  qu'en  attendant,  et  bientôt  ce  salon  doit 
être  orné  d'une  façon  digne  de  sa  destination. 
Aux  murs  s'encastreront  quatre  panneaux  repré- 
sentant des  traits  de  la  vie  de  l'Empereur;  les 
modèles  sont  achevés  et  les  tapisseries  sont  sur 
le  métier;  le  mobilier  sera  à  fond  pourpre  et 
d'une  tapisserie  toute  rehaussée  d'or.  David  lui- 
même  a  donné  le  dessin  d'un  des  fauteuils,  De- 
bret  et  Dubois  ont,  sous  sa  direction,  exécuté  et 
peint  les  ornements  pour  assortir  le  meuble  aux 
portières  déjà  en  place.  Celles-ci,  à  fond  pourpre 
avec,  dans  la  bordure,  les  ornements  et  les  attri- 
buts impériaux,  présentent  l'une,  la  Victoire  au 
milieu  d'un  trophée  d'armes  modernes,  l'autre 
la  Renommée  au  milieu  d'un  trophée  d'armes 
antiques.  Les  quatre  portières  destinées  à  com- 
pléter la  décoration  montreront,  dans  la  même 
bordure  et  sur  le  même  fonds,  les  deux  pre- 
mières, les  grandes  armoiries  de  France  et 
d'Italie,  les  deux  autres,  les  figures  symboliques, 
appuyées  sur  des  trophées  appropriés,  ici,  des 
Sciences  et  des  Arts,  là,  de  l'Industrie  et  du  Corn- 


LE     DIMANCHE  27  f 

merce.  Aux  fenêtres  on  posera  des  cantonnière 
en  Gobelins,  du  môme  ton  et  avec  des  ornement 
du  même  esprit. 

Rien  de  plus.  Sachant  pour  qui  ils  travaillaient, 
les  artistes  et  les  ouvriers  prenaient  d'eux-mêmes 
la  notion  du  grandiose. 

Dans  ce  cabinet,  l'Empereur  s'arrête  peu.  S'il 
y  a  lieu,  il  y  donne  quelque  brève  audience  d'ar- 
rivée ou  de  départ  à  un  Prince  de  la  Confédéra- 
tion qu'introduit  solennellement  le  Grand-maître 
des  Cérémonies.  Parfois  cette  réception  précède 
la  messe,  plus  souvent  elle  la  suit  et  occupe  le 
moment  entre  la  fin  de  la  Grande  audience  et  le 
commencement  de  la  Parade.  S'il  n'y  a  point  de 
Parade  et  que  le  temps  soit  pris  par  des  présen- 
tations de  députations  ou  des  prestations  de  ser- 
ment, l'Empereur  repasse  dans  la  salle  du  Trône 
et  entouré  des  Grands  Dignitaires  qui  n'ont  guère 
que  ces  occasions  de  remplir  leur  charge,  des 
Grands  officiers  de  la  Couronne  et  de  l'Empire, 
et  des  officiers  de  service,  il  écoute  les  discours, 
reçoit  les  adresses,  et  répond  d'abondance.  Pour 
les  prestations  de  serment,  souvent  il  reste  dans 
le  Grand  cabinet.  Il  n'y  garde  alors  que  le  Grand 
dignitaire  qui  présente  au  serment,  le  Grand 
chambellan  qui  introduit  l'officier  ou  le  fonction- 
naire nouvellement  promu,  et  le  Secrétaire  d'État 
qui  lit  la  formule  et  reçoit  l'actr, 


272       LA  JOURNEE  DE  L  EMPEREUR 

Napoléon  attachait  une  importance  tout  à  part 
au  serment  de  fidélité.  Il  en  avait  fait  une  des 
bases  fondamentales  de  son  système.  Il  croyait  que 
l'homme  qui,  librement,  engage  sa  foi,  se  tient 
lié  pour  la  vie  et  que,  s'il  fausse  son  serment,  il 
manque  à  l'Honneur.  Or  il  croyait  à  l'Honneur. 
«  Une  nation  ne  doit  jamais  rien  faire  contre 
l'Honneur,  disait-il,  car,  dans  ce  cas,  elle  serait 
la  dernière  de  toutes;  il  vaudrait  mieux  périr.  » 
Ce  qu'il  dit  des  nations,  il  le  pense  des  individus. 
L'homme  qui  a  manqué  à  l'Honneur  est  le  der- 
nier des  êtres. 

Du  haut  en  bas  de  l'échelle  gouvernementale, 
il  a  prétendu  établir  la  religion  du  serment,  non 
pas  d'un  serment  religieux,  car  les  formules  sacra- 
mentelles en  sont  bannies,  mais  d'un  serment 
qui  vise  l'Honneur  seul,  en  l'homme  qui  le  prête. 
Si  cet  homme  y  manque,  ce  ne  sera  pas  à  Dieu 
qu'il  aura  fait  injure  ;  des  serments  prêtés  à  Dieu 
les  prêtres  relèvent  —  ce  sera  sa  propre  cons- 
cience qu'il  aura  trahie. 

Le  serment,  l'Empereur  le  prête  au  peuple; 
tous  ceux  que  l'Empereur  emploie  au  service  de 
la  Nation  le  prêtent  à  l'Empereur,  et  ils  lui  jurent 
leur  fidélité  authentiquement,  solennellement, 
entre  ses  propres  mains,  dès  qu'ils  parviennent  à 
un  grade  ou  une  fonction  où  ils  ont  une  autorité 
propre.  Ainsi,  pour  les  militaires,  depuis  le  colonel 
ou  l'adjudant  commandant.  Et  ce  sont  les  plus 
hauts  dignitaires  de  l'Empire  qui  présentent  au 


LE     DIMANCHE  273 

serment  et  y  assistent  :  le  Grand-électeur,  le 
Connétable,  le  Grand -amiral,  les  Archichance- 
liers  d'État  et  d'Empire,  l'Architrésorier,  chacun 
selon  sa  fonction,  et  de  chaque  serment  le  Secré- 
taire d'État  dresse  un  acte. 

Ces  serments  reçus  n'ont  point  empêché  les 
trahisons.  Mais  celui-là  qui  s'imaginait  que  le 
serment  obligeait  les  autres  hommes,  tenait  qu'un 
serment  l'obligeait  lui-même,  et  témoignait  ainsi 
pour  la  conscience  de  ses  semblables  un  respect 
qu'il  ne  pouvait  puiser  que  dans  sa  propre  cons- 
cience. 

Si  sérieuse  et  grave  que  fût  au  fond  cette  céré- 
monie, les  épisodes  comiques  n'y  manquaient 
pas  pour  en  égayer  la  monotonie.  En  entrant  dans 
le  cabinet  de  l'Empereur,  le  nouveau  promu  de- 
vait, depuis  le  bout  de  la  pièce,  faire,  en  s'avan- 
çant,  trois  saluts,  des  saluts  compliqués  et 
presque  dansants,  pour  lesquels  il  avait  été 
prendre  des  leçons  de  Gardel,  le  maître  de 
ballets  de  l'Opéra.  Souvent,  un  vieux  brisquard 
peu  ferré  sur  le  maintien,  s'embrouillait  dans  ses 
révérences,  dans  les  pas  à  exécuter  sur  la  droite 
et  la  gauche,  surtout  dans  la  retraite  face  à  l'Em- 
pereur, sans  un  instant  lui  tourner  le  dos  et 
pourtant  sans  dévier  de  la  route.  Alors  les  demi- 
chutes  que  causaient  l'épée  ou  le  sabre  s'empê- 
trant  aux  jambes  et,  surtout,  sur  la  figure  éner- 
gique et  convulsée,  Pimpatience  du  juron  con- 

18 


274  LA    JOURNÉE    DE     L'EMPEREUR 

tenu,  le  juron  de  corps  de  garde  qui,  la  porte 
franchie,  allait  éclater,  donnaient  la  comédie  aux 
assistants. 

D'ordinaire,  les  audiences  particulières,  même 
les  prestations  de  serment,  n'empiètent  pas  sur 
la  Parade.  Pendant  le  Consulat,  elle  avait  lieu 
toutes  les  décades,  souvent  deux  fois,  le  décadi 
de  règle  et  le  quintidi  par  surcroît;  mais,  sous 
l'Empire,  dès  1806,  elle  n'est  guère  plus  com- 
mandée que  tous  les  quinze  jours  à  cause  des 
cérémonies.  En  général,  c'est  vers  une  heure  de 
l'après-midi,  souvent  un  peu  plus  tard,  quelquefois 
à  six  heures  du  soir,  mais  alors  seulement  pour 
une  brève  présentation  de  troupes. 

D'ordinaire,  voici  comment  les  choses  s'y  pas- 
sent :  Le  samedi,  au  coucher,  l'Empereur  a  donné 
ses  ordres  aux  Colonels  généraux  de  la  Garde  et 
au  Gouverneur  de  Paris  pour  les  troupes  qui  doi- 
vent y  paraître.  Avant  l'heure  marquée,  les  dif- 
férents corps  se  réunissent  dans  la  cour  du  Palais 
et  sur  la  place  du  Carrousel,  et  dès  qu'ils  arrivent 
ils  se  trouvent  sous  le  commandement  du  Co- 
lonel général  de  la  Garde,  que  l'Empereur  dé- 
signe. Ce  Colonel  général  est  assisté,  pour  la 
transmission  des  ordres,  par  quelques  officiers 
de  l'État-Major  du  Palais,  nommés  à  cet  effet  par 
le  Grand-maréchal.  Dès  que  les  corps  de  la  Garde 
sont  en  bataille,  les  porte-drapeaux  et  les  porte- 
étendards  sortent  des  rangs  et  s'assemblent  de- 


LE    DIMANCHE  275 

vdLïit  le  Pavillon  de  F  Horloge.  Un  officier  du  Pa- 
lais se  met  à  leur  tète,  et,  par  le  grand  escalier  et 
les  Grands  appartements,  les  conduit  au  Salon  de 
T Empereur,  à  la  porte  duquel  un  chambellan  les 
annonce.  Ils  prennent  aux  trophées  les  drapeaux 
et  les  étendards,  et,  dans  le  même  ordre,  revien- 
nent sous  la  voûte.  Quand  ils  en  débouchent  et 
qu'ils  reviennent  à  leur  place  de  bataille,  chacun 
avec  son  escorte,  que,  sur  toute  la  ligne,  éclate 
cette  batterie  aux  drapeaux,  cette  sonnerie  à  l'éten- 
dard, qui  sont  spéciales  à  la  Garde,  la  foule  qui 
s'entasse  aux  grilles,  grisée  par  cette  orgie  de  mu- 
siques et  de  fanfares,  nerveusement  secouée  par 
le  claquement  martial  des  fusils  bruissant  en 
même  temps,  les  yeux  emplis  de  ce  geste  long  et 
superbe  des  officiers  saluant  de  l'épée,  voudrait 
toute,  comme  ces  grognards  qui  sont  là,  avoir 
son  droit  sur  ces  loques  déchiquetées  qui,  sous 
l'aigle  d'or,  sous  la  couronne  d'or,  flottent  au 
vent.  Après  chaque  parade,  il  éclôt  des  volon- 
taires, même  aux  nids  les  plus  bourgeois,  ceux 
où  d'ordinaire,  pour  ne  pas  servir,  on  est  prêt  à 
acheter  à  tout  prix  les  remplaçants. 

A  l'heure  précise  qu'il  a  fixée  —  car  s'il  fait 
attendre  les  Dignitaires,  les  Princes,  les  Maré- 
chaux et  sa  femme,  il  ne  fait  pas  attendre  ses 
soldats  —  l'Empereur  quitte  son  salon  et  précédé 
de  son  service,  accompagné  de  ceux  qui  doivent 
ui  faire  cortège,  il  traverse  les  Grands  apparte- 


276  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

ments,  descend  le  grand  escalier  et,  sous  la 
voûte,  monte  à  cheval.  A  moins  de  circons- 
tances exceptionnelles,  d'une  faveur  marquée  à 
quelque  prince  de  passage  auquel  il  fait  donner 
un  cheval,  son  état-major,  assez  restreint,  est 
composé  toujours  de  même.  Le  Connétable,  le 
Vice-connétable,  les  quatre  colonels  généraux  de 
la  Garde,  le  Grand-maréchal,  le  Grand-écuyer,  le 
ministre  de  la  Guerre,  le  gouverneur  de  Paris,  le 
Premier  inspecteur  de  la  Gendarmerie,  les  quatre 
aides  de  camp,  l'écuyer,  les  officiers  d'ordon- 
nance et  les  pages  de  service  ont  seuls  le  droit  de 
le  suivre  à  cheval.  Or,  le  connétable  —  Louis  — 
n'est  guère  à  Paris,  des  quatre  colonels  généraux, 
il  est  rare  que  trois  ne  soient  pas  employés  aux 
camps  ou  aux  armées  et  le  Grand-écuyer  est  en 
même  temps  ambassadeur  en  Russie.  L'état- 
major  de  l'Empereur  est  donc  d'ordinaire  moins 
nombreux  que  n'était  celui  du  Premier  Consul. 

En  général,  l'infanterie  est  rangée  dans  la 
cour,  la  cavalerie  et  l'artillerie  sur  la  place.  Na- 
poléon, d'abord,  passe  au  grand  galop  par  tous 
les  rangs;  puis,  il  met  pied  à  terre  et  commence 
les  manœuvres  qu'il  fait  répéter  plusieurs  fois  à 
chaque  corps.  Un  officier  ou  un  sous-officier 
ayant  une  belle  voix  de  commandement  se  tient 
auprès  de  lui  pour  répéter  les  ordres.  Puis,  il  ins- 
pecte, homme  par  homme,  chaque  régiment,  fai- 
sant à  des  jours  ouvrir  devant  lui  tous  les  havre- 
sacs,  à  d'autres,  visitant  lui-même  chaque  caisson 


LE    DIMANCHE  277 

d'une  batterie,  s'enquérant  de  tout  et  de  toute 
chose,  car,  pour  la  besogne  qu'il  fait,  chaque  sol-! 
dat  à  son  importance  et  le  sort  d'une  campagne 
peut  dépendre  de  la  paire  de  souliers  qui  doit 
être  dans  le  sac,  comme  le  sort  d'une  bataille, 
de  l'approvisionnement  en  boulets  qui  doit  être 
dans  le  caisson.  Aux  manœuvres,  nul  ne  se  mé- 
nage moins  que  lui;  si  un  mouvement  manque, 
on  recommence.  Il  met  à  l'épreuve  aussi  bien 
l'instruction  de  l'officier  que  celle  du  soldat  et  il 
ne  tolère  point  que,  en  cette  partie  du  métier, 
personne  porte  de  la  négligence.  Il  n'ignore  point 
que  certains  officiers  de  son  entourage  trouvent 
la  chose  fastidieuse,  mais  qu'ils  grognent  en  de- 
dans s'ils  veulent.  Étant  consul,  un  jour  qu'il 
entendait  quelque  murmure,  il  dit  à  Lannes  : 

«  Ce  n'est  pas  à  toi  qu'il  arrive  de  grogner 
parce  que  la  Parade  nous  a  fait  dîner  quelquefois 
une  heure  plus  tard. 

—  Ah!  pour  cela,  non,  je  vous  en  donne  ma 
parole  d'honneur.  Il  m'est,  pardieu!  bien  égal  de 
manger  ma  soupe  chaude  ou  froide  pourvu  que 
vous  nous  fassiez  travailler  à  chauffer  un  bon 
bouillon  à  ces  sacrés  Anglais.  » 

Tout  le  monde  n'est  point  comme  Lannes,  et, 
Lannes  mort,  à  l'Empereur  aussi  il  arrive  de  pré- 
tendre dîner  à  l'heure,  parce  que  Marie-Louise 
le  veut  ainsi.  A  mesure  que  l'Empire  avance,  les 
Parades  se  font  de  plus  en  plus  rares,  bientôt  il 
n'y  en  a  presque  plus,  plus  du  tout  de  sérieuses 


278  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

et  d'instructives  :  il  faut,  pour  qu'il  en  soit  corn- 
mandé  une,  une  occasion  telle  que  le  passage  à 
Paris  de  régiments  étrangers,  suisses,  croates  ou 
polonais.  Dans  l'hiver  de  1811-1812,  en  quatre 
mois,  il  y  a  en  tout  quatre  Grandes  parades,  les 
8  et  22  décembre,  12  janvier  et  tt  mars.  Aussi 
combien  l'outil  fabriqué  en  ces  dernières  années 
par  n'importe  quel  ouvrier  est  inférieur  à  celui 
que  le  Premier  Consul  et  l'Empereur,  de  1800  à 
1806,  avait  si  soigneusement  forgé .  limé,  ajusté 
de  ses  mains,  à  Paris  et  à  Boulogne. 

De  plus  —  et  c'est  là  le  pis  —  Napoléon  & 
perdu  ce  contact  habituel  avec  le  soldat,  cette 
familiarité  qui,  dans  chaque  régiment,  lui  faisait, 
au  premier  coup  d'œil,  reconnaître  quatre  ou 
cinq  hommes  dont  il  avait  soin  de  dire  les  noms, 
en  ajoutant  quelque  particularité  probante  qui 
montrait  qu'il  savait  tout  leur  passé.  Plus  de  ces 
dialogues  bon-enfant  entre  lui  et  le  vétéran  qui, 
sa  pétition  à  la  baguette  du  fusil,  sortait  du  rang, 
présentant  l'arme.  Plus  de  ces  anecdotes  qui  cou- 
raient les  chambrées,  allaient,  de  caserne  en 
caserne,  échauffer  le  zèle  et  provoquer  le  dévoue- 
ment :  des  pensions  pour  une  vieille  mère,  des 
bourses  dans  un  lycée  ou  dans  une  maison  impé- 
riale pour  un  enfant  orphelin,  des  injustices  ré- 
parées —  et  avec  quelle  singulière  noblesse,  — des 
oublis  rachetés — -et  avec  quelle  générosité;  — ce 
perpétuel  échange  de  récompenses  et  d'abnéga- 


LE    DIMANCHE  279 

tion  qu'un  mot  provoquait  et  qui  sur  ses  pas 
faisait  naître  une  moisson  de  sacrifice. 

Tout  tient  dans  ce  petit  fait  :  Sous  le  Consulat, 
quand,  à  la  Parade,  le  Consul  avait  distribué  des 
armes  d'honneur,  tous  ceux  qui  en  avaient  reçu, 
officiers  et  soldats,  étaient,  le  soir  même,  invités  à 
sa  table,  dînaient  à  la  même  table  que  lui,  avec 
lui  et  avec  sa  femme,  avec  les  Sénateurs,  les  Mi- 
nistres, les  Conseillers  d'État,  les  premiers  de  la 
Nation.  En  1812,  le  lendemain  de  la  Parade,  les 
corps  d'officiers,  en  bloc,  étaient  traités  chez  un 
restaurateur  par  un  aide  de  camp  de  l'Empereur. 
C'était  un  régal,  ce  n'était  plus  une  distinction, 
cela  ne  visait  plus  le  soldat,  mais  l'officier  —  et 
se  rend-on  bien  compte  de  ce  qui  pouvait  et  devait 
se  passer  dans  l'esprit  du  soldat  qui  rentrait  à 
son  quartier  ayant  dîné  avec  le  Consul? 

Dans  les  premiers  temps,  la  Grande  parade  du- 
rait le  plus  souvent  trois  heures,  quelquefois  cinq; 
elle  se  terminait  par  le  défilé  de  toutes  les  troupes, 
bataillon  par  bataillon,  au  son  de  la  musique  de 
chaque  régiment,  laquelle  venait  se  placer  à 
gauche  du  pavillon  de  l'Horloge  devant  lequel  était 
massé  l'État-Major. 

L'Empereur  remontait  ensuite  dans  les  Grands 
appartements  où  le  Corps  diplomatique,  en  atten- 
dant son  audience,  avait  pu,  des  fenêtres,  regarder 
à  loisir  un  spectacle  que  Napoléon  jugeait  instruc-  f 
tif  pour  ses  ennemis  comme  pour  ses  amis.  On 


280  LA    JOURNÉE    DE    l/EMPEREUR 

avait  soin,  d'ailleurs,  de  donner  d'autres  distrac- 
tions plus  succulentes  aux  ambassadeurs  et  mi- 
nistres étrangers  ;  dans  le  salon  qui  leur  était 
réservé,  un  buffet  était  servi,  largement  approvi- 
sionné de  thé,  de  café  et  de  chocolat,  de  liqueurs 
et  de  sucreries;  Colin,  chef  d'office,  puis  maître 
d'hôtel-contrôleur,  y  surveillait  le  service  fait  par 
les  garçons  d'appartement.  L'heure  de  l'audience 
arrivée,  les  ambassadeurs  et  ministres,  selon  leur 
date  de  résidence  à  Paris,  entraient  dans  la  salle 
du  Trône  et  s'y  formaieut  en  cercle.  L'Empereur 
commençait,  par  sa  droite,  à  en  faire  le  tour  en 
causant  successivement  avec  chacun.  Deux  fois  il 
passait  et,  les  deux  fois,  disait  quelques  mots.  Au 
reste, pour  l'ordinaire,  des  paroles  insignifiantes: 
des  «  Vous  amusez-vous  à  Paris?  Avez-vous  des 
nouvelles  de  votre  pays?  »  Point  d'affaires,  rien 
que  des  compliments. 

S'il  prétendait  frapper  un  coup,  prouver  qu'il 
n'était  point  dupe,  démasquer  l'ennemi  —  Angle- 
terre ou  Autriche  —  qui  patelinait  en  atten- 
dant d'avoir  formé  son  embuscade,  s'il  voulait, 
à  qui  machinait  une  coalition  et  préparait  la 
guerre,  —  car  toujours  ce  fut  lui  qui  fut  attaqué, 
—  montrer  qu'il  savait  où  on  le  menait,  et, 
par  un  éclat,  intimider  les  hésitants,  il  prenait 
«  sa  figure  d'ouragan  »  à  l'entrée  de  la  salle  du 
Trône,  piquait  droit  sur  l'agent  auquel  il  avait 
affaire,  et  commençait  son  discours.  Ce  discours 
était  violent,  certes  :  il  en  est  deux  au   moins 


TRAVAIL   DU   SOIR  [page  250) 


LE     DIMANCHE  2&3 

dont  on  se  souvient  ;  mais  on  peut  mettre  an  défi 
d'y  relever  une  allégation  qui  ne  soit  pas  sh  i  le- 
ment  exacte,  qui  n'ait  point  été  démontrée  toile 
par  les  aveux  des  principaux  acteurs,  par  les 
pièces  officielles,  par  la  suite  des  événements.  En 
ces  cas,  l'Empereur  paraissait  en  colère,  mais  de 
fait,  il  était  maître  de  lui.  Il  n'allait  que  jus- 
qu'où il  voulait  aller.  Très  rarement,  l'émotion 
était  assez  vive  pour  le  dominer,  et  il  ressentait 
en  ce  cas  un  signe  particulier  :  une  vibration  dans 
le  mollet  gauche.  Mais,  pour  provoquer  ce  signe, 
il  fallait  une  suite  de  contrariétés  personnelles 
tout  à  fait  particulières  et  ce  n'est  pas  en  de  telles 
occasions  qu'il  les  éprouvait. 

Lorsque  Napoléon  avait  terminé  sa  seconde 
tournée  du  cercle,  il  faisait  un  salut  de  la  tête 
pour  donner  congé  aux  membres  du  Corps  diplo- 
matique, lesquels,  sans  sortir  des  Tuileries,  trou- 
vaient chez  le  Grand-maréchal  un  dîner  que  pré- 
sidait ce  grand  officier  et  que  servait  la  livrée  de 
l'Empereur.  Ce  repas  était  autrement  magnifique 
que  celui  de  l'Empereur  lui-même,  et  au  moins 
les  gourmands  qui,  lorsqu'ils  étaient  admis  à  la 
table  du  Premier  Consul,  se  plaignaient  «  qu'il 
commençât  trop  tard  et  finît  trop  tôt  »  pouvaient 
prendre  leurs  aises.  La  table  était  mise  pour 
vingt-cinq  personnes  :  et  le  menu  comprenait  : 
quatre  potages,  deux  plats  de  bœuf,  quatre  rele- 
vés, vingt-quatre  entrées,  huit  rôtis,  vingt  entre- 


284  LA     JOURNÉE     DE     i/EMPEREUR 

mets,  quatre  grosses  pièces,  douze  hors-cTœuvre 
et  quatre  salades.  Pour  le  dessert,  quatre  fro- 
mages, douze  bonbons,  douze  petits  fours,  douze 
compotes  et  douze  fruits.  Après  le  café,  quatre- 
vingts  glaces. 

L'Empereur,  de  son  côté,  a  son  dîner  régu- 
lier du  dimanche  qui  est  le  dîner  de  famille. 
Autour  de  la  table,  mise  comme  d'ordinaire  dans 
un  des  salons,  et  servie  ce  jour-là  en  vermeil, 
trois  fauteuils  pour  lui,  pour  l'Impératrice  et  pour 
Madame  Mère,  et  des  chaises  au  nombre  qu'il  faut 
pour  les  Princes  et  Princesses  :  tous,  sans  excep- 
tion, prennent  chez  l'Empereur  le  rang  de  famille \ 
c'est-à-dire  le  rang  d'âge.  En  aucune  circonstance, 
il  n'a  été  dérogé  à  cette  règle,  et  l'on  voit,  par 
suite,  quelle  valeur  ont  en  histoire  les  légendes 
fort  ingénieuses  au  théâtre  sur  les  querelles  sur- 
venues entre  Princesses  à  propos  de  leur  rang. 
En  toute  occasion,  les  Princesses  prennent  place 
après  l'Impératrice,  à  la  gauche  de  l'Empereur  et 
dans  cet  ordre  :  d'abord  Julie,  femme  de  Joseph; 
puis  Hortense,  femme  de  Louis,  et  Catherine, 
femme  de  Jérôme.  Ensuite,  la  première  des 
sœurs,  Élisa,  puis  Pauline,  et,  la  dernière,  Caro- 
line, même  lorsqu'elle  est  grande- duchesse  de 
Berg,  même  quand  elle  est  reine  de  Naples.  A 
la  droite  de  l'Empereur,  Madame  Mère,  puis 
Joseph,  Louis,  Jérôme,  le  prince  de  Piombino 
(Bacciochi),  Borghèse,  et  en  dernier,  Murât.  A  la 


LE    DIMANCnE  285 

vérité,  Murât  réclame,  mais  si  ses  réclamations 
sont  consignées  au  registre  du  Grand-maître  des 
Cérémonies,  c'est  parce  que  les  décisions  de  l'Em- 
pereur, décisions  sans  appel,  s'y  trouvent  rappor- 
tées en  termes  inoubliables.  Après  la  dernière  des 
sœurs  de  l'Empereur,  s'assoient  la  princesse  Au- 
guste et  la  princesse  Stéphanie  ;  après  le  dernier 
des  beaux-frères,  Eugène.  La  règle  est  immuable 
et  Napoléon  n'y  a  dérogé  que  pendant  un  temps 
très  court  et  uniquement  en  faveur  de  Stéphanie 
de  Beauharnais,  au  moment  où  il  lui  a  plu  de 
l'adopter  :  Auguste  n'a  jamais  eu  d'honneurs  par- 
ticuliers, sans  doute  parce  qu'elle  n'est  venue  à 
Paris  qu'après  le  divorce. 

Le  dîner  de  famille  est,  comme  d'habitude,  an- 
noncé par  le  préfet  du  Palais.  L'Empereur  et 
l'Impératrice  sont  servis  par  les  pages,  les  Princes 
et  les  Princesses  par  les  maîtres  d'hôtel  et  les  va- 
lets de  chambre.  La  seule  différence  entre  ce 
dîner  et  celui  de  tous  les  jours,  c'est  que  les  nefs 
de  Leurs  Majestés  sont  posées  à  portée  de  leur 
place  sur  les  tables  de  desserte,  mais  uniquement 
pour  l'étiquette. 

L'Empereur  avait  balancé  quelque  temps  à  ré- 
tablir le  grand  couvert  des  Bourbons,  c'est-à-dire 
le  dîner  en  public  chaque  dimanche.  Il  avait  ré- 
fléchi qu'il  y  avait  dans  cette  cérémonie  quelque 
chose  «  d'idole  et  de  féodal,  de  badauderie  et  de 
servilité.  On  pouvait  bien  aller  voir  le  souverain 
à  l'Église  ou  au  spectacle,  mais  aller  le  voir  man- 


286       LA  JOURNÉE  DE  L  EMPEREUR 

ger,  c'était  se  donner  un  ridicule  mutuel.  »  «  Les 
circonstances  du  temps,  disait-il  à  Sainte-Hélène, 
auraient  dû  borner  cette  cérémonie  au  Prince  im- 
périal, et  seulement  au  temps  de  sa  jeunesse,  car 
c'était  l'enfant  de  toute  la  Nation.  11  devait  dès 
lors  appartenir  à  tous  les  sentiments,  à  tous  les 
yeux.  » 

Le  menu,  un  peu  plus  abondant  que  dans  la 
semaine,  se  composait  de  deux  potages,  le  bouilli, 
un  relevé,  six  entrées,  deux  rôts,  quatre  entre- 
mets, deux  grosses  pièces,  quatre  hors-d'œuvre 
et  deux  salades.  Au  dessert,  deux  fromages,  quatre 
assiettes  de  bonbons,  quatre  de  petits  fours, 
quatre  de  compotes  et  quatre  de  fruits.  Lorsque 
les  Bourbons  revinrent,  ils  changèrent  cela  :  Au 
dîner  de  famille  du  6  janvier  1820,  on  sert  :  deux 
potages,  quatre  relevés,  seize  entrées,  quatre  rôts, 
seize  entremets  et  quatre  grosses  pièces. 

Il  est  vrai  que  le  dîner  du  Roi  durait  quelques 
heures  de  plus  que  celui  de  l'Empereur,  quoique, 
pour  la  Famille,  il  consentît  à  rester  à  table  un 
peu  plus  de  temps  que  les  jours  où  il  dînait  seul 
avec  l'Impératrice.  Alors  il  dînait  en  dix  ou  douze 
minutes  ;  le  dimanche,  il  accordait  le  quart  d'heure, 
parfois  même  vingt  minutes,  et  s'il  se  levait  plus 
tôt,  l'Impératrice  faisait  signe  aux  convives  et  on 
continuait.  Pourtant,  le  mieux  était  de  faire 
comme  Eugène  lorsqu'il  se  trouvait  à  Paris  et 
d'avoir  dîné  auparavant. 


LE    DIMANCHE  287 

Après  le  dîner,  de  1804  à  1810,  l'Empereur  se 
tenait  habituellement  dans  un  des  salons  de  son 
appartement  pour  causer  avec  sa  mère,  ses  sœurs 
et  l'Impératrice.  Il  était  en  effet  tout  à  fait  excep- 
tionnel que  quelque  étranger,  fut-il  prince,  fût  ad- 
mis à  troubler  cette  intimité.  Stéphanie  et  Eugène 
ayant  été  adoptés,  étaient  de  la  famille  ;  le  Prince 
de  Bade  était  allié  ;  le  Grand-duc  de  Wurtzbourg, 
plus  tard,  était  l'oncle  de  Marie-Louise.  Il  semble 
que  le  Prince  de  Bavière,  plus  tard  les  rois  de 
Saxe,  de  Bavière  et  de  Wurtemberg  ont  pu  être 
invités,  mais  encore,  avec  ces  trois  souverains, 
l'Empereur  avait  des  liens  de  famille. 

Ce  fut  une  faveur  sans  exemple  lorsque  Berna- 
dotte et  sa  femme,  Désirée  Clary,  y  furent  admis 
le  25  septembre  1810  :  c'était  la  veille  du  dé- 
part de  Bernadotte  pour  la  Suède  et  il  fallut  une 
longue  conférence  entre  le  Grand-maître  des  Cé- 
rémonies, le  Grand-maréchal  et  le  Grand-cham- 
bellan pour  régler  l'étiquette  en  cette  circonstance 
sans  précédent.  Quoique  considéré  encore  comme 
maréchal  d'Empire  et  qualifié  prince  de  Ponte- 
Corvo,  Bernadotte  vint  en  costume  suédois  :  ce 
ne  fut  qu'après  dîner,  dans  l'appartement  de 
l'Impératrice,  qu'il  fut  présenté  comme  Prince 
royal  de  Suède,  d'abord  à  Marie-Louise,  puis  à 
l'Empereur.  Pour  la  Princesse  de  Ponte-Corvo, 
on  avait  abrégé  les  formules  et  elle  avait  été  pré- 
sentée après  la  Parade.  Par  cet  exemple,  on  peut 
juger  du  bouleversement  qu'une  telle  faveur  appor- 


288  LA    JOURNÉE    DE    L'EMPEREUR 

tait  dans  les  habitudes,  car  il  ne  fallut  pas  moins 
de  deux  ordres  de  l'Empereur  et  de  deux  projets 
au  moins  de  cérémonial,  rédigés  avec  un  détail 
infini,  pour  rendre  la  réception  possible. 

Après  le  second  mariage,  ce  fut  fini  de  l'inti- 
mité à  la  suite  du  dîner  de  famille  :  il  y  eut  régu- 
lièrement, le  dimanche,  cercle  et  spectacle  dans 
les  appartements  de  la  nouvelle  Impératrice.  Sup- 
pression des  parades,  abondance  de  cercles,  l'éti- 
quette encore  renforcée,  et  l'Empereur  mis  da- 
vantage hors  du  commun  des  êtres,  ce  sont  les 
caractères  du  nouveau  régime.  Certains  ont  cru  y 
trouver  des  causes  de  la  chute  de  l'Empire.  Cela 
peut  être, 


APPENDICE 

LA  GARDE-ROBE  DE  L'EMPEREUR 

INVENTAIRE  ET  DESCRIPTIONS 


10 


APPENDICE 


Pour  établir  certains  points  d'une  façon  à  peu  près 
définitive,  il  convient  de  préciser  les  faits  par  des  dis- 
cussions qui  ne  sauraient  trouver  place  dans  un  récit. 
Diverses  légendes,  bâties  d'après  des  mémoires  apo- 
cryphes ou  des  témoignages  intéressés,  ont  cours  encore, 
et  il  importe  de  les  mettre  à  néant.  Si  on  leur  permet- 
tait de  s'accréditer,  certains  individus  qui  font  commerce 
de  reliques  napoléoniennes  y  trouveraient  trop  facilement 
leur  compte.  De  prétendus  écrivains,  qui  ressemblent 
fort  à  ces  fripiers,  y  ont  bien  trouvé  le  leur. 

Je  veux  donc,  dans  les  appendices  qui  seront  joints 
à  ces  volumes,  étudier  documentairement  quelques  par- 
ticularités qui  me  semblent  importer  à  l'histoire  ou  tout 
le  moins  à  la  curiosité  historique. 

C'est  de  cette  façon  qu'il  sera  possible  seulement  de 
rechercher  ce  qui  touche  au  privé  de  l'Empereur;  je  dis 
le  privé f  puisque  c'est  le  mot  dont  M.  le  vicomte  E.-M.  de 
Vogué  s'est  servi  pour  parler  de  ces  études.  Les  fidèles 
de  la  Grande  mémoire  y  trouveront  leur  compte.  Pour 
moi,  j'ai  la  conviction  que  ce  privé  explique  bien  des 
points  de  la  vie  publique  de  Napoléon  :  d'un  homme  tel 
que  lui,  il  convient  de  connaître  toutes  les  habitudes  et 
les  façons.  Il  n'en  est  point  à  mon  avis  d'indifférente  à 
rapporter;  il  n'en  est  point  qui  ne  fournisse  quelque  lueur 
sur  le  moral  et  qui  ne  vaille,  par  suite,  la  peine  qu'on 
s'en  enquière.  C'est  pourquoi  je  renouvelle,  ici,  l'appel 


292  APPENDICE 

que  j'ai  adressé  à,  tous  ceux  qui  peuventme  fournir  quelque 
notion  sur  la  vie  intime  de  Napoléon.  Déjà  de  précieuses 
communications  m'ont  été  faites  lorsque  quelques-uns 
des  articles  qui  composent  ce  volume  ont  paru  dans  la 
Vie  Contemporaine  :  mais  il  est,  je  n'en  saurais  douter, 
quantité  de  documents  que  je  n'ai  point  vus,  des  souve- 
nirs inédits,  des  lettres,  des  comptes,  dont  on  peut  tirer 
des  lumières,  qui,  isolés,  semblent  sans  intérêt  à  leurs 
possesseurs,  et  qui  serviraient  infiniment  à  mes  études. 
Ceux  qui  veulent  bien  s'y  intéresser  seront-ils  assez  bons 
pour  m'indiquer  les  pistes  qu'ils  connaissent  ou  me  faire 
part  de  leurs  richesses,  je  voudrais  l'espérer.  Je  ne  man- 
querais pas  alors  de  compléter  ces  notes  ou  de  rectifier 
les  inexactitudes  où  je  puis  être  tombé. 


LA  GARDE-ROBE  DE  L'EMPEREUR 


Avant  4811,  c'est-à-dire  tant  que  M.  Rémusat,  premier 
chambellan,  remplit  les  fonctions  de  maître  de  la  garde- 
robe,  aucun  document  ne  permet,  jusqu'ici,  d'établir  d'une 
façon  complète  et  précise  l'état,  le  mouvement  et  la  dépense 
de  la  Garde-Robe.  Sans  doute  les  pièces  relatives  à  sa  gestion 
sont  en  partie  restées  enlre  ses  mains  et  il  a  négligé  d'en  faire 
le  dépôt  aux  Archives  de  la  Couronne.  On  devrait  retrouver 
les  registres  des  effets  que  le  Grand-maréchal,  après  la  desti- 
tution de  M.  Rémusat  reçut  l'ordre  de  vérifier  et  de  para- 
pher, mais,  si  ces  registres  sont  restés  dans  les  archives  du 
Grand-maréchal,  celles-ci,  après  la  mort  de  Duroc,  on1  été 
singulièrement  dispersées  et  seul  un  hasard  heureux  aura  pu 
empêcher  qu'ils  ne  fussent  détruits.  On  est  néanmoins  fondé, 
dès  à  présent,  à  affirmer  que,  en  ses  mémoires,  Mme  de  Ré- 
musat énonce  une  contre-vérité  lorsqu'elle  dit  :  «  La  dé- 
pense de  Bonaparte  pouu  sa  toilette  était  portée  sur  le  budget  à 
40  000  francs.  Quelquefois  elle  allait  plus  haut.  »  Jamais  la  toi- 
lette n'a  été  portée  au  budget  pour  un  chiffre  supérieur  à 
20  000  francs  et  c'est  parce  que  M.  Rémusat  avait  dépassé  ce 
chiffre  et  accumulé  16  000  francs  de  dettes  qu'il  fut  destitué  le 
19  août  4811. 

Ce  jour  môme,  l'Empereur  ordonne  qu'il  en  soit  dressé  un 
inventaire  complet  et  règle,  en  même  temps,  de  quelle  façon 
doivent  être  faits  les  renouvellements.  Les  réformes  ne  doi- 
vent avoir  lieu  désormais  que  lorsque  les  quantités  existantes 
des  différents  objets  dépassent  les  quantités  qui  doivent  former 
le  fonds,  de  manière  que  ce  fonds  soit  toujours  au  complet. 
L'inventaire,  d'après  les  ordres  de  Duroc,  est  divisé  en  quatre 
parties  : 


294  APPENDICE 

1°  Objets  de  costume,  et  dentelles. 

2°  Objets  de  ser?ice  ordinaire  et  journalier. 

3°  Armes. 

4°  Bijoux. 

C'est  cet  inventaire  du  11  août  1811,  qui  est  la  base  de  ce 
travail.  Il  se   trouve  complété  : 

1°  Au  moyen  d'un  autre  registre,  indiquant  la  destinée  des 
objels  jusqu'au  départ  de  Fontainebleau  en  1814; 

2°  Par  l'état  du  mobilier  dressé  par  Marchand,  à  Sainte  : 
Hélène,  le  lendemain  de  la  mort  de  l'Empereur; 

3°  Pour  des  points  particuliers,  tels  que  les  bijoux  et  les 
tabatières,  par  l'inventaire  dicté  et  signé  par  Napoléon  à 
Longwoo<l,  le  16  avril  1821. 

Dans  l'état  A,  joint  au  testament  §  III,  l'Empereur  désigne 
«  Trois  petites  Caisses  d'acajou  contenant,  la  première,  33  taba- 
tières ou  bonbonnières,  la  deuxième,  12  boites  aux  armes  Impé- 
riales, 2  petites  lunettes  et  4-  boites  trouvées  sur  la  table  de 
Louis  XVIII,  aux  Tuileries  le  20  mars  1815,  la  troisième,  trois 
tabatières  ornées  de  médailles  d'argent,  à  Vusage  de  l'Empereur 
et  divers  objets  de  toilette,  conformément  aux  états  numérotés  I, 
II,  III.  » 

Ces  états,  dictés  le  16  avril  1821  et  signés  par  l'Empereur,  ne 
se  trouvent  point  joints  au  testament  tel  qu'il  a  été  publié  et 
sont  demeurés  inédits  :  ce  sont  eux  pourtant  qui  contiennent 
les  détails  relativement  les  plus  amples,  et  ces  détails  ont  cette 
valeur  particulière  qu'ils  émanent  de  l'Empereur  lui-même. 

De  la  comparaison  de  ces  quatre  inventaires,  résulte  l'iden- 
tité des  objets  possédés  par  l'Empereur  de  1811  à  1821  ;  les 
notes,  extraites  des  mémoires  des  fournisseurs  et  de  divers 
documents  particuliers,  permettent  d'établir  l'origine  de  la 
plupart  des  bijoux  et  des  effets  personnels  précieux.  Enfin, 
d'après  le  testament,  les  états  annexés  et  les  listes  des  par- 
tages faits  entre  les  exécuteurs  testamentaires,  on  a  indiqué 
quelle  a  été  la  destinée,  réservée  par  l'Empereur,  des  reliques 
de  Sainte-Hélène. 

Mais  celte  destinée,  on  n'a  pu  la  suivre  au  delà,  quoique 
quatre-vingts  ans  au  plus  nous  séparent  de  la  date  funèbre 
du  Cinq  mai.  Même  pour  les  reliques  les  plus  précieuses,  celle» 


LA    GARDE-ROBE  295 

que  l'Empereur  destinait  à  son  fils,  on  n'a  pu,  comme  on  l'eût, 
•souhaité,  en  retrouver,  avec  une  pleine  certitude,  tous  les 
possesseurs  actuels. 

En  1835,  la  plupart  des  objets  légués  par  l'Empereur  à  son 
fils  et  confiés  par  lui  à  ses  exécuteurs  testamentaires  ou  à 
diverses  personnes  de  sa  Maison,  ont  été  fidèlement  remis  entre- 
les  mains  du  général  Arrighi  de  Casanova,  duc  de  Padoue, 
mandataire  de  Madame  Mère  et  des  frères  et  sœurs  de  Napo- 
léon. Us  ont  alors  été  partagés  et  se  sont  trouvés  dispersés  dans 
le  monde  entier.  A  la  seconde  génération,  de  nouveaux  par- 
tages ont  été  faits.  De  plus,  les  premiers  possesseurs  n'ont 
point  tous  gardé  intégralement  leur  lot  :  des  objets  en  ont 
été  par  eux  distraits,  donnés  ou  légués.  Plusieurs  ont  passé 
dans  des  ventes  publiques.  Enfin,  tous  les  dépositaires  n'ont 
point  été  fidèles  ou  n'ont  point  compris  à  quel  point  le 
mandat  qu'ils  avaient  reçu  était  étroit.  Les  uns,  comme  le 
Grand-maréchal  Bertrand,  ont  disposé  des  effets  qui  leur 
étaient  confiés  en  faveur  du  gouvernement  français  ou  de  di- 
vers musées,  d'autres,  comme  l'abbé  Vignali  ou  ses  hoirs  ont 
mis  les  objets  qu'ils  détenaient  au  Mont-de-Piété;  d'autres, 
comme  le  comte  de  Montholon,  paraissent  les  avoir  aliésén 
pour  leurs  besoins  personnels. 

Il  résulte  de  tous  ces  faits  que  le  présent  travail  est  néces- 
sairement incomplet;  qu'on  ne  saurait  reconnaître  et  établir 
un  état  définitif  des  reliques  napoléoniennes  qu'après  une  en- 
quête menée  simultanément  à  Farnborough,  à  Bruxelles,  à 
Prangins,  à  Turin,  à  Rome,  à  Paris,  à  Stockholm,  à  Arenem- 
berg,  à  Saint-Pétersbourg,  dans  toutes  les  villes  d'Italie  où  se 
trouvent  établis  aujourd'hui  les  descendants  de  Lucien  Bona- 
parte, du  Roi  Joseph  et  de  la  Reine  Caroline,  dans  l'Europe 
entière  et  même  aux  États-Unis. 

Les  intéressés,  seuls,  peuvent  procéder  à  cette  enquête.  La 
iiste  qu'on  leur  fournit  ici  la  leur  rendra  sans  doute  plus 
facile.  Elle  aura  en  même  temps  pour  couséquence  de  dé- 
truire un  certain  nombre  de  légendes  relatives  aux  objets  que 
possèdent  des  particuliei  s.  Elle  pourra  servir  enfin  à  l'établisse- 
.ment  d'une  liste  définitive  pour  laquelle  l'auteur  de  ce  livre 
ait  appel  à  tous  les  concours. 


I.   OBJETS  DE  COSTUME 


L'Empereur  n'a  point  emporté  à  Sainte-Hélène  les  objets  de 
costume.  «  Avant  de  quitter  Paris,  dit  Marchand,  j'avais  fait 
une  malle  d'effets  désormais  inutiles  à  l'Empereur.  Elle  était 
composée  d'habits  Impériaux  du  Champ  de  Mai,  des  dentelles 
de  S.  M.;  d'armes,  d'une  poignée  antique  et  d'un  petit  mé- 
daillier.  Conformément  aux  ordres  de  l'Empereur  je  remis  le 
tout  au  comte  de  Turenne,  grand-maître  de  la  garde-robe  qui 
en  resta  dépositaire.  »  Par  suite,  il  ne  se  trouve  pas  trace  de 
ces  effets  dans  l'état  du  mobilier  dressé  à  Sainte-Hélène  après 
la  mort  de  Napoléon  :  ils  sont  seulement  indiqués  sommaire- 
ment en  fin,  dans  les  mêmes  termes  où  ils  se  trouvent  dési- 
gnés dans  l'Étal  B  joint  au  testament  et  intitulé  :  «  Inventaire 
des  effets  que  fai  laissés  chez  M.  le  comte  de  Turenne.  »  Cet  in- 
Tentaire  est  fort  incomplet  :  mais  en  rapprochant  l'inventaire 
de  1811,  de  celui  de  1814  et  de  la  liste  des  objets  qui  furent 
remis  en  1852  au  gouvernement  français  par  le  comte  de 
Turenne,  (ils  du  maître  de  la  garde-robe  et  qui,  jusqu'en  1870, 
furent  exposés  au  Musée  des  Souverains,  on  parvient  à  suivre 
jusqu'à  celte  date  la  plupart  des  objets,  à  démontrer  leur 
existence,  à  prouver,  par  suite,  que  les  habillements  du  Sacre 
n'ont  point,  comme  on  l'a  dit,  été  emportés  à  Moscou  pour 
servir  à  un  nouveau  couronnement  (v.  Le  Secret  de  4842,  par 
Alfred  Sudre.  Paris,  1887,  in-8°). 

L'inventaire  est  ici  publié  dans  l'ordre  où  il  a  été  rédigé 
en  1811.  Les  désignations  en  caractères  gras  sont  celles  de 
cette  date.  Ensuite,  viennent,  lorsqu'il  y  a  lieu,  les  indications 
du  recolement  de  1814;  puis  celles  des  divers  inventaires  faits 
à  Sainte-Hélène;  enfin  les  notes  extraites  des  mémoires  des 
fournisseurs. 


LA    GARDE-ROBB  297 


Jl-  —  Grand  costume. 

N°  1.  Deux  manteaux  de  velours  pourpre  brodés  en  or 
en  argent.  —  Grand  costume  de  France. 

Testament  :  état  B.  —  Inventaire  des  objets  laissés  chez  M.  le 
comte  de  Turenne  : 

«  2  manteaux  de  velours  cramoisi  brodés  avec  vestes  et  eu* 
lottes.  Légués  au  prince  Joseph  et  au  prince  Lucien.  » 

11  s'agit  ici  des  deux  manteaux  du  Sacre. 

Veuve  Todlet,  fourreur  :  Fourrure  (pour  le 
grand  manteau,  76  pieds  de  fourrure 
d'hermine  avec  mouchetures  en  astrakan 
à  48  francs  le  pied) 18  220  fr. 

Vacher,  marchand  d'étoffes  :  Étoffe  satin  blanc, 
velours  blanc,  velours  cramoisi,  pourpre 
de  Tyr,  etc.  (compris,  sans  doute,  le  satin 
et  le  velours  de  l'habit,  veste  et  culotte)..       2  515  fr. 

Chevalier,  tailleur  de  S.  M.  :  Façon  du  grand 

manteau 600  fr 

Façon  du  petit  manteau 500  fr. 

Picot,  brodeur  de  LL.  MM.  :  Broderie  du  grand 

manteau 15  000  fr. 

Broderie    du    manteau    du    petit    cos- 
tume      10  000  fr. 

Gobert,  passementier  :  Garni lure   du    grand 

manteau  et  des  souliers 1  54?  fr 

Le  manteau  du  grand  habillement  était  brodé  d'or  et  semé 
d'abeilles.  Chacune  de  ces  abeilles,  appliquées  sur  du  velours 
blanc,  mesure  exactement  0m,05  en  longueur.  Il  semble  que 
plusieurs  au  moins  ont  été  détachées. 

Le  manteau  du  petit  habillement  était  exposé  au  Musée  dis 
Souverains  sous  le  n°  228  :  «  Il  est  de  velours  poudre,  brodé 
d'or  et  d'argent;  la  doublure  de  satin  blanc  brodée  d'or  sur  les 


•298  An"',ulU 

parements  et  le  collet.  Dans  les  broderies,  sont  enlacées  des  bran- 
»      ches  d'olivier,  de  laurier  et  de  chêne  qui  entourent  la  lettre  N, 
Une  plaque  de  la  Légion  d'honneur  est  posée  sur  le  côté.  » 

N°  2.  Un  manteau  de  velours  vert  brodé  en  or.  —  Grand 
costume  d'Italie. 

Ne  se  retrouve  pas  à  l'inventaire  de  1821. 

N°  3.  Un  habit  de  velours  pourpre  brodé  en  or.  —  Cos- 
tume du  Sacre. 

Chevalier,  tailleur  de  l'Empereur  :  Façon  (Habit, 

veste  et  culottes) 300  fr. 

Picot  :  Broderie  de  l'habit  de  velours  pourpre 
sur  toutes  les  tailles,  avec  la  veste  de  ve- 
lours blanc  et  les  jarretières  brodées....    3  500  fr. 

Cet  habit,  exposé  au  Musée  des  Souverains  sous  le  n°  229, 
est  de  velours  pourpre  comme  le  manteau  ci-dessus  (petit  habille- 
ment) et  très  orné  de  broderies  assorties  à  celle  du  manteau;  les 
parements  et  le  collet  de  velours  blanc  sont  brodés  de  même. 

Omis  à  l'inventaire  de  1821. 

Restitué  en  1852  par  le  comte  de  Turenne. 

H"0  4.  Deux  habits  de  velours  pourpre  brodés  en  or  et 
argent.  —  Grand  costume  de  France. 

11  est  vraisemblable  que  ce  sont  les  habits  exposés  au  Musée 
des  Souverains  sous  les  numéros  231  et  232. 

231.  Habit  de  cérémonie.  Velours  pourpre  brodé  d'or.  Il  est 
semblable  à  celui  que  l'Empereur  a  porté  le  jour  de  son  Sacre. 

232.  Habit  de  cérémonie.  Il  ne  diffère  de  celui  qui  précède  que 
par  les  épis  brodés  qui  sont  en  argent,  les  branches  de  laurier, 
■d'olivier  et  de  chêne  étant  brodées  en  or. 

Omis  à  l'inventaire  de  1821. 

Restitués  en  1852  par  le  comte  de  Turenne* 


LA     GARDE-ROBE  299 

_"N*  5.  Un  habit  de  velours  vert  brodé  en  or.  —  Grand 
costume  d'Italie. 

Musée  des  Souverains.  IV0  233.  Habit  de  cérémonie.  Velours 
vert  brodé  d'or.  De  même  forme  et  ayant  les  mêmes  broderies  que 
■  l'habit  porté  par  l'Empereur  le  jour  de  son  Sacre, 

Omis  à  l'inventaire  de  1821. 

Restitué  en  1852  par  le  comte  de  Turenne. 

N°  6.  Deux  habits  de  pou-de-soie  pourpre  brodé  en  or 
et  argent.  —  Costume  du  Sacre. 

Picot,  brodeur  :  Un  habit  de  pou-de-soie  pour- 
pre, brodé  sur  toutes  les  tailles,  la  veste, 
les  jarretières  et  les  boutons 3  500  fr. 

Musée  des  Souverains.  N°  235.  Habit  de  cérémonie,  soie,  de 
■couleur  amarante,  les  épis  brodés  avec  de  l'argent.  Les  branches 
de  laurier,  d'olivier  et  de  chêne  brodées  en  or. 

Omis  à  l'inventaire  de  1821. 

Restitué  en  1852  par  le  comte  de  Turenne.    . 

Autre  habit  semblable —  seulement  brodé  d'or. 
Musée  des  Souverains.  At°  234.  Même  origine. 

N°  7.  Une  tunique  en  satin  blanc  brodée  eu  or.  —  Cos- 
tume du  Sacrs. 

Musée  des  Souverains.  N°  223.  La  robe  longue  qui  a  fait 
partie  du  grand  habillement  de  l'Empereur,  le  jour  de  son  sacre, 
de  satin  blanc,  brodée  sur  toutes  les  tailles;  le  bas  de  la  robe 
brodé  et  garni  d'une  torsade  en  or. 

Omis  à  l'inventaire  de  1821. 

Restitué  en  1852  par  le  comte  de  Turenne. 

Jf°  8.  Quatre  vestes  en  velours  blanc  brodées  en  or  et 
argent.  —  Grand  costume. 

(Voir  n°  4,  §  2.) 


300  APTENDICE 

N°  9.  Trois  vestes  en  pou-ae-soie  blanc  brodées  en  or. 
Grand  costume  d'été. 

Ne  figurent  pas  à  l'inventaire  de  1821. 

N°  10.  Une  veste  en  pou-de-soie  blanc  brodée  en  or  et 
argent.  —  Grand  costume  d'été. 

Musée  des  Souverains.  iV"  236  à  238.  Trois  vestes  de  soie 
blanche  brodées  en  or. 
Remises  par  le  comle  de  Turenne  en  1852. 

Ne  figurent  pas  à  l'inventaire  de  1821. 

K°  11.  Une  veste  en  gros  de  Naples  blanc  brodée  en  ar- 
gent. —  Costume  de  fantaisie. 

Ne  figure  pas  à  l'inventaire  de  1821. 

N°  12.  Deux  culottes  de  velours  blanc  brodées  en  or  et 
argent.  —  Grand  costume. 

(Voirn*  \>  §  2.) 

Une  note  de  la  page  286  du  Catalogue  du  Musée  des  Souve- 
rains dit  que  M.  de  Turenne  avait  remis,  outre  les  objets 
exposés,  une  culotte  de  velours  blanc  avec  jarretières  brodées, 
et  que  cette  culotte,  non  exposée,  était  conservée  au  Louvre. 

N°  13.  Deux  culottes  en  pou-de-soie  blanc  brodées  en  or 
et  argent.  —  Grand  costume  d'été. 

Ne  figurent  pas  à  l'inventaire  de  1821. 

N°  14.  Deux  ceintures  en  satin  blanc  brodées  et  frangées 
en  or.  —  Grand  costume  du  Sacre. 

Ne  figurent  pas  à  l'inventaire  de  1821. 

On  serait  tenté  de  penser  que  l'une  de  ces  deux  ceintures. 


LA    GARDE-ROBE  301 

est  l'écharpe  exposée  au  Musée  des  Souverains  sous  le 
n°  224,  avec  ce  titre  :  Écharpe  qui  soutenait  l'épée  de  lEmpe- 
reur,  dans  le  grand  habillement,  le  jour  du  Sacre, 

N°  15.  Une  écharpe  en  taffetas  violet.  —  Grand  costume 

du  Sacre. 

Omise  dans  l'inventaire  de  1821. 


N°  16.  Une  écharpe  en  satin  blanc  brodée  et  frangée  en 
or.  Donnée  par  l'Impératrice  Marie-Louise. 

(Voira  ce  sujet,  Meneval.  I.  297.) 

Marie-Louise  brodait,  mais,  surtout,  Mme  Rousseau,  sa  maî- 
tresse de  broderie.  Mme  Rousseau  recevait  un  assez  gros  trai- 
tement (3  378  francs  en  1810,  4  320  francs  en  1811,  5  809  fr. 
25  centimes  en  1812,  4  000  francs  en  1813,  4  333  fr.  33  cen- 
times en  1814).  L"Empereur  la  gratifie,  d'un  seul  coup, 
de  6  000  francs  le  21  février  1811.  —  Est-ce  à  propos  de  cette 
écharpe  ou  du  baudrier  n°  18? 

N°  17.  Un  baudrier  en  velours  blanc  brodé  en  or  et  ar- 
gent, garniture  en  or.  —  Grand  costume  du 
Sacre. 

Picot,  brodeur  :  Un  baudrier,  grand  costume, 
brodé  en  or  sur  fond  de  velours  blanc,  des- 
sin en  relief,  monté  avec  garniture  or  massif 
portant  sujets  et  ornements  modelés  et  ci- 
selés en  relief,  passé  au  mat,  posé  sur  des 
fonds  polis  :  pour  fournilure,  façon  et  con- 
trôle       i  000  fr. 

Musé*e  des  Souverains.  N°  241,  Baudrier. 
Replié,  il  mesure  0,680. 

a  Deux  plaques  oVargent  doré  sont  fixées  aux  deux  extrémités  : 
chacune  d'elles  est  ornée  de  V aigle  impérial  placé  entre  deux  cou- 
ronnes qui  renferment  la  lettre  N.  Le  ceinturon  est  muni  de  deux 


302  APPENDICE 

porte-mousquetons  d'argent  doré.  Il  est  de  velours  blanc  brodé- 
cVor  :  le  dessin  de  la  broderie  est  composé  de  la  répétition  d'aigles 
posés  sur  un  globe  et  tenant  des  foudres  dans  leurs  serres.  Les 
chiffres  de  l'Empereur  et  des  cornes  d'abondance  alternent  avec 
ehaque  motif.  » 

Omis  à  l'inventaire  de  1821. 

Restitué  en  1852  parle  comte  de  Turenne. 

K°  18.  Un  baudrier  en  velours  blanc  brodé  en  or  et  ar- 
gent  sans  garniture,  brodé    par    Tlmpératrice- 
Marie -Louise. 

(Voir  Meneval  I.  297  et  la  note  du  n°  46.) 

On  serait  tenté  de  penser  que  ce  baudrier  pourrait  avoir 
au  moins  un  rapport  avec  le  ceinturon  exposé  au  Musée  des 
Souverains  sous  le  n°  242,  et  dont  voici  la  description  •  «Il 
est  de  soie  blanche  moirée.  La  broderie  d'or  est  composée  d'un  semc 
d'étoiles,  d'abeilles,  de  flambeaux  d'hyménée,  de  carquois;  sur  les 
bords  sont  entremêlés  des  tiges  de  lauriers  et  d'oliviers.  Deux 
plaques  d'argent  doré  sont  fixées  aux  extrémités.  Chacune  d'elles 
est  ornée  de  l'aigle  Impérial  placé  entre  deux  couronnes  qui  ren- 
ferment la  lettre  N.  —  Longueur  :  4™, 360.  » 

Omis  à  l'inventaire  de  1821. 

Restitué  en  1852,  par  le  comte  de  Turenne 

N°  19.  Un  baudrier  en  gros  de  Naples  blanc,  brodé  en  or 
avec  garniture  en  or.  —  Costume  du  Sacre. 

Etienne,  ceinturier  :  Un  baudrier  de  style  an- 
tique, avec  les  garnitures  d'après  les  des- 
sins d'Isabey 1  516  fr. 

Omis  dans  l'inventaire  de  1821. 

N°  20.  Un  ceinturon  en  velours  blanc,  brodé  en  or  et  en 
argent,  garniture  en  or. 

Mosée  des  Souverains.  N°  240.  Ceinturon,  longueur,  4m,3IO. 
Il  est  de  velours  blanc  et  brodé  d'or.  Le  dessin  de  la  broderie- 


LA    GARDE -RODE  3(J3 

est  composé  de  la  repétition  d'aigles  posés  sur  un  globe  et  tenant 
des  foudres  dans  leurs  serres.  Les  chiffres  de  l'Empereur  et  des 
cornes  d'abondance  alternent  avec  chaque  motif. 

Omis  à  Tinventaire  de  1821. 

Restitué  par  le  comte  de  Turenne  en  1852. 

N°  21.  Quatre  paires  de  bas  de  soie  brodés  en  or. 

Panier,  bonnetier  :  (pour  le  Sacre),  deux  paires 

de  bas  de  soie  brodés  en  or 144  fr. 

Mlles  Lolive,  de  Beuvry  et  Cu  :  Broderie  en  finition,  en  or, 
de  deux  paires  de  bas  de  soie  à  120  francs  la  paire. 

Musée  des  Souverains.  En  même  temps  que  les  autres  effets,  le 
comte  de  Turenne  avait  remis  quatre  paires  de  bas  dé  soie  blanc, 
avec  les  coins  brodés  en  or,  qui  étaient  conservés  au  Louvre  et 
n'étaient  pas  exposés. 

N°  22.  Trois  paires  de  souliers  en  velours  blanc,  —  Cos- 
tume du  Sacre. 

Jacques,  bottier  :  Une  paire  de  souliers  en  peau 
de  daim  pour  servir  de  modèle. 

Une  paire  de  souliers  en  "velours  blanc 
brodé  en  or  mat,  le  tour  du  soulier  en  galon 
d'or  massif,  boufîeltes  en  drap  d'or,  le  de- 
dans garni  de  soie 400  fr. 

Berger,  cordonnier  de  V Académie  Impériale  de  mu- 
sique :  Une  paire  de  brodequins  de  satin 
blanc,  brodés  en  or  avec  lassure  dorée,  dou- 
blés de  satin  blanc 600  fr. 

Le  modèle 150 

Sur  l'ordre  de  Denon.  Jacques,  bottier,  avait  fait  :  une  san- 
dale à  la  Romaine,  disposée  pour  la  cérémonie  du  Sacre,  ornée 
de  dessins  et  broderie,  la  semelle  en  liège  garnie  de  soie  en 
dedans  et  en  dehors,  d'un  talon  en  maroquin  rouge  ainsi  que 
d'un  galon  en  or  mat,  faisant  le  tour  de  la  sandale,  laquelle 
était  munie  d'anneaux.  Cette  sandale  de  250  francs,  qui  devait 


304  APPENDICE 

servir  de  modèle  pour  le  Sacre,  fat  remplacée  par  une  paire  de 
souliers. 

N°  23.  Trois   paires  de   souliers   en   pou-de-soie    blanc. 
Costume  du  mariage. 

Les  N°*  22  et  23  sont  omis  à  l'inventaire  de  1821. 

Ils  étaient  pourtant  vraisemblablement  déposés  chez  M.  le 
comte  de  Turenne,  et  il  est  probable  qu'ils  firent  partie  des 
objets  restitués  en  1852.  Seulement  on  ne  jugea  point  à  propos 
de  les  exposer  au  Musée  des  Souverains.  Une  note  de  la 
page  236  du  Catalogue  dit  seulement  que  l'on  conservait  au 
Louvre  quatre  paires  de  souliers  blancs,  brodés  en  or. 

N°  24.  Deux  toques   en   velours    noir    garnies   de  leurs 
plumes.  —  Grand  costume. 

N°  25.  Deux  chapeaux  garnis  de  leurs  plumes.  —  Grand 

costume. 

État  B.  Inventaire  des  effets  que  fax  laissés  chez  M.  le  comte 
de  Turenne  :  Un  chapeau  à  la  Henri  IV et  ma  toque. 

«  Je  donne  à  mon  fils...  le  chapeau  à  la  Henri  IV.  » 

Poopart,  chapelier  particulier  de  l'Empereur  : 
deux  chapeaux  à  plumes  dont  un  brodé 
d'or,  réglé  par  Isabey,  de  660  fr 1  020  fr. 

C'est  à  l'un  de  ces  chapeaux  qu'était  attachée  la  ganse  ornée 
de  vingt-six  diamants  composée  :  1°  d'un  gros  diamant  pesant 
25  karas  5/8,  de  forme  carrée  longue,  estimé  180  000  francs, 
acheté  le  18  frimaire  an  XIII;  2°  de  douze  brillants  entourant  ie 
gros  diamant  et  valant  7  560  francs  pièce,  et  3°  de  treize  bril- 
lants montés  sur  deux  lignes  parallèles  pour  former  la  ganse 
proprement  dite.  Au  total:  365  000  francs. 

Cette  ganse  figure  au  chapeau  dans  le  dessin  d'Isabey  — 
petit  habillement  de  l'Empereur  Elle  peut  figurer  à  une  loque 
dans  des  portraits  postérieurs. 

(Voir  la  note  de  M.  Germain  Bapst.  Revue  de  Famille,  XVI, 

page  579.) 


LA    GARDE-ROBE  305 

N°  26.  Trois   paires   de  gants   brodés   en  or.   —  Grand 

costume. 

MllM  Lolive,  de  Beuvry  et  Cie  ;  Broderie  en  finition  en  or  de 
deux  paires  de  ganls,  à  33  fr. 

MIU  Fournet,  brodeuse  :  Une  paire  de  gants  blancs 
et  une  paire  de  bas  de  soie  blancs  brodés 
en  or 94  fr. 

Parmi  les  objets  remis  par  M.  le  comte  de  Turenne  et  non 
exposés  au  Musée  des  Souverains  : 

Trois  paires  de  gants  blancs  brodés  en  ort  une  paire  de  gants 
blancs  brodés  en  soie,  deux  paires  de  gants  blancs  sans  bro- 
derie. 

N°  27.  Dix-sept  cols  en  mousseline  pour  le  costume. 

N°  28.  Trois   paires    de    manchettes   point    à   l'aiguille 
données  par  l'Impératrice  Joséphine. 

N°  29.  Trois  rabats  point  à  l'aiguille  donnés  par  l'Impéra- 
trice Joséphine. 

N°  30.  Une  paire  de  manchettes  point  d'Angleterre. 

N°  31.  Un  rabat  point  d'Angleterre. 

N°  32.  Deux  paires  de  manchettes  point  d'Angleterre. 

N°  33.  Deux  rabats  point  d'Angleterre. 

Mlles  Lolive,  de  Beuvry  et  Cie  fournissent  pour 
le  Sacre  deux  ajustements  composés  chacun 
de  deux  paires  de  cravates,  une  paire  de 
manchettes  et  d'un  col  en  point  de  réseau 
superfin  et  à  dents  de  loups 4  000  fr 

N°  34.  Un  rabat   point  de   Bruxelles  donné  par  la  ville 

de  Bruxelles. 

W*  35.  Un  jabot  point  de  Bruxelles  donné  par  la  ville  de 

Bruxelles . 

20 


306  APTENDICE 

N°  30.  Deux   paires    de    manchettes   point   d'Angleterre 
données  par  la  ville  d'Alençon. 

N°  37.  Deux  jabots  point  d'Angleterre  donnés  par  la  villn 

d'Alençon. 

N°  38.  Une  paire  de  manchettes  point  de  Valenciennes 
donnée  par  l'Impératrice  Joséphine. 

N0  39.  Un  jabot  point  de  Valenciennes  donné  par  l'Impé- 
ratrice Joséphine. 

N°  40.  Une  fraise  et  un  rabat  point  d'Angleterre  donnés 
par  l'Impératrice  Marie-Louise. 

N°  41.  Une  paire  de  manchettes  donnée  par  l'Impératrice 

Marie-Louise. 

Aucun  des  objets  compris  sous  les  n°9  27  à  41  ne  fut  em- 
porté à  Sainte-Hélène.  Ils  restèrent  en  dépôt  chez  M.  le  comte 
de  Turenne.  L'Empereur  s'en  souvint  et  dans  l'état  B,  déjà 
cité,  il  indiqua  comme  faisant  partie  du  dépôt  :  «  Les  den- 
telles de  VEmpereur.  »  Et  il  ajouta  :  «  Je  donne  à  l'Impératrice 
Marie-Louise  mes  dentelles.  » 

Musée  des  Souverains,  IVos  226  à  227  ;  cravate  et  col  de  che- 
mise, manchettes  qui  ont  été  portés  par  VEmpereur  le  jour  de  son 
Sacre.  Ils  sont  en  dentelles. 

A  défaut  de  toute  description,  il  est  impossible  de  dire  au- 
quel des  numéros  de  l'inventaire  peut  s'appliquer  la  désig  a- 
tion  du  Musée  des  Souverains.  On  aura  occasion,  dans  un  tra- 
vail postérieur,  d'expliquer  à  quelle  occasion  ont  été  faits  à 
l'Empereur  les  présents  des  villes  et  des  Impératrices. 


§  2.  Habits  habillés. 

N°  42.  Un  habit  de  velours  violet  brodé  or  et  soie,  donné 
par  la  ville  de  Lyon. 

r?°  43.  Un  habit  de  velours  cerise  brodé  or  et  soie,  donné 
par  la  ville  de  Lyon. 


LA    GARDE-RODE  307 

TsT°  44.  Deux  habits  de  velours  ciselé  brodés  en  soie,  donnés 
par  la  ville  de  Lyon. 

Un  seul  de  ces  habits,  vraisemblablement  celui  en  velours 
cerise  n°  43,  a  été  emporté  à  Sainte-Hélène.  Mais  voici  pour- 
quoi il  ne  figure  point  à  l'inventaire  :  «  Un  matin  que  Hor- 
tense  Bertrand  —  depuis  Mme  Thayer  —  alors  âgée  de  neuf 
ans,  était  venue  avec  son  père  à  Longwood  et  était  entrée  dans 
la  chambre  de  Napoléon,  l'Empereur,  lui  voyant  une  robe 
jaune  d'une  vilaine  couleur  et  d'une  vilaine  étoffe,  lui  dit  : 
«  Tu  es  bien  mal  habillée  aujourd'hui.  —  Sire,  repartit  le 
grand- maréchal,  la  robe  vient  de  Sainte-Hélène  et  le  choix 
n'est  pas  grand.  —  Attends,  Horlense,  reprit  l'Empereur,  je 
vais  te  donner  de  quoi  le  faire  un  joli  caraco  »,  et  cherchant 
dans  une  armoire,  il  en  tira  cet  habit  qu'il  mit  sur  les  épaules 
de  l'enfant  :  <r  Au  moins,  ajouta-t-il,  tu  seras  belle.  » 

Cet  habit  a  été  légué  par  M^e  Thayer  à  S.A.  I.  le  Prince 
Victor  Napoléon.] 

Le  Premier  Consul  semble  avoir  été  représenté  portant  l'un 
de  ces  habits  dans  le  grand  dessin  de  la  Signature  du  Concordat, 
par  Gérard,  et  dans  le  dessin  de  la  Visite  à  la  Manufacture  des 
frères  Sevenne,  à  Rouen,  par  Isabey. 

On  ne  trouve  aucune  indication  sur  la  destinée  des  trois 
autres  habits. 

N°  45.  Un  habit  de  velours  brun  uni  donné  par  l'Impéra- 
trice Marie-Louise . 

Cet  habit  est  peut-être  celui  qui  a  été  fait  en  1810  par  Léger, 
tailleur  de  Murât,  et  dont  plusieurs  mémorialistes  ont  parlé. 
Il  a  été  certainement  fait  un  habit  brun  en  1810  (Arch.  nal., 
O2,  f°  48)  qui  a  été  payé  par  la  Garde-Robe,  mais  est-ce  le 
même?  La  note  de  l'inventaire  de  1814  «  donné  par  V Impéra- 
trice Marie-Louise  »  est  précise,  et,  d'autre  part,  dans  les 
comptes  de  Marie-Louise,  je  ne  trouve  aucun  paiement  fait  à 
un  tailleur  pour  habit  d'homme,  en  dehors  de  la  facture  de 
216  francs  payée  à  Léger  en  1810. 

N°  46.  Deux  gilets  de  satin  blanc  brodés  or  et  soie  donnés 
par  la  ville  de  Lyon. 


308  APPENDICE 

N°  47.  Deux  vestes  de   velours   brun  uni,  données  par 
l'Impératrice  Marie -Louise. 

N°  48.  Une  culotte  de  velours  brun  uni  donnée  par  l'Im- 
pératrice Marie -Louise. 

N°  49.  Une  culotte  de  drap  de  soie  noire. 

On  trouve  une  culotte  de  casimir  noir  et  une  de  drap  de 
soie  noire  confectionnées  en  janvier  1813, 


II.  OBJETS  DE  SERVICE  ORDINAIRE 
ET  JOURNALIERS 

§  1.  Habits  d'uniforme. 

N°  1.  Cinq  habits  de  général. 

k  Dont  un  de  Marengo,  donné  au  général  Bertrand,  à  Fon- 
tainebleau. »  (Inventaire  de  181â). 

Musée  des  Souverains,  n°  219  :  L'habit  de  général  de  division 
porté  par  le  Premier  Consul  à  Marengo.  Laissé  en  dépôt  à  M.  le 
comte  de  Turenne.  Donné  au  Musée  des  Souverains  par  S.  M. 
Napoléon  III. 

Il  y  a  là  une  contradiction  qu'on  ne  se  charge  point  d'expli- 
quer. Il  est  présumable  toutefois  que  Charvet,  conservateur 
de  la  Garde-Robe,  rédacteur  de  Ylnventaire  de  484£,  ne  s'est 
point  trompé,  et  que  c'est  bien  plutôt  l'auteur  de  la  Notice  du 
Musée  des  Souverains,  notice  rédigée  sans  aucune  espèce  de 
conscience.  Si  l'on  admet  cette  hypothèse,  cela  fait  deux  des 
habits  dont  on  connaît  la  destinée.  Trois  sont  à  retrouver. 

N°  2.  Deux  habits  de  l'Institut.' 

On  sait,  par  l'excellent  livre  de  M.  Maindron,  que  Napoléon 
a  assisté  en  tout  à  trente-huit  séances  de  l'Institut,  mais 
l'arrêté  par  lequel  il  a  réglé  le  costume  des  membres  de 
l'Institut  est  en  date  seulement  du  23  floréal  an  IX,  et,  depuis 
cette  date,  le  Premier  Consul  n'assiste  qu'à  une  seule  séance, 
celle  du  16  brumaire  an  X.  Il  n'existe  aucune  représentation 
contemporaine  de  Napoléon  dans  ce  costume. 

N*  3.  Un  habit  du  Conseil  d'État  et  une  veste. 

On  ignore  entièrement  ce  qu'ont  pu  devenir  les  n0i  2  et  3. 
D'après  la  note  ci-dessus  (n°  1)  on  peut  présumer  que  ces 


310  APPENDICE 

objets  ont,  comme  les  autres,  été  déposés  chez  M.  le  comte  de- 
Turenne.  Comme  ils  étaient  en  drap,  ont-ils  été  mangés  par 
les  mites  ?  Ou  se  trouvent-ils  encore  chez  les  descendants  du 
Maître  de  la  Garde-Robe? 

N°  4.  Six  habits  de  grenadier. 

N°  5.  Cinq  habits  de  chasseur. 

Par  la  lettre  en  date  du  19  août  1811,  adressée  au  Grand- 
maréchal,  l'Empereur  réglait  de  la  façon  suivante  la  confection 
de  ses  habits  : 

«  1  habit  de  grenadier  au  1er  janvier  avec  épaulettes,  etc. 
«  1  habit  de  chasseur  au  1er  avril  avec  épaulettes,  etc. 
«  1  habit  de  grenadier  au  1er  juillet  avec  épaulettes,  etc. 
«  1  habit  de  chasseur  au  1er  octobre  avec  épaulettes,  etc.. 

«  A  360  francs  chacun 1,440  fr. 

«  Chaque  habit  devra  durer  trois  ans.  » 

La  note  complémentaire  de  Duroc,  en  date  de  Trianon 
le  26  août  1811,  s'explique  ainsi  :  a  Les  réformes  ne  doivent 
jamais  avoir  lieu  que  quand  les  quantités  existantes  des  diffé- 
rents objets  dépassent  les  quantités  qui  doivent  former  le 
fonds,  de  manière  que  ce  fonds  soit  toujours  complet.  11  faut, 
pour  les  réformes,  avoir  la  permission  de  Sa  Majesté.  Ainsi 
par  exemple,  il  est  fourni  par  chaque  année  quatre  habits 
d'uniforme  qui  doivent  durer  chacun  trois  ans.  Il  doit  donc  y 
avoir  toujours  un  fonds  de  douze  habits.  » 

Par  suite,  en  temps  normal,  quatre  habits  devaient  être 
réformés  chaque  année,  et  c'est  là  seulement  ce  qui  explique 
le  nombre  relativement  considérable  d'habits  existants  qui 
ont  pu  authentiquement  appartenir  à  l'Empereur. 

Lorsque  l'époque  d'un  remplacement  était  arrivée  ou  quand 
il  était  besoin  de  quelque  chose,  le  Conservateur  de  la  Garde- 
Robe  en  faisait  la  demande  par  écrit  au  Maître  de  la  Garde- 
Robe  qui  l'approuvait  et  la  remettait  ensuite  au  fournisseur. 
C'était  sur  cette  demande  que  le  Conservateur  de  la  Garde- 
Robe  donnait  le  reçu  des  objets  fournis  lorsqu'ils  avaient  été 
agréés  et  jugés  bons.  Le  fournisseur  devait  joindre  ce  reçu  à- 
son  mémoire  pour  obtenir  le  paiement. 


LA     GARDE-ROBE  311 

Les  objets,  lorsqu'ils  étaient  prêts,  étaient  présentés  à  Sa 
Majesté  à  sa  toilette,  par  le  Maître  de  la  Garde-Robe,  afin  de 
voir  s'ils  allaient  bien  et  s'ils  convenaient  à  l'Empereur.  Alors 
seulement  le  Conservateur  les  inscrivait  dans  son  inventaire 
et  en  donnait  reçu. 

L'habit  de  grenadier  fourni  par  Chevalier,  doublé 
de  drap  écarlate,  avec  passe-épaulettes  et 
grenades  à  paillettes,  coûtait 2o0  fr. 

Les  épauîettes  du  grade  de  colonel,  à  dix-neuf 

franges,  doublées  en  drap  écarlate 148 

La  plaque  de  grand-croix  sur  l'habit 62 

Au  total 360  fr. 

L'habit  de  chasseur  à  cheval  coûtait  200  francs  seulement. 
Les  accessoires  même  prix  que  ci-dessus. 

En  1815,  Lejeune  fit  les  habits  de  grenadier  à  350  francs 
et  de  chasseur  à  330  (compris  épauîettes  et  plaque).  Les  deux 
habits  de  garde  nationale  livrés  le  19  janvier  1814  et  en 
mai  1815,  coûtaient  le  même  prix  que  l'habit  de  chasseur. 

Les  habits  de  grenadier  surtout  étaient  très  fréquemment 
nettoyés  et  réparés.  Le  tailleur  y  remettait  des  revers  et  des 
parements  à  30  francs  par  habit. 

A  Sainte-Hélène,  en  1821,  l'Empereur  n'avait  plus  que  deux 
uniformes  de  grenadier,  deux  de  chasseur  et  un  de  garde 
national.  Il  fut  revêtu  après  sa  mort  d'un  uniforme  des  chas- 
seurs de  sa  Garde.  Par  son  testament  il  disposa,  en  faveur  de 
son  fils,  d'un  uni  orme  de  chasseur,  un  d3  grenadier,  un  de 
garde  national.  L'uniforme  restant  de  grenadier  échut,  dans 
le  partage  des  eTets,  à  Marchand,  qui  eu  fit  hommage,  le 
4  juillet  1856,  au  Musée  des  Souverains. 

Musée  des  Souverains,  n°  392  :  Uniforme  de  grenadier  de  la 
garde.  «  Cet  uniforme  des  grenadiers  de  la  Garde  impériale,  de 
l'année  1813,  orné  d 'épauîettes  en  or  et  d'une  plaque  de  la 
Légion  d'honneur  fut  tiré  au  sort;  il  m'échut  en  partage.  » 

(Note  du  comte  Marchand). 

Les  trois  autres  uniformes  doivent  se  trouver  entre  les 
mains  des  membres  de  la  famille.  Le  prince  Napoléon  possé- 
dait l'uniforme  de  garde  national. 


312  APPENDICE 

N°  6.  Soixante-quatorze  culottes  de  Casimir  blanc 

N°  7.  Soixante-quatorze  vestes  de  Casimir  blanc. 

L'ordre  du  19  août  1811  était  ainsi  conçu  : 
«  Quarante-huit  culottes  et  vestes  blanches  à  80 

francs 3  840  fr. 

«  Elles  seront  fournies  toutes  les  semaines   et  devront 
durer  trois  ans.  » 

Le  complet,  suivant  cet  ordre,  eût  donc  dû  être  de  144;  mais 
jjour  plusieurs  causes  il  ne  paraît  avoir  jamais  été  atteint.  En 
1812,  54  vestes  et  54  culottes  furent  brûlées  pendant  la 
retraite,  ce  qui  donna  lieu  à  un  renouvellement  presque  inté- 
gral de  la  Garde-Robe. 

Chevalier,  en  l'an  XIII,  faisait  payer  veste  et  culotte  90  fr. 
Il  se  réduisait  à  85  francs  en  1808.  Lejeune,  en  1813-1815,  ne 
les  faisait  payer  que  64  francs  la  paire. 

Les  vestes  ne  portaient  point  de  boutons  d'uniforme  :  elles 
avaient  des  boutons  couverts  de  soie  blanche. 

A  Sainte-Hélène  l'Empereur  n'avait  plus  que  23  culottes  de 
casimir  blanc  et  neuf  vestes. 

Une  culotte  et  une  veste  habillèrent  son  cadavre. 

Quatre  culottes  et  quatre  vestes  furent,  par  le  testament, 
destinées  à  son  fils. 

Bertrand  eut  six  culottes,  Montholon  six,  Marchand  six. 

Marchand  eut  les  quatre  vestes  restantes. 

C'était  l'exécution  du  §  1  de  l'Etat  A  :  «  II  ne  sera  vendu 
aucun  des  effets  qui  m'ont  servi;  le  surplus  sera  partagé  entre 
mes  exécuteurs  testamentaires  et  mes  frères.  » 

Le  4  juillet  1856,  le  comte  Marchand  avait  fait  don  au 
Musée  des  Souverains  de  «  une  culotte  et  une  veste  d'uniforme^ 
casimir  blanc,  à  l'usage  de  VEmpereur  à  Sainte-Hélène.  » 

Ces  objets  étaient  inscrits  au  Catalogue  sous  les  nos  293  et 
suivants,  mais  on  n'avait  pas  jugé  à  propos  de  les  exposer. 

N°  8.  Douze  pantalons  de  casimir  blanc 

N°  0.  Douze  vestes  de  casimir  blano. 


LA    GARDE-ROBE  313 

Les  pantalons  et  vestes  rentraient  dans  les  effets  extraordi- 
naires, dont  la  commande  n'était  point  prévue  par  l'ordre  du 
19  août  1811. 

Néanmoins,  on  en  trouve  constamment,  et  il  est  certain  que, 
avec  les  bottes  à  l'écuèyre,  l'Empereur  portait  de  préférence 
des  pantalons  collants  et  que,  avec  les  demi-boltes,  le  Premier 
Consul  ne  portait  que  des  pantalons.  A  l'Ile  d'Elbe,  l'Empereur 
voulut  revenir  à  ces  pantalons  blancs,  boutonnés  par  en  bas, 
qu'il  mit  avec  des  bottes  à  revers,  mais  il  s'y  trouva  gêné  et 
reprit  les  culottes  de  Casimir  blanc. 

Ces  pantalons  étaient,  avec  la  veste,  payés  100  francs  à 
Chevalier  (an  XIII),  95  francs  (1808). 

Il  ne  se  trouve  point  à  Sainte-Hélène  de  ces  pantalons  de 
Casimir  blanc.  Par  contre  on  y  trouve  : 

1°  Trois  charivaris  (bleu,  nankin,  amarante).  Il  est  très 
vraisemblable  que  le  charivari  en  nankin,  qui  échut  à  Mar- 
chand, avait  été  confectionné  à  Sainte-Hélène.  Quant  au  cha- 
rivari bleu  de  ciel,  qui  échut  à  Monlholon,  il  avait  été  livré  en 
juin  1815  par  Lejeune  et  payé  120  francs.  Le  charivari  ama- 
rante, fourni  par  le  même  et  qu'eut  Bertrand,  avait  été 
payé  125  francs. 

On  a  toujours  dit  que  les  charivaris  étaient  des  pantalons 
doublés  en  peau  entre  les  jambes,  et  boutonnés  en  dehors  du 
haut  en  bas,  de  façon  à  pouvoir  se  mettre  pardessus  un  autre 
pantalon.  Il  semble  bien  que  la  seconde  partie  de  la  définition 
est  vraie  pour  ceux-ci,  mais  que  la  première  peut  être  fausse. 

Il  n'existe  d'ailleurs,  semble-t-il,  aucune  représentation  de 
l'Empereur  avec  un  charivari.  Pourtant  il  a  porté  des  panta- 
lons de  celte  forme  surtout  en  voyage.  On  lui  envoie  le  6  octo- 
bre 1806,  pendant  la  campagne  de  Prusse,  5  pantalons  dits  de 
voyage  :  2  bleus,  2  pourpres,  1  bleu  de  ciel.  Une  autre  fourni- 
ture d'un  pantalon  de  voyage  en  Louviers  bleu  est  faite  en  1807. 
Une  autre  de  pantalons  de  voyage  en  drap  gris,  écarlate,  bleu, 
en  1812. 

2°  Deux  culottes  de  drap  bleu. 

3°  Trois  pantalons  et  deux  vestes  de  nankin. 


314  APPENDICE 

Un  pantalon  et  une  veste  furent  attribués  à  Montholon  et 
Bertrand.  Un  pantalon  à  Marchand. 

Ces  objets  avaient  sans  doute  été  confectionnés  à  Sainte- 
Hélène. 

4°  Onze  gilets  piqués  et  onze  culottes  de  nankin. 

Huit  à  Monthoîon  et  Bertrand;  trois  à  Marchand.  Ces 
objets  avaient  sans  doute  été  confectionnés  à  Sainte-Hélène. 

Néanmoins  Lejeune  fournit,  en  mai  1815,  un  gilet  de  piqué 
blanc,  36  francs. 

C'est  peut-être  un  de  ceux-ci. 

N°  10.  Un  casque  en  cuivre  doré  et  bronzé. 

On  ne  trouve  aucune  indication  au  sujet  de  ce  casque.  Sans 
doute,  il  existe  diverses  estampes  et  plusieurs  médailles  et 
intailles  où  Napoléon  est  représenté  la  tête  casquée,  mais  il 
avait  toujours  semblé  que  c'était  là  une  pure  invention  d'ar- 
tiste. Ce  casque  ne  se  retrouve  point  à  Sainte-Hélène.  Il  n'en 
est  point  fait  mention  dans  le  testament.  Mais  ne  peut-on 
supposer  qu'il  est  resté  chez  M.  de  Turenne? 

On  pourrait  penser  qu'il  s'agit  ici  du  casque  qui  devait 
faire  partie  du  grand  costume  des  Grands  chevaliers  de  l'ordre 
des  Trois-Toisons  :  ce  costume,  réglé  dans  la  séance  du 
Conseil  d'administration  du  3  août  1811,  comprenait  en  effet 
«  un  casque  d'une  forme  simple,  fond  d'or,  avec  les  orne- 
ments en  acier;  »  mais  il  faudrait  supposer  que  de  longue 
date  l'Empereur  avait  la  pensée  de  casquer  les  Grands  cheva- 
liers, car  du  3  au  11  août  (où  l'Inventaire  a  été  rédigé)  il  est 
bien  difficile  qu'on  ait  confectionné  ce  casque. 

N°  11.  Deux  chapeaux  de  général  bordés  en  op. 

N°  12.  Trois  chapeaux  de  consul. 

Nul  de  ces  chapeaux  ne  se  retrouve  à  Sainte-Hélène. 

Nul  ne  semble  avoir  été  signalé  depuis  lors.  Il  est  d'autant 
plus  permis  de  le  regretter  qu'on  est  très  mal  fixé  sur  les 
formes  successivement  adoptées  par  Bonaparte  pour  ses  cha- 
peaux de  1796  à  1804.  Ce  n'est  point  que  les  représentations 
fassent  défaut,  mais  elles  manquent  de  précision. 


LA    GARDE-ROBE  315 

Le  chapeau  de  1797,  celui  que  Mechel  montre  dans  la  gra- 
vure tant  de  fois  contrefaite  qu'il  publia  à  Bâle,  lors  du 
passage  du  Général,  est  un  chapeau  presque  à  la  Henri  lVr 
bordé  d'un  large  galon  d'or,  agrémenté  d'une  ganse  attachée 
par  un  bouton  et  retenant  une  large  cocarde  en  aile  de  papillon 
dont  le  blanc  paraît  être  à  l'extrémité.  Ce  chapeau  est  sur- 
monté d'un  très  large  panache  écrasé  de  huit  plumes  trico- 
lores. 

Bonaparte  le  porte  carrément  en  bataille  comme  il 
portera  plus  tard  son  petit  chapeau.  C'est  le  chapeau  qu'on 
retrouve  dans  un  dessin  original  de  Laûlle  daté  de  1796. 
(Lafîlle  était  en  Italie  à  cette  date  et  a  certainement  vu  Bona- 
parte). C'est  celui  qu'on  voit  encore  dans  les  portraits  par 
Hilaire  Le  Dru,  tant  de  fois  reproduits  et  dans  la  pièce  en 
couleurs  gravée  par  Bromley  :  After  an  original  drawing 
from  Italy. 

Le  chapeau  que  Napoléon  porte  après  la  bataille  de  Marengo, 
comme  Consul,  se  rapproche  beaucoup  plus  du  chapeau  des 
généraux  de  division  :  il  est  bien  plus  long,  bien  moins  haut 
que  celui  de  1797.  Il  n'est  point  bordé  de  galon,  mais  brodé 
d'une  guirlande  de  feuilles  de  chêne  :  cette  broderie  est  inté- 
rieure et  extérieure.  Le  retroussis  de  derrière  est  plus  haut, 
que  celui  de  devant.  La  ganse  qui,  dans  la  gravure  de  Birrel 
semble  en  diamants,  attache  une  cocarde  ronde  et  déjà  beau- 
coup plus  petite.  C'est  ici,  peut-on  dire,  le  chapeau  officiel  du 
Consulat,  tel  que  la  gravure  d'Alix,  d'après  Appiani,  le  dessin 
d'Isabey,  la  Revue  du  Décadi,  plusieurs  autres  estampes,  des- 
sins et  tableaux  le  représentent.  Mais  on  ne  l'a  point! 

Tout  récemment,  il  est  vrai,  M.  Germain  Bapst,  dans  un 
curieux  article  qu'a  publié  La  Vie  contemporaine,  a  signalé 
l'existence  d'un  des  chapeaux  de  Consul.  Mon  confrère  et  ami, 
chercheur  si  érudit  que  l'on  éprouve  quelque  embarras  à  lui 
soumettre  ces  objections,  me  permettra  pourtant  de  lui  exposer 
mes  doutes.  Il  dit  que  ce  chapeau  est  conservé  par  Mme  Claile, 
petite-fille  de  M.  Giraud,  vétérinaire  en  chef  de  l'armée  et 
vétérinaire  particulier  de  S.  M.  l'Empereur  et  Roi  ;  à  Marengo, 
dit-il,  M.  Giraud  suivait  le  Consul  ;  celui-ci,  dans  un  moment 
critique,  se  jeta  en  avant  et  dédaigna  de  faire  ramasser  son 
chapeau  que  le  vent  avait  emporté;  M.  Giraud  mit  pied  à. 


316  APPENDICE 

terre  el  prit  le  chapeau,  conservé  depuis  comme  une  relique 
dans  la  famille. 

Joseph  Giraud  a  bien  été  vétérinaire  en  chef  des  Écuries, 
aux  appointements  de  i  800  francs;  mais  il  n'a  pu  êlre  vété- 
rinaire en  chef  de  l'armée;  cette  fonction  n'existant  pas.  Il 
est  étrange  qu'un  serviteur  du  Consul,  ramassant  le  chapeau 
de  son  maître,  ne  le  lui  remette  point  et  le  garde  pour  en  faire 
une  relique.  Nulle  part  il  n'est  dit  que  Bonaparte  fût  tête  nue 
à  Marengo,  et  les  témoins  qui  ont  raconté  la  bataille  n'eussent 
point  manqué  de  le  mentionner;  toutes  les  représentations 
graphiques  contemporaines  montrent  au  contraire  le  Consul 
coiffé  d'un  chapeau  très  haut,  brodé  ou  galonné. 

Lorsque,  passant  pour  aller  au  Sacre  de  Milan,  l'Empereur 
fil  répéter  à  Marengo  les  manœuvres  accomplies  durant  la 
bataille,  on  sait  qu'il  eut  la  fantaisie  de  revêtir  le  costume 
qu'il  portait  cinq  années  auparavant.  Deux  témoins  oculaires 
parlent  de  son  chapeau  endommagé,  dont  la  large  broderie  d'or 
était  noircie.  Il  est  vrai  que  sans  doute  M.  Bapst  récusera  ces 
deux  témoins,  dont  les  livres,  dira-t-il,  ont  été  arrangés.  Il 
n'est  point  discutable  que  les  Mémoires  de  Constant  et  de 
M110  Avrillon  n'ont  pas  été  rédigés  par  eux,  mais  ils  l'ont  été 
sur  des  notes  précises,  analogues  à  celles  de  Rouslam,  et  s'il 
s'y  rencontre  des  erreurs  de  dates,  mes  recherches  m'ont 
prouvé  que  les  faits  y  sont  exactement  rapportés,  et  que 
Constant,  par  exemple,  donne  très  souvent  des  notions  que  ne 
fournit  nul  autre  mémorialiste  et  dont  les  comptes  de  l'Empe- 
reur, les  comptes  les  plus  secrets,  permettent  de  vérifier 
l'exactitude.  Donc,  en  l'an  XIII,  selon  ces  deux  témoins,  l'Em- 
pereur avait  encore  dans  sa  garde-robe  son  chapeau  de 
Marengo.  C'est  ce  même  chapeau  qui  a  été  prêté  à  David 
pour  son  tableau  du  Mont-Saint-Bernard  el  M.  David,  le  fils, 
confirme  que  son  père  a  eu  entre  les  mains  l'habillement 
complet  du  Consul. 

Une  vérification  serait  peut-être  possible  :  l'auteur  de  la 
brochure  Marengo  et  ses  monuments,  possédait  le  carton  du 
chapeau  de  Bonaparte.  Peut-être  ce  carton  est-il  encore  à 
Marengo;  on  pourrait  vérifier  si  le  chapeau  dont  M.  Germain 
Bapst  donne  les  mesures  exactes  —  55  centimètres  d'une  corne 
à  l'autre,  26  centimètres  dans  la  plus  grande  hauteur  —  peut 


LA    GARDE-ROBE  317 

j  être  contenu.  Mais  encore,  ce  chapeau  est-il  bordé,  comme 
était  le  chapeau  de  Marengo?  M.  Bapst  ne  le  dit  point,  et  il 
est  bien  probable  que  s'il  n'y  a  au  chapeau  appartenant  à 
Mm«  Claile,  ni  galon,  ni  trace  d'ancien  galonnage,  ce  chapeau 
n'a  point  appartenu  au  Consul. 

N°  13.  Sept  ohapeaux  unis. 

L'ordre  en  date  du  19  août  1811  portait  qu'il  devait  être 
fourni  : 

«  Quatre  chapeaux  par  an  en  même  temps  que  les  habits.  » 
Le  complet  aurait  donc  dû  être  de  douze  chapeaux;  mais  il 
était  rarement  atteint,  l'Empereur  en  perdant  fort  souvent, 
témoin  l'histoire  de  Boulogne,  etc.  En  Russie,  dans  la  retraite, 
il  en  perd  trois.  Poupard,  chapelier,  costumier  et  passemen- 
tier de  l'Empereur  et  des  Princes,  faisait  d'abord  payer  ses 
chapeaux  48  francs  (deux  louis),  puis  il  les  éleva  à  60  francs, 
mais  au  règlement  on  lui  rabattait  presque  régulièrement 
40  francs  :  ce  qui  ramenait  le  chapeau  castor  français  à 
50  francs. 

La  coiffe  était  souvent  grise,  toujours  piquée  en  soie,  fré- 
quemment renouvelée.  Le  chapeau  mesurait  de  44  à  47  centi- 
mètres de  longueur  et  de  24  à  26  centimètres  de  hauteur. 

A  Sainte-Hélène,  il  restait  à  l'Empereur  quatre  chapeaux 
d'uniforme  :  un  fut  placé  dans  le  cercueil;  un  second  était 
réservé  par  l'Empereur  à  son  fils  (c'est  celui  qui  appartient 
aujourd'hui  à  M.  J.-L.  Gérôme,  membre  de  l'Institut),  un 
échut  à  Montholon,  le  quatrième  enfin  devint  la  propriété  de 
Marchand.  C'est  celui  qu'il  offrit  au  Musée  des  Souverains  où 
il  était  exposé  sous  le  n°  391  et  qui  est  ainsi  décrit  par  Mar- 
chand lui  même  :  «  Ce  chapeau  que  portait  l'Empereur  en  quit- 
tant la  France,  orné  comme  il  l'est  de  la  cocarde  nationale,  est 
celui  avec  lequel  il  est  arrivé  à  Sainte-Hélène.  Sa  coiffe  était 
grise  :  elle  eut  besoin  d'être  changée  :  Santîni  lui  mit  celle  qui 
existe.  Mis  plus  tard  à  la  réforme,  enfermé  dans  une  armoire 
jusqu'à  la  mort  de  l'Empereur,  il  devint  alors  un  objet  de  véné- 
ration, fut  tiré  au  sort  entre  le  comte  Bertrand,  le  comte  Mon- 
tholon et  moi.  Il  m'échut  en  partage.  » 

On  peut  admettre  que  de  1803,  époque  à  laquelle  il  com- 


318  APPENDICE 

mença  à  porter  le  chapeau  uni,  dit  chapeau  français,  jusqu'en 
1815,  Napoléon  eut  près  de  cinquante  chapeaux.  En  dehors 
de  celui  de  Marchand,  il  s'en  trouvait  trois  au  Musée  des 
Souverains  et,  de  ces  trois,  deux  étaient  dits  venir  de  Sainte- 
Hélène.  On  vient  de  voir  pourquoi  c'était  impossible.  Mais 
ils  n'en  sont  pas  moins  authentiques  et  l'on  connaît  leur 
origine.  Quant  aux  chapeaux  que  divers  marchands  ont  pré- 
sentés depuis  quelques  années  comme  des  chapeaux  de  l'Em- 
pereur, il  est  presque  impossible  d'assurer  qu'ils  lui  aient 
appartenu. 

U°  14.  Six  aiguillettes  en  or. 

Dans  aucun  de  ses  portraits  l'Empereur  n'est  représenté 
portant  des  aiguillettes,  insigne  distinctif  de  la  Garde,  des 
troupes  d'élite  et  des  élats-majors.  On  peut  supposer  qu'il 
tenait  ces  aiguillettes  en  réserve  pour  en  décorer  ceux  des 
officiers  qu'il  appelait  près  de  lui  à  un  service  d'aide  de  camp. 
Néanmoins,  il  est  remarquable  que,  le  14  juillet  1804,  Stendhal 
qui  a  été  militaire  et  sait  ce  que  parler  veut  dire,  note  qu'il 
le  voit  passer  en  uniforme  de  colonel  de  ses  gardes  avec  des 
aiguillettes.  Il  en  aurait  donc  porté  quelquefois  dans  les  céré- 
monies, tout  au  début  de  l'Empire. 

Aucun  de  ces  objets  ne  se  retrouve  dans  l'Inventaire  de  1821. 


§  2.  Effets  de  voyage. 


TT°  15.  Un  grand  manteau  de  drap  bleu  pour  le  bivouac. 

Testament.  Etat  A.  «  Un  manteau  bleu,  celui  que  f  avais  à 
Marengo.  »  Légué  par  l'Empereur  à  son  fils. 

État  do  Mobilier  (1821).  Un  manteau  bleu,  collet  brodé  (Ma- 
rengo). 

La  précision  avec  laquelle  l'Empereur  insiste  sur  ce  fait  que 
c'est  là  le  manteau  de  Marengo,  empêche  de  supposer  qu*il 
s'agit  ici  du  manteau  de  drap  de  Louviers  bleu,  payé  744  francs 
•à  Chevalier  en  mars  1809. 


LA    GARDE-ROBE  319 

N°  16.  Un  manteau  à   la  mameluck  en   drap   écarlate, 

brodé  en  or. 

Perdu  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  de  1814.) 

N°  17.  Une  pelisse  en  velours  vert,  brandebourgs  en  or 
fourrure  de  martre. 

On  trouve  dans  les  comptes  deux  pelisses  de  cette  espèce  : 
la  première  (velours  vert,  fourrée,  avec  12  olives  en  or)  fournie 
au  moment  du  départ  pour  la  Prusse  en  septembre  1806;  la 
seconde,  semblable,  en  velours  vert,  à  brandebourgs  et  olives 
«n  or,  fournie  le  26  mars  1813. 

Dans  le  tableau  de  Lejeune,  la  Bataille  d'Eylau,  bien  plus 
documentaire  que  celui  de  Gros,  l'Empereur  semble  représenté 
-avec  celte  pelisse. 

Il  est  possible  que  ce  soit  la  pelisse  désignée  dans  l'État  du 
mobilier  sous  le  titre  :  une  pelisse  zibeline;  pourtant  dans 
YÉtat  A  elle  est  dite  par  l'Empereur  :  une  zibeline  petite  veste. 
En  tout  cas,  cet  objet  a  péri,  mangé  par  les  mites,  perdant  la 
traversée  de  retour  des  exécuteurs  testamentaires.  ' 

ZN°  18.  Une  pelisse  en  étoffe  écarlate,  brandebourgs  en  or, 
fourrure  en  renard  rouge. 

Remise  à  M.  le  Préfet  du  Palais.  (Note  de  l'Inventaire  de  1814.) 

Est-ce  la  même  que  la  capote  de  drap  écarlate,  avec  olives 
et  brandebourgs  en  or,  fournie  le  10  novembre  1806? 

L'Empereur,  comme  on  le  voit,  a  fait  usage  d'une  façon  fré- 
quente de  vêlements  fourrés;  ceux  qui  se  trouvent  indiqués 
dans  l'Inventaire  de  1811,  sont  loin  d'être  les  seuls  qu'il  ait 
portés. 

A  Strasbourg,  en  frimaire  an  XIV,  il  se  fait  faire  une  redin- 
gote grise  fourrée;  en  septembre  1806  la  capote  de  velours 
vert  ci-dessus  (n°  16);  en  1807,  une  wilchoura  de  renard  jaune 
et  de  martre  zibeline  qui  est  transformée  en  redingote  l'année 
suivante;  en  novembre  1806,  la  pelisse  en  étoffe  écarlate  n°  17. 

En  septembre  1808,  Chevalier  fournit  une  capote  en  velours 
gris  dont  voici  le  détail  : 


320  ÀTPENDICE 

Neuf  aunes  velours  gris  pour  capote,  à  42  francs.  388  fr. 

Les  brandebourgs  garnis  de  30  olives  avec  bou- 
quet et  30  glands  à  torsade 505 

Façon  et  poches  de  la  capote 42 

Plaque  de  la  Légion  d'honneur  pour  la  grande 

capote 62 

Total 997  fr. 

En  décembre  1812,  une  pelisse  de  drap  gris  ouatée  avec 
bordures  et  parements  de  chinchilla  de  753  fr.  50;  en  mars 
1813,  une  pelisse  de  velours  vert  (ci-dessus  n°  16).  On  en  trou- 
verait d'autres  encore. 

Ces  pelisses  ont  en  général  des  agrafes  forme  de  boucliers 
ciselés  en  relief.  Ainsi  l'agrafe  fournie  par  Biennais  en  septem- 
bre 1808,  prix  140  francs;  ainsi  l'agrafe  en  vermeil  delà  redin- 
gote faite  à  Strasbourg  en  1805. 

N°  19.  Cinq  bonnets  en  velours  pour  les  voitures. 

Perdus  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  de  1814.) 

L'Empereur  a  porté  constamment  ces  bonnets  en  velours, 
non  seulement  lorsqu'il  voyageait,  mais  même  à  la  guerre.  On 
lui  en  fournit  de  plusieurs  sortes  : 

En  vendémiaire  an  XIII,  deux  bonnets  de  velours  à  21  francs 
pièce. 

En  frimaire,  sept  bonnets  en  velours  de  Gênes,  garnis  de 
glands,  à  48  francs. 

En  août  1807,  un  bonnet  de  velours  vert  garni  en  or,  ban- 
deau de  peau  de  loutre  du  Kamschalka,  78  francs;  un  bonnet 
de  velours  vert  garni  en  or,  bandeau  de  fourrure,  60  francs; 
un  bonnet  de  voyage  en  velours  bleu;  un  bonnet  de  velours 
vert  garni  en  or;  un  bonnet  de  velours  gros  bleu  garni  en  or. 

En  1811,  huit  bonnets  de  différentes  couleurs  et  une  toque 
de  voyage  en  velours  bleu. 

En  1813,  six  bonnets  de  velours  à  30  francs.  (Fournisseurs  ; 
Poupard,  Poupard  et  Delaunay,  Maneglier.) 

C'est  un  bonnet  en  fourrure,  un  honnet  à  coiffe  de  velours 
vert,  qu'il  porte  à  Eylau  lorsqu'il  visite  le  champ  de  bataille. 

C'est  un  bonnet  en  velours  cramoisi,  garni  de  martre  zibe- 


LA     GARDE-ROBE  321 

line,  qu'il  porte  à  La  Bérézina.  Il  est  vêtu  de  l'uniforme  des 
chasseurs  de  la  garde,  avec  veste  et  culotte  blanche,  et  par 
dessus,  d'une  pelisse  de  martre  zibeline. 

En  1815,  l'Empereur  fait  acheter  pour  le  voyage  deux  bon- 
nets de  soie  noire  à  3  francs  et  3  fr.  50. 

Aucun  de  ces  bonnets  ne  se  retrouve  à  Sainle-HÎ'ène. 

N°  20.  Deux  draps  de  peau. 

Perdus  à  Thorn.  (Note  de  l'Inventaire  de  4814.) 

L'Empereur  avait  depuis  longtemps  l'usage,  en  campagne, 
de  ces  draps  de  peau  qu'on  voit  nettoyer  en  1807,  au  retour 
de  la  guerre  de  Prusse. 

§  3.  Habits  de  chasse. 

N<>  21.  Trois  habits  de  chasse  à  courre. 
N°  22.  Trois  habits  de  chasse  à  tir. 

L'ordre  du  19  août  1811  porte  : 

«  Deux  habits  de  chasse  :  un  à  courre,  à  la  Saint-Hubert; 
un  à  tir  au  1er' août,  860  francs. 

«  Ces  habits  devront  durer  trois  ans.  » 

L'habit  de  chasse  à  courre  galonné  or  et  argent,  fourni  par 
Chevalier,  coûte  580  francs;  l'habit  de  chasse  à  tir,  190  et  200 
francs. 

Plusieurs  de  ces  habits  avaient  été  emportés  à  Sainte- 
Hélène.  L'Empereur  avait  fait  enlever  les  galons  de  l'habit  de 
chasse  à  courre  et  le  portait  habituellement.  Tout  une  suite 
de  dessins  du  général  Gourgaud  et  d'officiers  anglais  le  mon- 
trent en  ce  costume. 

Dans  l'État  du  mobilier  (1821)  on  ne  trouve  pas  d'habit  de 
chasse,  mais  aux  habits  bourgeois,  au  moins  un  habit  rert  et 
une  redingote  verte. 


ov 


N°  23.  Trois  ceinturons  de  chasse.  Service  ordinaire. 

En  février  1806.  Un  ceinturon  de  chasse  or  sur  vetulac, 
boucle  ciselée  or  mat. 

21 


322  APPENDICE 

En  1809,  deux  ceinturons  de  chasse,  galon  d'or,  100  fr.  pièce. 

Musée  des  Souverains,  n°  239  :  Ceinturon  porté  par  l'Empereur 
Napoléon  Ier  pour  soutenir  son  couteau  de  chasse.  Conservé  par 
M.  le  comte  de  Turenne.  Donné  au  Musée  des  Souverains  par 
l'Empereur  Napoléon  III,  longueur  0m,950.  Il  est  de  velours  vert; 
des  abeilles  et  des  étoiles  d'or  sont  brodées  sur  les  bords;  une  tête 
de  Méduse,  d'un  léger  relief,  orne  la  plaque  d'argent  doré  qui 
ferme  la  ceinture. 

N°  24.  Deux  couteaux  de  chasse. 

État  du  Mobilier  (1821).  Un  couteau  de  chasse. 

Etat  A,  joint  au  testament.  «  Mon  couteau  de  chasse  confié  au 
comte  Bertrand  pour  le  remettre  à  mon  fils,  lorsqu'il  aura 
seize  ans.  » 

Un  couteau  de  chasse,  venant  de  l'Empereur,  se  trouve  à 
Rome,  appartenant  au  prince  Napoléon-Charles  Bonaparte. 

§  4.  Habits  bourgeois. 

N°  25.  Quatre  habits  de  drap. 

L'ordre  du  19  août  1811  porte  : 

«  Un  habit  bourgeois  au  1er  novembre.  Devra  durer  trois 
ans,  200  francs.  » 

A  Sainte-Hélène,  État  du  mobilier,  il  a  quatre  habits  bour- 
geois :  deux,  un  gris  et  un  brun,  sont  attribués  à  Bertrand; 
un,  vert,  est  pour  Montholon.  Marchand  aie  quatrième,  dont 
la  couleur  n'est  pas  désignée. 

On  ne  trouve  guère  dans  les  comptes  depuis  1810,  la  façon 
de  plus  de  cinq  habits  bourgeois  :  un  brun,  en  1810;  un  bleu 
et  un  brun  en  1811  ;  un  vert  et  un  gris  en  1812. 

(Voir  la  note  du  n°  21.) 

N°  26.  Six  redingotes  de  drap. 

Trois  brûlées  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  de  1814  ) 

La  couleur  de  ces  redingotes  n'est  point  désignée  dans  l'In- 


LA    GARDE-ROUE  323 

ventaire  de  1811  et  c'est  une  erreur  de  croire  que  l'Empereur 
a  porté  uniquement  des  redingotes  grises.  «  Dans  les  dernières 
années,  dit  Mme  d'Abrantès,  il  en  portait  souvent  une  bleue.  » 

On  trouve  dans  les  comptes  en  1810  :  deux  redingotes,  une 
verte  et  une  bleue;  en  janvier  1813  une  redingote  verte;  en 
janvier  1814,  une  redingote  verte;  ailleurs,  deux  capotes  de 
drap  bleu. 

L'ordre  du  19  août  1811  porte  d'ailleurs  : 

«  Deux  redingotes,  une  grise  et  l'autre  d'une  autre  couleur, 
400  francs. 

«  Elles  seront  fournies  chaque  année  au  1"  octobre  et 
dureront  trois  ans.  » 

La  redingote  de  couleur  fourme  par  Chevalier  coûtait  180 
tfrancs.  La  redingote  grise  fournie  par  le  même,  190  francs, 

En  voici  le  détail  lorsque  la  fourniture  est  faite  par  Lejeune  : 

Redingote.  2  aunes  1/2  drap  gris 145  fr. 

Façon 15 

3  aunes  de  croisé  pour  la  doublure 6 

Toile  de  coton  pour  les  poches,  compris  celle  du 
portefeuille,  pièce  d'estomac,  taille  du  collet 

et  des  revers 6 

Boutons  de  soie 6 

Total 178  fr. 

A  Sainte-Hélène  (État  du  mobilier),  il  restait  deux  redin- 
gotes grises,  une  verte. 

L'Empereur  lègue  à  son  fils  (État  A),  une  capote  grise  et  une 
capote  verte. 

La  capote  grise  restante  est  attribuée  à  Montholon  par  le 
tirage  au  sort. 

Musée  des  Souverains,  n°  220  :  La  redingote  grise  de  l'Empe- 
reur Napoléon  Ier  donnée  au  Musée  des  Souverains  par  l'Empereur 
Napoléon  III. 

La  lettre  qui  suit  y  étant  jointe  :  «  L'Empereur  me  donne 
l'ordre  de  vous  remettre  le  chapeau  et  la  redingote  grise  ayant 
appartenu  à  l'Empereur  Napoléon  In.  Sa  Majesté  désire  que 
ces  deux  objets,  dont  l'authenticité  a  été  reconnue,  prennent, 
dans  le  Musée  des  Souverains,  la  place  qui  leur  appartient.  » 


324  ÀPFEiNDICE 

(Lettre  adressée  le  4  février  485b  à  M.  le  Directeur  générai 
des  Musées,  par  le  Grand- Chambellan  duc  de  Bassano.  Archives 
du  Musée). 

Il  n'est  point  dit  d'où  proviennent  ces  objets  :  on  peut  pré- 
sumer que  ce  sont  ceux  qui  avaient,  été  légués  par  l'Empereur 
à  son  fils,  remis  par  Marchand  au  général  duc  de  Padoue, 
mandataire  de  Madame  Mère,  et  attribués  par  elle  à  l'un  d^ 
ses  enfants.  Mais  il  est  permis  d'en  douter  puisque  l'on  sait 
d'une  façon  ce  taine  que  le  chapeau  (Voir  ci-dessus  II  §  12) 
réservé  par  l'Empereur  à  son  fils,  atlribué  par  Madame  Mère 
à  sa  fille,  la  Reine  Caroline  (Mme  Mural),  fut  donné  parcelle-ci 
à  M.  F.-B.  de  M...,  dont  le  fils  le  vendit  à  M.  Gérôme.  J'ai  eu 
entre  les  mains  toules  les  preuves  irrécusables  de  son  authen- 
ticité. Donc,  ce  n'était  pas  le  chameau  de  Sainte-Hélène  qui 
étail  au  Musée  des  Souverains,  et  quant  à  la  redingote,  si  au- 
thentique qu'elle  paraisse  (sans  doute,  c'est  celle  qui  se  trouve 
aujourd'hui  au  Musée  d'artillerie)  il  serait  bon  de  savoir  com- 
ment elle  était  venue  entre  les  mains  de  Napoléon  III. 

N°  27.  Quatre  gilets  de  piqué  blanc. 
(Voir  n«  9  c'.-dessus). 

N°  28.  Un  gilet  de  drap  de  soie  noire. 

Un  gilet  semblable  fourni  par  Lejeune  en  1815* 

N°  29.  Un  gilet  de  Casimir  noir. 

N°  30.  Une  culotte  de  casimir  noir. 

Des  culottes  semblables  sont  fournies  par  Lejeune  en  jan- 
vier 1813  et  en  juin  1815. 

N°  31.  Trois  chapeaux  ronds. 

«  En  bourgeois,  dit  Mme  d'Abrantès,  il  avait  un  chapeau 
rond  posé  sur  les  yeux  et  planté  lout  droit  ». 

On  trouve  un  chapeau  rond  de  36  francs  fourni  le  19  août 
1808  et  en  frimaire  an  XIII  un  chapeau  rond  boucle  en  or. 
Dans  l'ordre  du  19  août   1811,   la  fourniture  des  chapeaux 


LA     GACDE-RODE  325 

ronds  n'est  point  prévue.  Elle  rentre  dans  les  objets  extraor- 
dinaires. 

Il  s'en   trouve   un    à    Sainte-Hélène.    (État    du  mobilier). 
L'Empereur  le  lègue  à  son  fils  (État  A). 

N°  32.  Cinq  dominos  pour  les  bals. 

En  1810,  deux  dominos  en  taffetas. 
En  1812,  deux  dominos  :  un  gris,  un  Lieu. 
En  1813,  un  domino  de  levantine  noire. 
Dans  les  comptes  de  la  petite  cassette  : 
26  mars  1809  :  à  Constant,  un  mémoire  de  four- 
nitures de  dominos  et  de  masques  faites  pen- 
dant le  carnaval 320  "r. 

18  mars  1811  :  à  Constant,  pour  des  masques  et 

dominos 628  fr. 

Les  masques  sont  noir,  bleu,  violet,  etc. 

Aucun  de  ces  objets  ne  se  retrouve  à  Sainte-Hélène. 


En  dehors  des  habits  bourgeois  inventoriés  de  1811  à  1814, 
il  s'est  trouvé  à  Sainte-Hélène,  dans  la  gai  de-robe  de  l'Empe- 
reur, en  dehors  des  objets  désignés  dans  la  note  addition- 
nelle du  n°  9  ci-dessus,  un  chapeau  de  paille  qui  fut  attribué 
au  général  Bertrand.  D'après  la  mesure  prise  exactement  sur 
ce  chapeau,  l'Empereur  avait  57  centimètres  de  tour  de  tête.  Ce 
chapeau  a  été  légué  par  Mme  Thayer,  née  Bertrand,  à  S.  A.  I.  le 
prince  Victor  Napoléon.  Il  existe  diverses  représentations  con- 
temporaines de  Napoléon  en  chapeau  de  paille,  d'après  des 
dessins  faits  par  des  officiers  anglais  à  Sainte-Hélène.  On  est 
en  droit  de  supposer  que  pour  son  Napoléon  à  Sainte-Hélène, 
Horace  Vernet  a  eu,  du  Grand-maréchal  Bertrand,  l'autorisa- 
tion de  peindre  d'après  nature  le  chapeau  et  le  costume  de 
nankin  de  l'Empereur.  Ce  tableau  a  été  gravé  et  n'est  pas  un 
des  moins  intéressants  de  l'œuvre  du  peintre. 


326  APPENDICE 

S  5.  Chaussures. 

N°  33.  Quatre-vingt-douze  paires  de  bas  de  soie  blancs. 

Cinquante-quatre  paires  perdues  en  Russie.  (Note  de  l'Inven- 
taire de  1814.) 

L'ordre  du  19  août  1811  porte  : 

«  Deux  douzaines  de  bas  de  soie  à  18  francs  (une  paire  tous- 
les  quinze  jours).  432  francs. 

Doivent  durer  six  ans.  » 

«  Un  jour,  dit  Marchand,  il  me  demanda  ce  que  coûtaient 
les  bas  de  soie  qu'il  portait. 

—  Pour  Votre  Majesté,  lui  dis-je,  ils  sont  de  18  francs. 

—  Et  pourquoi  plus  chers  pour  moi  que  pour  un  autre.  Je? 
n'entends  pas  cela.  Dois-je  être  volé? 

—  Non,  Sire.  Je  me  plais  à  croire  que  la  qualité  jointe  à  ce 
que  c'est  pour  Votre  Majesté  en  élève  le  prix. 

—  C'est  ce  que  je  ne  veux  pas,  à  moins  que  lu  n'en  sup- 
portes la  différence  pour  ton  compte  »,  me  dit-il  en  me  ser- 
rant fortement  l'oreille.  >» 

Le  prix  de  ces  bas  fournis  par  Panier  n'a  point  varié,  mais 
ce  qui  varie  ce  sont  les  fournitures  :  60  paires  en  1807,  30  en 
1808,  30  en  1810,  36  en  1813. 

Sainte-Hélène  (État  du  mobilier)  :  27  paires  de  bas  de  soie.. 
Bertrand,  Montholon  et  Marchand  en  ont  chacun  sept  paires.. 

Par  l'état  A,  l'Empereur  en  lègue  six  paires  à  son  fils. 

N°  34.  Deux  paires  de  bas  de  soie  noire. 

Il  ne  s'en  trouve  pas  à  Sainte-Hélène. 

C'est  un  objet  extraordinaire  non  compris  dans  le  budget.. 

N*  35.  Trente  paires  de  souliers  à  boucles. 

Douze  paires  perdues  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  de  1814.) 

L'ordre  du  19  août  18tl  porte  : 

«  Vingt-quatre  paires  de  souliers  (une  paire  tous  les  quinze? 
jours,  devant  durer  deux  ans),  312  francs.  » 


LA    GARDE-RODE  327 

Le  complet  sérail  donc  de  48  paires.  Il  n'est  jamais  atteint, 
l'Empereur,  comme  on  l'a  tu,  brûlant  constamment  ses  chaus- 
sures en  poussant  le  feu. 

Les  souliers,  doublés  en  soie,  sont  fournis  par  Jacques.  Ils 
routent  15  francs  la  paire.  Avant  qu'ils  soient  portés  par 
l'Empereur,  ils  le  sont,  ainsi  que  les  boites,  par  Joseph  Linden, 
garçon  de  la  garde-robe,  aux  gages  de  1,200  francs  par  an, 
lequel  est  charge  de  les  briser. 

L'Empereur  à  Sainle-Hélène  n'avait  plus  que  quatre  paires 
de  souliers.  Une  est  léguée  à  son  fils  par  l'Étal  A.  Les  trois 
autres  sont  partagées  entre  les  exécuteurs  testamentaires. 
Mais  il  semble  douteux  que  ces  souliers  aient  été  apportés  de 
France.  Ceux  qui  étaient  échus  au  général  Bertrand  sont  très 
gros,  très  lourds,  très  épais,  d'un  travail  qui  semble  un  trarail 
anglais.  Ils  ont  un  centimètre  de  plus  que  les  pantoufles,  les- 
quelles venaient  de  Paris. 

N°  36.  Trois  paires  de  souliers  à  cordons. 

Les  souliers  à  cordons,  également  fournis  par  Jacques  au 
prix  de  15  francs,  sont  un  objet  extraordinaire. 

Ces  trois  paires  de  souliers  sont  perdues  en  Russie.  (Inven- 
taire de  1814.) 

N°  37.  Six  paires  de  pantoufles  unies, 

N«  38.  Six  paires  de  pantoufles  fourrées. 

Les  pantoufles  sont  toujours  en  maroquin  vert  ou  en  maro- 
quin rouge.  Elles  sont  fournies  par  Jacques  et  coûtent  15  et 
16  francs.  Celles  qui  sont  doublées  de  fourrure  ou  doublées  en 
peau  d'agneau  coûtent  18  francs.  L'Empereur  ne  pouvait  se 
s-éparer  de  ses  vieilles  pantoufles  et  ou  prétendait. môme  qu'en 
1815  son  cordonnier  avait  fait  voir  un  compte  de  raccommo- 
dages et  de  ressemelages  se  montant  à  18  francs,  et  portant 
l'arrêté  du  Maître  de  la  Garde  Robe. 

Napoléon  n'avait  plus,  à  Sainte-Hélène,  que  quatre  paires  de 
pantoufles  qui  ont  été  partagées  comme  les  souliers  (voir  ci- 
dessus  n°  35).  Les  pantoufles  en  maroquin  rou^e  très  usées, 
qui  viennent  du  général  Bertrand,  mesurent  exactement  26  cen- 
timètres de  longueur. 


328  APPENDICE 

N°  39.  Vingt-deux  paires  de  bottes  à  l'écuyère. 

D'après  le  budget  (ordre  du  19  août  1811)  on  devait  fournir  : 
«  six  paires  de  bottes  devant  durer  deux  ans;  600  francs.  » 

Le  complet  aurait  donc  dû  être  de  douze  paires. 

Les  bottes  fournies  par  Jacques,  doublées  en  maroquin  ou 
en  peluche  de  soie,  coûtent  uniformément  80  francs.  Une  paire 
faite  en  Allemagne  en  l'an  XIV  coûte  seule  100  francs. 

En  1821,  il  s'est  trouvé  dans  la  Garde-Robe  quatre  paires 
de  bottes.  Elles  ont  été  partagées  comme  les  souliers  et  les 
panloufies. 

La  paire  qui  échut  à  Marchand,  offerte  par  lui  au  Musée 
des  Souverains,  n'était  pas  exposée. 

N°  40.  Deux  paires  de  bottes  à  revers. 

On  ne  sait  quand  elles  sont  entrées  dans  la  Garde-Robe  et 
il  ne  s'en  fait  point  ordinairement.  On  a  vu  ci-dessus  (nos  8 
et  9)  que  l'Empereur  essaya  de  se  remettre  à  en  porter  pen- 
dant son  séjour  à  l'Ile  d'Klbe.  Il  ne  s'en  trouve  pas  dans  le 
mobilier  de  Sainte-Hélène. 


§  6.  Linge. 

N°  41.  Neuf  douzaines  de  chemises. 

Six  douzaines  ont  été  brûlées  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire 
en  1814.)  ' 

Chaque  chemise  emploie  2m,88  d'une  toile  demi  hollande, 
qui  coûte  par  aune  (84  centimètres)  20  francs.  La  toile  est 
fournie  par  Mlles  Lolive  et  de  Beuvry,  lingères.  La  chemise, 
façon  comprise,  fournie  b'anchie,  est  payée  48  francs,  quel- 
quefois en  toile  hollande  60  francs. 

D'après  l'ordre  du  19  août  1811,  on  doit  chaque  année 
fournir  quatre  douzaines  de  chemises  qui  doivent  durer  six 
ans.  (Crédit  ouvert  :  2,830  francs  —  58  à  59  fr.  par  chemise).  Le 
complet  q  ii  ne  semble  jamais  avoir  été  atteint,  devait  donc 
être  de  2t  douzaines. 


LA     GARDE-RGBE  329 

Le  blanchissage  par  Mme  Durand,  A  la  Pologne,  rue  de  la 
Bienfaisance,  coûte  par  chemise  60  centimes;  par  Barbier,  à 
Neuilly,  50  centimes. 

A  Sainte-Hélène,  il  reste  à  l'Empereur  quatre-vingt-sept 
chemises  en  toile  de  hollande.  Il  en  lègue  six  à  son  fils.  Cha- 
cun des  exécuteurs  testamentaires  en  reçoit  vingt-sept. 

TTo  42.  Sept  douzaines  de  cravates  blanches. 

Cinq  douzaines  brûlées  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  en 
4814.) 

Les  cravates  blanches  sont  en  mousseline  de  l'Inde  qui 
■coûte  45  francs  l'aune. 

Elles  sont  fournies  par  M1Ies  Lolive  et  de  Deuvry,  qui  em- 
p  oient  56  centimètres  de  mousseline  par  cravate. 

D'après  l'ordre  du  19  août  1811,  on  doit  chaque  année 
fournir  2  douzaines  de  cravates  (crédit  ouvert  :  720  francs; 
30  francs  par  cravate).  Elles  doivent  durer  six  ans.  Le  complet 
devrait  donc  être  de  12  douzaines. 

Le  blanchissage  par  Mme  Durand  coûte  20  centimes  par  cra- 
vate. 

A  Sainte-Hélène  (État  du  mobilier)  on  ne  trouve  pas  de 
cravates  blanches  et  pourtant  dans  l'État  A  (testament),  l'Em- 
pereur en  lègue  six  à  son  fils. 

N°  43.  Douze  cols  noirs  de  soie. 

Onze  brûlés  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  en  4814.) 

Ces  cols  de  soie  fournis  par  Mlles  Lolive  et  de  Deuvry  coû- 
taient 8  francs  la  pièce.  Ils  sont  épais,  1res  hauts  et  lourds, 
montés  sur  double  ou  triple  toile  forte. 

D'après  l'ordre  du  19  août  1811,  on  doit  en  fournir  une 
douzaine  par  an.  Ils  étaient  attachés  par  derrière  par  une 
petite  boucle  en  or  (voir  ci-dessous  IV,  C.  n°  8). 

A  Sainte-Hélène  (État  du  mobilier)  il  s'en  trouve  quatre. 
L'Empereur  les  lègue  à  son  fils  (État  A).  Pourtant,  d'après  le 
partage  enlre  les  exécuteurs  testamentaires,  deux  seulement 
sont  réservés  à  Napoléon  II.  Bertrand  et  Montholon  en  reçoi- 
vent chacun  un. 


APPENDICE 


N°  44.  Douze  douzaines  de  mouchoirs  de  poche. 

Fluit  douzaines  brûlées  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  en 
4814.) 

Les  mouchoirs  fournis  par  Mlle"  Lolive  et  de  Beuvry,  sont 
en  batiste;  soit  blancs  unis,  sot  à  vignettes  et  imprimés  en 
diverses  couleurs,  mais  toujours  avec  chiffre  couronné,  ils 
coûtent  uniformément  12  francs  pièce. 

D'après  Tordre  du  19  août  1811,  on  doit  en  fournir  quatre 
douzaines  par  an.  Ils  doivent  durer  six  ans.  Le  complet  serait 
donc  de  24  douzaines. 

Le  blanchissage  d'un  mouchoir  par  Mme  Durand  coule 
20  centimes;  par  Barbier  (1810)  15  centimes. 

A  Sainte-Hélène  (Étal  du  mobilier)  se  retrouvent  63  mou- 
choirs. Bien  que  par  l'État  A  l'Empereur  en  ait  légué  six  à 
son  fils,  les  exécuteurs  testamentaires  en  reçoivent  chacun 
vingt. 

No  45.  Dix-neuf  douzaines  de  serviettes  de  toilette. 

Douze  douzaines  brûlées  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  en 
1814.) 

Les  serviettes  de  toilette  sont  en  toile  de  Courtray,  fournies 
par  MllM  Lolive  et  de  Beuvry  et  coûtent  8  francs  l'aune.  La. 
serviette  a  une  aune  en  carré. 

Pourtant,  d'après  l'ordre  du  19  août  1811,  un  crédit  de  720* 
francs  est  ouvert  pour  la  fourniture  annuelle  de  deux  dou- 
zaines de  serviettes,  lesquelles  reviendraient  ainsi  à  30  francs- 
la  pièce. 

Le  blanchissage  d'une  serviette  par  "Mme  Durand  (1806)  coûte 
20  centimes;  par  Barbier  (1810)  15  centimes. 

A  Sainte-Hélène  (État  du  mobilier)  se  retrouvent  15  ser- 
viettes. Bien  que  par  l'État  A  l'Empereur  en  ait  légué  six  à 
son  fils,  les  exécuteurs  testamentaires  se  les  partagent  et  en 
reçoivent  chacun  cinq. 

N°  46.  Trois  douzaines  de  serviettes  à  enveloppes . 

Deux  douzaines  brûlées  en  Russie.  (Noie  de  .l'Inventaire  en» 
4814.) 


LA     GARDE- RODE  331: 

Je  ne  rencontre  aucun  renseignement  à  ce  sujet. 

N°  47.  Trois  douzaines  de  chaussons  de  mérinos. 

Deux  douzaines  brûlées  en  Russie,  (Note  de  l'Inventaire  en 

1814.) 

Les  chaussons  de  laine  ou  de  mérinos  sont  fournis  par 
Panier  et  coûtent  2  fr.  50  la  paire. 

D'après  l'ordre  du  19  août  1811,  il  doit  en  être  fourni  deux 
douzaines  par  an,  et  l'Empereur  ouvre  un  crédit  de  432  fr. 
ce  qui  mettrait  la  paire  de  chaussons  à  18  francs,  comme  la 
paire  de  bas  de  soie.  Pourtant  la  facture  de  Panier  en  1808 
précise  bien  le  chiffre  de  2  fr.  50. 

A  Sainte-Hélène  (État  du  mobilier)  il  reste  18  paires  de  ces 
chaussons  qui  se  trouvent  désignés  sous  le  -nom  de  chaus- 
settes. Bien  que  lEmpereur  en  ait  légué  six  paires  à  son  fils, 
les  exécuteurs  testamentaires  s'en  partagent  douze  paires. 

Une  de  ces  paires  de  chaussons  qui  appartenait  au  général 
Bertrand,    a   été    léguée  par   Mme  Thayer,  née  Bertrand,   à 
S.  A.  I.  le  Prince  Victor  Napoléon.  Ces  chaussons,  fort  usés* 
du  bout,  mesurent  en  longueur  un  peu  moins  de  26  centi- 
mètres. 


§  7.  Service  de  la  chambre  à  coucher. 

IT°  48.  Douze  robes  de  chambre  en  basin  piqué. 

Huit  bridées  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  en  1814.) 

Les  robes  de  chambre  en  basin  piqué,  parfois  doublées  en. 
molleton  de  coton,  sont  fournies  par  le  tailleur.  Chevalier, 
en  1808,  les  fait  payer  200  francs.  Lejeune  (1813  et  4815)  175- 
francs  et  130  francs  lorsqu'elles  ne  sont  pas  doublées. 

L'ordre  du  19  août  1811  ordonne  la  fourniture  annuelle 
d'une  robe  de  chambre  de  piqué  le  lep  mai.  Elle  devra  durer 
trois  ans  et  le  crédit  ouvert  est  de  250  francs. 

Le  blanchissage  d'une  robe  de  chambre  coûte  3  francs  par 
Mtte  Durand,  2  fr.  50  par  Barbier. 

A  Sainte-Hélène  (État  du  mobilier)  il  s'en  trouve  huit.  Deux. 


332  APPENDICE 

sont  léguées  par  Napoléon  à  son  fils.  Les  six  autres  sont  par- 
tagées entre  les  exécuteurs  testamentaires. 

N<>  49.  Six  robes  de  chambre  en  molleton  de  laine. 

Quatre  brûlées  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  en  1814.) 

Je  ne  trouve  pas  d'indication  au  sujet  des  robes  de  chambre 
«n  molleton  de  laine  qui,  peut-être,  se  trouvent  dans  les 
factures  et  dans  l'Inventaire  de  1821,  confondues  avec  les 
robes  de  chambre  en  piqué.  Le  même  crédit  (250  francs)  était 
ouvert  pour  les  unes  et  les  autres.  On  devait  en  fournir  par 
année,  le  1er  octobre,  une  seule,  qui  devait  durer  trois  ans. 

N»  50.  Douze  pantalons  à  pied  en  futaine. 

Cinq  brûlés  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  en  1814.) 

Les  caleçons  de  futaine  à  22  francs  fournis  par  Chevalier  en 
1808,  les  pantalons  de  laine  fins  à  21  francs  fournis  par  Panier 
la  même  année,  les  pantalons  à  pied  de  finette  à  28  francs 
fournis  parLejeune  en  1815,  peuvent  servir  à  établir  un  prix 
moyen. 

L'Empereur,  par  l'ordre  du  19  août  1811,  avait  ordonné  la 
fourniture  annuelle  d'un  pantalon  à  pied  de  piqué  (crédit 
ouvert  :  30  francs)  et  d'un  pantalon  à  pied  de  futaine  (crédit 
ouvert  :  30  francs).  Mais  à  moins  que  ces  pantalons  à  pied  de 
piqué  ne  soient  représentés  par  les  caleçons  de  toile  à  20  lr. 
la  pièce,  fournis  à  diverses  reprises  par  Chevalier,  je  n'en 
trouve  pas  la  trace. 

A  Sainte-Hélène  (État  du  mobilier)  il  reste  neuf  pantalons 
de  nuit  (sic).  L'Empereur,  par  l'Etat  A,  en  lègue  deux  à  son 
fils.  Les  exécuteurs  testamentaires  s'en  partagent  six. 

N°  51.  Trois  gilets  de  taffetas  ouatés. 

Chevalier  a  fourni  en  germinal  an  XIII,  quatre  gilets  de 
soie  ouatés  à  48  francs  pièce;  il  fournit  en  octobre  1808  quatre 
gilets  de  taffetas  ouatés  à  54  francs  l'un. 

C'est  un  objet  extraordinaire  et  il  ne  s'en  retrouve  pas  à 
Sainte-Hélène. 


LA    GARDE-ROBE  333 

N°  52.  Douze  madras  pour  la  tête. 

Huit  perdus  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  en  1814.) 

Les  madras  devaient  coûter  un  louis  pièce  (24  francs).  On 
devait  en  fournir  six  par  an  et  ils  devaent  durer  trois  ans. 
Ils  coûtaient  20  centimes  de  blanchissage. 

Il  sVn  trouve  dix-neuf  à  Sainte-Hélène.  L'Empereur  (État  A)< 
en  lègue  six  à  son  fil*.  Bertrand  en  reçoit  quatre,  Montholon 
quatre,  Marchand  deux. 

Pas  d'indication  sur  la  destinée  des  trois  autres. 

N°  53    Trente-six  gilets  de  flanelle. 

Trente  perdus  en  Russie.  (Note  de  l'Inventaire  en  1814.) 

Les  gilets  de  flanelle  fournis  par  le  tailleur  coûtaient  30  fr„ 
pièce. 

Chevalier  (germind  an  XIII)  38  francs;  le  même  (septem- 
bre 1808)  40  francs;  le  môme  (décembre  1808)  40  francs.  Le- 
jeu  ie,  tailleur  de  l'Empereur,  en  1811,  les  remet  à  30  francs. 

D'après  l'ordre  du  19  août  1811,  on  devait  en  livrer  48  par 
an,  au  prix  de  30  francs. 

Ils  devaient  durer  trois  ans. 

Le  blanchissage  par  Mm0  Durand  coûtait  1  franc,  par  Bar- 
bier, 60  centimes. 

Il  se  trouvait  à  Sainte-Hélène  vingt-un  gilets  de  flanelle. 
Six  ont  été  légués  par  l'Empereur  à  son  fils.  Les  exécuteurs 
testamentaires  se  sont  partagés  les  quinze  autres. 

N°  54.  Neuf  gilets  de  cachemire. 

Brûlés  à  Orcha.  (Note  de  l'Inventaire  en  1814.) 

On  trouve  en  180S  la  façon  à  10  francs  pièce,  par  Chevalier* 
de  six  gilets  de  cachemire.  Nulle  autre  indication. 


III.   ARMES 


IN*  1.  Un  glaive  en  or,  fourreau  en  écaille  avec  son  étui 
Grand  costume  de  la  Légion. 

Fourni  par  Biennais  <r  Au  Singe  violet  »  le  7  brumaire, 
an  XIII  :  «  Un  glaive  à  poignée  d'or,  la  garde  formée  de  deux 
aigles  portant  en  sautoir  une  croix  de  la  Légion  d'honneur 
émaillée.  Les  ailles  sur  une  couronne  d'étoiles  du  nombre  des 
cohortes  de  la  Légion.  Devises  :  «veni,  vidi,  vici  »  —  «  Honneur 
et  Patrie  »  Le  pommeau  décoré  delà  Couronne  de  Fer,  de  la 
couronne  Impériale  et  de  couronnes  de  lauriers,  payé  7  000  fr. 

La  boîte,  192  francs. 

Ce  glaive  ne  se  retrouve  pas  à  l'inventaire  de  1821. 
Il  semble  bien  être  le  même  que  celui  qui  était  exposé  sous 
le  n°  173  au  Musée  des  Souverains  et  dont  voici  la  description  : 

«  Épée  de  cérémonie  de  l'Empereur  Napoléon  I".  Do?mée  au 
Musée  des  Souverains  par  l'Empereur  Napoléon  III.  » 

(Longueur  0m, 9 10.) 

«  La  lame,  étroite  et  fine,  est  d'acier,  ornée  à  sa  partie  svpé- 
«  Heure,  mais  d'un  côté  seulement,  d'incrustations  d'or,  ciselées, 
«  dont  les  principaux  motifs  sont  une  couronne  impériale,  la  lettre 
«  N,  initiale  du  nom  de  Napoléon,  l'aigle  impérial  et,  plus  bas,  les 
a  lettres  :  I.  R.  (Imperator  Rex.) 

«  La  poignée  est  d'or  richement  et  finement  ciselé;  un  aigle 
<(  couronné  et  portant  au  cou  la  croix  de  la  Légion  d'honneur  est 
«  placé  sur  le  milieu  de  la  garde,  appuyant  ses  serres  sur  un  écu 
«  que  remplit  la  lettre  N  ;  une  guirlande  d'étoiles  et  la  devise  : 
«  veni,  vidi  via.  Sur  les  branches  de  la  garde  on  lit  :  Honneur 
«  et  Patrie.  Des  abeilles,  encadrées  dans  des  lauriers,  décore  t 
«  la  fusée.  Le  pommeau  est  composé  de  la  superposition  de  quatre 
«  couronnes  :  la  première,  d'olivier  et  chêne,  la  seconde,  d'étoiles, 


LA    GARDE-ROBE  335 

«  la  troisième  est  la  Couronne  de  Fer,  la  quatrième,  la  couronne 
m  Impériale.  L'extrémité  du  pommeau  peut  servir  de  cachet.  On  y 
«  voit,  gravées  en  creux,  les  armes  de  l'Empire  et  on  ?/  lit  ces 
«  mots  :  Napoléon,  Empereur  et  Roi.  (Les  deux  côtés  de  lapoignée 
«  sont  semblables.) 

c  Le  fourreau  d'écaillé,  semé  d'aigles  et  d'abeilles,  qui  sont  d'or 
«  incrustés  et  gravés,  est,  à  trois  places,  garni  d'armatures  en  or 
«  ciselé  dont  les  motifs  principaux  sont  des  foudres,  des  abeilles, 
m  des  palmes. 

«  L'orfèvre  qui  a  exécuté  cette  épèe  a  gravé  son  nom  sur  Vextré- 
«  mité  supérieure  du  fourreau,  en  un  endroit  que  recouvre  la 
«pointe  de  la  garde  :  Biennais,  orfèvre  de  Leurs  Majestés  Im- 
«  périales,  et  de  Vautre  ;  a  Paris,  1806.  » 

Cette  date  est  gênante  pour  l'assimilation.  —  Mais  les  mau- 
vaises lectures  sont  fréquentes  dans  le  Catalogue  de  M.  Henry- 
Barbey  de  Jouy.  En  tout  cas,  l'identité  des  deux  descriptions 
est  singulière. 

N°  2.  Deux  épées  montées  en  or  avec  leurs  fourreaux 
montés  en  or.  Service  ordinaire.  Un  fourreau  de 
rechange  pour  lesdites. 

Inventaire  de  4821  :  «  Une  épée,  celle  que  S.  M.  portait  à  Aus- 
terlitz.  » 

Léguée  par  l'Empereur  à  son  fils. 

Confiée  au  Grand-maréchal  Bertrand  :  «  Je  charge  le  comte 
Bertrand  de  soigner  et  de  conserver  ces  objets  et  de  les  re- 
mettre à  mon  fils  lorsqu'il  aura  seize  ans.  » 

Offerte  par  M.  le  comle  Bertrand  au  Roi  Louis-Philippe, 
en  1840. 

Déposée  dans  la  cella  du  Tombeau,  aux  Invalides. 

Facture  de  Biennais  en  4806  :  «  Une  épée  en  or  à  20  k. 
Ciselée  :  la  poignée,  ornée  par  le  bas  d'une  Couronne  de  Fer 
enveloppée  d'une  couronne  de  lauriers;  le  milieu  avec  tètes 
de  Minerve  et  d'Hercule  dans  des  médaillons  enrichis  d'ara- 
besques. Le  pommeau  avec  casque  et  hibou;  la  branche,  ornée 
d'aigles  et  d'abeilles  et  terminée  par  une  petite  tête  de  lion 
antique.  La  garde,  à  coquille  renversée  avec  aigle  posé  sur  son 


336  APPENDICE 

foudre,  ciselé  sur  un  bouclier  dont  la  bordure  est  parsemée  de 
16  abeilles,  nombre  des  seize  Cohortes.  La  lame, fusée  en  acier 
et  incrustée  d'ornements.  Le  fourreau  en  écaille,  les  bélières  et 
le  bout  en  or  :  5  700  francs. 

«  Remis  à  neuf  l'épée  en  or  de  S.  M.,  avoir  démonté,  remonté 
et  nettoyé  ses  pièces,  fait  graver  et  incruster  sur  la  lame  ces 
mots  :  «  Épée  que  portait  l'Empereur  à  la  bataille  d'Austerlitz.  » 

Si  l'épée  payée  en  180G  n'est  point  celle  d'Austerlitz,  elle  est 
en  tout  cas  presque  semblable.  Mais  ce  qui  do.t  attirer  l'atten- 
tion c'est  que,  de  1811  à  1814,  l'Empereur  n'a  absolument  que 
deux  épées  en  service  ordinaire,  que,  en  1821,  il  ne  s'en  trouve 
plus  qu'une  et  que  celle-ci,  qui  est  son  épée  est  aux  Invalides., 

On  ne  saurait  nier,  néanmoins,  que  dans  les  comptes,  pour- 
tant fort  incomplets,  de  la  Garde-robe  de  l'Empereur,  ne  se 
trouve  Pindication  de  fournitures  d'épées  bien  plus  nom- 
breuses. On  sait  que  l'une  de  ces  épées  a  été  donnée  par  Napo- 
léon à  l'Empereur  Alexandre,  mais  c'est  la  seule  dont  on 
connaisse  la  destinée.  C'est  le  sabre  qu'il  a  porté  dans  ses  cam- 
pagnes d'Italie,  qu'il  envoie  à  Eugène,  en  présent,  au  mois  de 
janvier  1808;  c'est  le  sabre  qu'il  portait  à  Marengo  qu'il  donne 
à  son  frère  Jérôme;  c'est  un  sabre  qu'il  a  fait  fabriquer  par 
Biennais  et  payé  14  500  francs  qu'il  donne  à  son  frère  Louis; 
c'est  un  glaive,  aussi  fabriqué  par  Biennais  et  payé  7  000  francs 
qu'il  offre  au  Roi  de  Bavière  ;  il  donne  des  sabres  à  des  offi- 
ciers russes,  à  quantité  de  gens;  mais  ce  ne  sont  point  les  épées 
qu'il  a  portées  :  et  pourtant  voici  une  épée  de  son  modèle 
fournie  en  l'an  XIV;  deux  en  1806;  une  en  1808,  et  il  en  est 
bien  d'autres.  Ce  point  est  donc  un  des  plus  nécessaires  à 
éclaircir  et,  sans  prétendre  en  rien  à  donner  une  explication, 
je  me  borne  à  poser  la  question  :  à  qui  Napoléon  a-t-il  donné 
de  ses  épées?  Que  sont  devenues  ces  épées? 

! 

N°  3.  Une  épée  à  la  française  en  vermeil. 

En  1821,  cette  épée  esi  en  dépôt  chez  M.  le  comte  de  Tu- 
renne. 
L'Empereur  l'a  léguée  à  son  fils  (État  B). 
Non  retrouvée. 


LA    GARDE-ROBE  337 

N°  4.  Un  glaive,   poignée   en   ivoire,  fourreau  en  nacre 
Costume  de  Premier  Consul. 

En  1821,  ce  glaive  est  en  dépôt  chez  M.  le  comte  de  Tu- 
renne. 
L'Empereur  le  lègue  à  son  fils  (État  B). 

Musée  des  Souverains.  N°  168  Glaive  de  Napoléon,  Premier 
Consul.  C'est  celui  que  l'Empereur,  dans  son  testament,  appelle 
son  glaive  et  qu'il  lègue  à  son  fils.  (Longueur  0m,91Q). 

La  lame  est  d'acier  quadrangulaire,  terminée  en  pointe,  ornée, 
en  sa  partie  supérieure,  d'incrustations  d'or  dont  les  motifs  sont 
des  trophées  et  qui  se  détachent  sur  un  fond  dépoli.  La  poignée, 
d'ivoire,  est  presque  cylindrique,  taillée  à  côtes,  enrichie,  sur  les 
deux  côtés  aplatis,  de  trophées  ciselés  en  relief  d'argent  dorét 
composés  d'armes,  d'étendards  et  ayant,  sur  leur  milieu,  un  bou- 
clier dont  le  fond,  d'émail  rouge,  porte  une  tête  de  Méduse,  cise- 
lée en  or;  au-dessus  du  bouclier  est  un  écusson  sur  lequel  se 
détachent, en  or  et  en  émail  bleu,  les  lettres  R.  P.  I.  (République 
Française).  Deux  aigles  sont  ciselés  en  or  sur  la  garde  qui  est 
d'argent  doréf  orné  d'émaux  rouges  et,  sur  le  côté  qui  regarde  la 
lame,  sont  deux  médaillons  contenant  ces  mots  :  Manufacture  a 
Versailles  —  Boutet,  directeur  artiste.  Le  pommeau  est  formé 
par  deux  têtes  de  lion,  adossées,  d'argent  doré,  ciselées  en  ronde 
bosse. 

Le  fourreau  (N°  469)  —  longueur  0™,775,  est  composé  de 
plaques  de  nacre  de  perles,  ajustées  dans  des  encadrements  dorés. 
A  la  partie  supérieure  et  vers  la  pointe,  des  ornements  ciselés  sur 
le  métal  en  constituent  la  partie  décorative;  quelques  médaillons 
dont  les  fonds  sont  en  émail  rouge  ajoutent  un  peu  de  couleur  à 
l'éclat  du  métal;  sur  l'un  de  ces  médaillons  est  une  tête  de  la 
République;  sur  celui  qui  lui  est  opposé,  une  image  de  la  patrie; 
et  les  trophées  finement  ciselés  qui  se  relient  à  l'un  et  à  l'autre 
sont  composés  de  la  réunion  d'instruments  de  métiers,  des  sciences 
et  des  arts. 

11  se  trouve  au  Musée  d'Artillerie  (J.  386  et  J.  418,  collection 
lepel-Cointet)  deux  glaives  de  Premier  Consul  (sic)  qui  n'ont 
aucun  rapport  avec  celui  du  Musée  des  Souverains  et  dont  l'attri- 
bution semble  plus  que  douteuse.  Au  surplus,  c'est  dans  cette 


33S  APPENDICE 

collection  Lepel-Cointet  que  se  rencontre  une  croix  de  com- 
mandeur de  la  Légion  d'honneur  du  Consulat! 

N°  5.  Une  épée  à  lame  plate,  garde  en  ivoire. 
Non  retrouvée. 

IT°  6.  Un  sabre  que  portait  S.  M.  à  la  bataille  d 'Aboukir. 

Donné  au  général  Drouot  à  Fontainebleau.  (Inventaire  en* 
1814.) 

Il  n'est  point  douteux  que  l'Kmpereur  a  donné,  à  Fontaine- 
bleau, au  général  Drouot,  un  sabre  oriental,  mais  est-ce  celui 
qu'il  portait  à  la  bataille  d'Aboukir?  Le  biographe  le  mieux 
informé  de  Drouot  dit  simplement  de  ce  sabre,  offert  par  le 
général  à  la  ville  de  Nancy  le  5  décembre  1833  et  conservé, 
depuis  lors,  au  Musée  de  cette  ville  :  «  Un  magnifique  cime- 
terre que  l'Empereur  avait  longtemps  porté  avant  de  lui  en 
faire  présent.  » 

Dans  YInventaire  de  1821  dressé  à  Sainte-Hélène  on  trouve  : 
«  Un  sabre,  celui  que  S.  M.  portait  à  Aboukir.  »  Ce  sabre,. 
l'Empereur  l'a  confondu  avec  le  sabre  de  Sobieski  qui  n'était 
pas  à  Sainte-Hélène,  mais  chez  M.  le  comte  de  Turenne  —  et 
c'est  ainsi  qu'il  a  disposé  deux  fois,  en  faveur  de  son  fils,  de 
l'arme  qu'il  appelle  le  sabre  de  Sobieski.  De  fait,  le  sabre 
qu'il  portait  à  Aboukir,  bien  qu'il  se  trouvât  à  Sainte-Hélène, 
ne  lui  apparlenait  plus  :  il  l'avait  donné,  en  1814.  à  Fontaine- 
bleau,  au  général  Bertrand. 

(\oir  ci-dessous  n°  43}3 

N°  7.  Deux  sabres  à  la  mameluck. 
Donnés  au  Roi  de  Naples.  (Inventaire  en  1814). 

N°  8.  Un  sabre  ayant  appartenu  au  Roi  de  Pologne. 

Ce  sabre,  désigné  dans  l'État  B  comme  le  sabre  de  Sobieski,. 
dans  l'Inventaire  comme  «  donné  par  la  ville  de  Varsovie  », 
est,  en  1821,  déposé  chez  le  comte  de  Turenne.  Il  est  légué  par 
l'Empereur  à  sou  fit*  à  deuxiepri«es  (État  A,  §  2.  État  B,  §  3). 

On  peut  se  demander  s'il  ne  s'agit  pas  du  sabre  conservé  au 


LA    GARDE- ROBE  339 

Musée  d'Artillerie  sous  le  n°  J.  119,  comme  celui  d'Etienne 
Bathory,  roi  de  Pologne,  el  venu  au  Musée,  en  1861,  de  la 
Bibliothèque  Nationale.  M.  Du  Casse  dit  (Les  dessous  du  coup 
d'État,  page  234)  que  ce  sabre,  venu  au  Roi  Jérôme  dans  le 
partage  des  objets  de  Napoléon  Ier,  aurait  été,  vers  1851, 
racheté  par  le  Prince  Président,  moyennant  la  somme  de 
1  000  francs  et  déposé  au  Musée  d'Artillerie. 

N°  9.  Un  sabre,  la  poignée  en  ivoire,  le  fourreau  en  fêr, 
orné  d'étoiles  d'or.  (Modèle.)] 

Est-ce  Tépée  désignée  dans  l'État  B  comme  se  trouvant  en 
dépôt  chez  le  comte  de  Turenne,  que  l'Empereur  nomme  : 
Une  éj)ée  en  fer  et  qu'il  lègue  à  son  fils? 

N°  10.  Un   sabre    que    portait    S.   M.   à    la  bataille   du 

Mont-Thabor. 

Donné  par  S.  M.  au  Maréchal  duc  de  Tarente  à  Fontainebleau, 
(Inventaire  en  1814). 

Macdonald  rapporte  que  l'Empereur,  en  lui  donnant  ce  sabre, 
aurait  dit:  «  Vous  pouvez,  sans  blesser  votre  délicatesse,  ac- 
cepter un  cadeau  d'un  autre  genre.  C'est  le  sabre  de  Mourad- 
Bey  que  j'ai  porté  à  la  bataille  du  Mont-Thabor.  Acceptez-le  en 
souvenir  de  moi  et  de  mon  amitié  pour  vous.  » 

N°  11.  Un  sabre  à  lame  droite,  garde  en  cuivre  doré. 
Donné  au  comte  de  Turenne.  (Inventaire  en  1814.) 

N°  12.  Un  sabre  dont  le  fourreau  est  en  cristal.  La  lame 
entièrement  gravée.  Ce  sabre  a  son  ceinturon  en 
drap  ronge  brodé  en  or.  Le  tout  renfermé  dans 
un  étui. 

Donné  au  dix  de  Vicence.  (Inventaire  en  1814). 

N°  13.  Un  sabre  dont  la  poignée  est  surmontée  d'une  tête 
de  cheval.  Le  fourreau  garni  en  perles.  Le  tout 
renfermé  dans  un  étui. 

Donné  au  comte  Bertrand,  (li.ventaire  en  1814.) 


340  APPENDICE 

Le  général  Bertrand,  dans  V Exposé  fait  par  l'ancien  Grand- 
maréchal  Bertrand,  relativement  aux  armes  de  Napoléon,  dit, 
page  5  :  «  L'Empereur  me  fît  don  du  sabre  qu'il  portait  à  la 
bataille  d'Aboukir.  » 

Cette  note  de  Bertrand  se  trouve  en  contradiction  avec  Tin* 
dicalion  du  gardien  de  la  garde-robe  (Voir  n°  6  ci-dessus)  et 
concorde  d'autre  part  avec  la  note  de  Marchand  {Inventaire, — 
Armes  de  S.  M.)  :  Un  sabre,  celui  qu'Elle  portait  à  Aboukir. 

Le  fait  que  l'Empereur  eût  conservé  dans  sa  garde-robe  le 
sabre  qu'il  avait  précédemment  donné  à  Bertrand,  s'explique 
fort  bien  par  l'instabilité  de  l'habitation  du  Grand-Marécl  al, 
par  le  fait  que  l'Empereur,  à  Sainte- Hélène,  aimait  à  avoir  sous 
la  main  tout  ce  qui  lui  rappelait  les  temps  anciens.  Il  avait 
aussi  (v.  Exposé  cité  ci-dessus)  donné  à  Bertrand  son  grand 
nécessaire  et  pourtant  il  le  reprend  dans  sa  garde-robe  et,  par 
son  Testament,  il  le  lègue  à  son  (ils.  Bien  mieux,  il  a  emprunté 
à  Mme  Bertrand  un  médaillon  représentant  l'Impératrice  Jo- 
séphine, et  ce  médaillon  est  compris  dans  l'Inventaire. 

11  est  à  remarquer  que  si,  dans  le  testament  et  les  codiciles, 
il  est  fait  deux  mentions  du  sabre  dit  de  Sobieski,  il  n'en  est 
fait  aucune  du  sabre  donné  au  général  Bertrand  et  les  exécu- 
teurs testamentaires,  pour  expliquer  la  confusion  entre  les 
deux  mentions  du  sabre  de  Sobieski  ont  rédigé  celte  note  :  «Le 
sabre,  porté  sur  l'État  A  (Testament  §  2)  est  celui  que  l'Empe- 
reur portait  à  Aboukir  et  qui  est  entre  les  mains  du  comte  Ber- 
trand. » 

N°  14.  Trois  étuis  ne  contenant  rien. 

N°  15.  Une  garde  de  sabre  démontée,  antique. 

«  Poignée  de  sabre  antique  »  qui,  en  1821,  est  en  dépôt  chez 
M.  le  comte  de  Turenne. 
Léguée  par  l'Empereur  au  Prince  Jérôme  (État  B,  §  2). 

N°  16.  Un  poignard  à  la  mameluck  :  la  poignée  en  or 
le  fourreau  en  velours. 

Désigné  Inventaire  de  1821  ;  «  Un  Poignard  ». 
Testament,  §  2  :  «  Mon  poignard  ». 


LA     GARDE-ROBE  341 

Légué  par  l'Empercu:-  à  son  fils. 

Musée  des  Souverains.  N°  170.  Poignard  ayant  appartenu  à 
l'Empereur  Napoléon  Ier.  C'est  celui  que  l'Empereur,  dans  son 
testament,  appelle  son  poignard  et  qu'il  a  légué  à  son  fils 
(Longueur,  0m,303.) 

Lapoijnée  est  un  travail  d'orfècrerie  italienne  du  xvie  siècle; 
la  composition  est  fort  ingénieuse  et  l'or  est  ciselé  avec  autant  de 
finesse  que  de  goût.  Ce  son'  des  cartouches  dont  la  succession  et 
l'enlacement  for.ne.it  u.ie  sorte  de  réseau  sertissant  de  places  en 
places  comme  da  tS  un  cadre  élégant  des  petites  têtes  d'hommes  ou 
de  femmes  et,  sur  le  pommeau,  des  mufles  de  lions.  Des  émaux  de 
couleurs  variées  sont  posés  sur  tous  tes  enroulements  dont  ils 
accusent  les  contjurs. 

Ce  beau  poignard  du  xvi6  siècle  fut  offert  à  Napoléon  Bona- 
parte, général  en  chef  de  l'armée  d'Egypte,  après  la  prise  de 
Malte  et  la  dissolution  de  l'ordre  de  Malle.  Il  avait  été  jusque-là 
en  lapossession  des  grands-maîtres  de  l'Ordre  de  Malte,  ayant  été 
donné  à  rua  d'eux,  Jean  Parisot  de  La  Valette,  par  le  pape 
Pie  IV,  pour  avoir  défendu  Malte  contre  l'armée  de  Soliman. 

Le  fourreau,  d'argent  doré,  est  garni  de  velours  rouge,  il  a  été 
fait  par  Biennais,  orfèvre  de  l'Empereur,  et  porte  son  nom  gravé 
à  l'intérieur.  Les  ornements  smt  finement  ciselés  :  de  chaque  côté, 
on  voit  l'aigle  impérial  couronné  et  une  abeille. 

11  convenait  de  conserver  telle  quelle  la  rédaction  de 
M.  H.  Barbey  de  Jouy.  Ea  réalité,  ce  poignard  fut  enlevé  de  la 
Conservatorerie  de  Malte  en  même  temps  que  l'épée  du  grand- 
maître  La  Valette,  lestoc  et  le  casque  de  Manoel  Vilhena,  des 
trophées  de  toutes  sones,  l'aryen  ene  des  églises  et  des  cheva- 
liers, etc.  —  Suivant  Miège,  III.  152  et  Boisgelin,  II.  220,  il  avait 
été  donné,  non  par  le  Pape,  mais  par  le  roi  d'Espagne,  Phi- 
lippe II,  au  gra  jd-maître  La  Valette. 

N9  17.  Un  ceinturon  en  cuir  noir,  boucle  en  or. 

N°  18.  Un  ceinturon  en  soie . 

Peut-être  le  ceinturon  de  soie  blanche  fourni  en  1811,  payé 
36  francs. 


342  APPENDICE 

N°  19.  Un  cordon  soie  et  or  avec  sa  garniture  en  cuivra 

doré. 

N°  20.  Deux  ceinturons  en  soie  avec  crochets  en  or. 

N°  21.  Trois  crochets  d'épée  en  or. 

N°  22.  Un  ceinturon  boucle  en  or. 

Nos  20et22  :  six  boucles  de  ceinlnron  en  forme  de  boucliers 
ornés  de  têtes  d'aigles,  letlre  initiale  N  et  garnis  chacun 
d'un  S  en  serpent  pour  servir  de  crochet,  l'un  pour  ceinturon  de 
soie,  les  autres  pour  ceinturon  de  peau  de  renne  brodés  en 
ot  —  i  268  francs  (Biennais). 

On  trouve,  en  février  1806,  une  fourniture  de  dix  ceinturons 
veau  lac,  garniture  d'argent  tin;  en  1815,  une  autre  fourniture 
de  six  ceinturons  d'épée  à  60  francs  la  pièce. 

A  Sainte-Hélène,  on  ne  trouve,  dans  l'État  du  partage  du 
mobilier,  qu'un  ceinturon  d'épée  qui  fut  attribué  à  Alonlholon. 


IV.  BIJOUX 


A..  Ordres  de  Sa  Majesté 


I.  LEGION  D'HONNEUR 

N°  1 .  Un  grand  collier  de  la  Légion  d'honneur. 

En  1821,  est  en  dépôt  chez  M.  le  comte  de  Turenne.  L'Em- 
pe  eur  le  lègue  à  son  fils. 

(Voir  ci-dessous  n°  2.) 

:N«  2.  Deux  grandes  décorations  de  la  Légion  d'honneur. 

Une  à  Sainte-Hélène.  Inventaire  de  4821.  L'Empereur  la 
lègue  à  son  fils. 

Le  24  juin  1843,  le  roi  Joseph  chargea  M.  Sapey,  membre 
de  la  Chambre  des  députés,  de  déposer  en  son  nom,  sur  le 
tombeau  de  l'Empereur,  le  grand  collier  de  la  Légion  d'hon- 
neur et  deux  autres  objets  qu'il  portait  habituellement.  Le 
14  juillet  1843,  M.  Sapey  remet  au  général  Petit,  comman- 
dant l'Hôtel  des  Invalides,  en  l'absence  du  maréchal  Ou- 
dinot,  duc  de  Reggio,  le  grand  collier,  le  grand  cordon  et  la 
pla-jue  de  la  Légion  que  portait  habituellement  Napoléon.  La 
plaque  étant  brodée  d'ordinaire  sur  ses  uniformes,  il  s'agit 
probablement  ici  d'une  plaque  ciselée.  Ces  trois  objets  ont  été 
déposés  dans  la  CeUa. 

L'Empereur,  dans  son  cercueil,  est  revêtu  du  grand  cordon 
de  la  Légion.  (Test  peut-être  la  seconde  des  deux  grandes  dé- 
corations. 

La  plaque  de  la  Légion  coûtait  (52  francs,  fournie  par  Je 
bailleur. 

La  croix  grand  modèle  150  francs,  fournie  par  Biennais. 


344  APPENDICE 

N°  3.  Deux  croix  pour  les  grands  habitf  > 
Perdues  en  Russie.  (Inventaire  en  1814.) 

N«  4.  Douze  petites  croix. 

N°  5.  Cinq  grand- croix  de  la  Légion  d'honneur. 

N°  6.  Huit  petites  d'officier. 

La  croix  d'or  émaillée  fournie  par  Biennais  coûtait  75  francs. 
Ruban  avec  rosette,  0,37  centimes. 

N°  7.  Seize  petites  de  Légionnaire. 

N°  8.  Une  croix  de  la  Légion  d'honneur. 

Nos  2  à  8. 

Inventaire  du  46  avril  4821 .  «  Deux  Ordres  de  la  Légion.  » 

(Un  de  ces  ordres  est  à  l'uniforme  de  l'Empereur  dans  le  tombeau 
Le  second  doit  être  vraisemblablement  celui  indiqué  au  n°  2). 

«  Trois  décorations  de  la  Légion  d'honneur. 
«  Une  grand-croix  de  la  Légion  d'honneur. 
«  Un  cordon  du  même,  ordre.  » 

Inventaire  du  5  mai  4821  :  «  Une  grand-croix  de  la  Légion 
d'Honneur. 

«  Deux  petites  croix  de  la  Légion  d'honneur. 
«  Trois  décorations  de  la  Légion  d'honneur. 
«  Un  cordon  de  la  Légion.  » 

IL  COURONNE  DE  FER. 

N°  9.  Deux  grandes  décorations  d'Italie. 
N°  10.  Deux  croix  pour  les  grands  habits. 

N°  11.  Douze  petites  croix. 

N°»  9  à  il. 

Inventaire  du  46  avril  4821  :  «Trois  décorations  de  la  Cou- 


LA    GARDE-ROBE  345 

'  ronne  de  Fer  dans  le  second  fond  de  la  boite  à  tabatières.  » 
Restent  seulement  deux  décorations  dans   l'Inventaire  du 

5  mai.  Une  doit  donc  être  dans  le  tombeau. 

Là  croix  de  la  Couronne  de  Fer  (le  mot  croix  est  ici  tout  à 

fait  impropre),  fournie  par  Biennais,  en  or  émaillé,  se  payait 

90  francs. 

III.  ORDRE  DE  LA  RÉUNION 

N°  12.  Trois  petites  Croix  de  la  Réunion. 
N°  13.  Deux  plaques. 

Inventaire  du  46  avril  4824  :  «  Trois  décorations  de  la  RSu- 
nion.  » 
Inventaire  du  6  mai  4824  :  «  Deux  décorations.  » 
Une  doit  donc  être  dans  le  tombeau.  » 

fï»  14.  Trois  très  petites  croix  de  France,  de  la  Couronna 
de  Fer  et  de  la  Réunion. 

(Non  retrouvé  en  1821) 


IV.  ORDRES  ÉTRANGERS 

N9  15.  Une  grande  décoration  de  l'Union  de  Hollande 

N°  16.  Une  grand  croix. 

N°  17.  Une  grande  décoration  de  la  Toison  d'Or. 

N°  18.  Un  grand  collier  de  la  Toison  d'Or. 

En  dépôt  chez  le  comte  de  Turenne.  —  Légué  par  l'Empe- 
reur à  son  fils.  État  B,  §  1. 

N°  19.  Une  grande  décoration  de  Saint-André  de  Russie. 

N°  20.  Une  grande  décoration  de  Sainte- Anne  de  Russie. 

N°  21.  Une  grande  décoration    de    Saint- Alexandre   de 
Russie. 


346  APPENDICE 

N°  22.  Une  grande  décoration  de  l'Aigle  Noir  de  Prusse. 

K°  23.  Une  grande  décoration  de  l'Aigle  Rouge  de  Prusse. 

N°  24.  Une  grande  décoration  de  la  Fidélité  de  Bade. 

N°  25.  Une  grande  décoration  de  l'Eléphant  de  Danemark. 

N°  26,  Une  grande  décoration  de  Westphalie. 

N°  27.  Une  grande  décoration  des  Séraphins  de  Suède. 

N°  28.  Une  grande  décoration  de  Saint-Hubert  de  Bavière. 

JX°  29.  Une  grande  décoration  de  la  Couronne  verte  de 
Saxe. 

TT°  30.  Une  grande  décoration  de  Saint-Henri  de  Saxe. 

N°  31.  Une  grande  décoration  de  Saint- Jacques  de  Por- 
tugal. 

N°  32.  Une  grande  décoration  de  Saint-Joseph  de  Wurtz 
bourg. 

N°  33.  Une  grande  décoration  de  Hesse-Darmstadt. 

N°  34.  Une   grande    décoration   de    Saint-Étienne    d'Au- 
triche. 

Tî°  35.  Une   grande   décoration   de  Saint-Léopold  d'Au- 
triche . 

N°  36.  Une  grande  décoration  de  l'Aigle  d'Or  de  Wurtem- 
berg. 

Sauf  le  grand  collier  de  La  Toison  d'Or,  aucune  de  ces  déco- 
rations ne  se  retrouve  dans  l'Inventaire  de  1821 . 

B.  Bonbonnières  et  Tabatières. 

A.  Sainte-Hélène,  les  bonbonnières  et  tabatières  sont  en- 
fermées dans  trois  boîtes  dont  une  est  à  double  fond.  Une  de 
♦ces  boîtes  est  vraisemblablement  «  l'écrin  d'acaion  avec  orne- 


LA.    GAUDli-RODE  347 

mients  de  cuivre  incrustés,  et  compartiments  de  velours  blanc 
pour  renfermer  les  tabatières  de  Sa  Majesté  »  fourni  par  Bien- 
nais  en  1808  et  payé  625  francs,  plus  45  francs  pour  «  un  étui 
en  peau  doublé  de  serge  pour  le  renfermer,  avec  les  armes 
dorées  dessus.  » 

N°  1.  Une  bonbonnière  en  écaille  avec  filigranes  d'or  et 
d'émail  ornée  du  portrait  de  la  reine  de  Naples, 
sœur  de  l'Empereur. 

Inventaire  du  46  avril  4821,  «  n°  9.  Bonbonnière  en  écaille 
ornée  du  portrait  de  la  reine  de  Naples,  sœur  de  l'Empereur.  » 
Léguée  à  son  fils. 

2S9  2.  Une  bonbonnière  en  écaille,  portrait  de  Madame 

Mère. 

Inventaire  du  46  avril  4821,  «  n°  24.  Bonbonnière  ornée  du 
.portrait  de  Madame.  » 
Léguée  à  son  fils. 

No  3.  Deux  bonbonnières  en  écaille  avec  gorges  d'or. 

Une  seule  bonbonnière  en  écaille  est  portée  à  l'Inventaire  du 
16  avril  1821. 

L'État  du  mobilier  (5  mai)  en  indique  deux. 

L'Empereur  lègue  à  son  (ils  la  bonbonnière  qu'il  croit  seule 
•existante. 

N°  4.  Une   bonbonnière  en  écaille  avec  cercles  et   une 

gorge  d'or. 

N°  5.  Trois  bonbonnières  en  écaille  unie. 

Les  n09  4  et  5  non  retrouvés  à  Sainte-Hélène. 

L'Empereur  paraît  avoir  fait  une  grande  consommation  de 
ces  bonbonnières.  Il  en  avait  toujours  une  sur  lui,  contenant 
de  la  réglisse  anisée  en  tout  petits  morceaux. 

Ces  bonbonnières,  en  écaille  blonde  généralement,  coûtaient 
venez  Biennais  de  22  à  42  francs,  monture  comprise. 


348  APPENDICE 

N°  6.  Une  tabatière  en  or,  carrée,  avec  paysage  entouré 

de  perles. 

Inventaire  du  46  avril  482\  :  «  Une  tabatière  en  or,  émaillée 
à  l'intérieur,  ornée  d'une  vue  de  Lacken,  entourée  de  perles.» 
Léguée  à  son  fils. 

N°  7.  Une  tabatière  en  écaille,  carrée,  avec  un  médaillon 
en  émail  de  Petitot. 

Inventaire  du  46  avril  4821,  n°  16.  «  Tabatière  en  écaille 
doublée  en  or,  ornée  d'un  portrait  de  Turenne,  peint  par 
Petitot.  » 

Léguée  à  son  fils. 

N°  8.  Une  tabatière  en  or  avec  médaillon  d'agate  onyx 
représentant  Auguste  et  Livie, 

Inventaire  du  46  avril  IS2I,  n°  14.  «  Tabatière  en  or,  carré 
long,  ornée  d'un  camée  antique  :  Auguste  et  Livie,  lé  seul  qui 
existe.  » 

Léguée  à  son  fils. 

N°  9.  Une  tabatière   carrée,  en  or,  à  double  couvercle, 
médaillon  en  agate  onyx  représentant  Silène. 

C'est  la  boîte  léguée  par  l'Empereur  à  Lady  Holland.  On  sait 
qu'elle  avait  été  donnée  au  général  Bonaparte  par  le  pape 
Pie  VI  après  le  traité  de  Toleniino  et  que,  à  Sainte-Hélène,  dans 
les  tout  derniers  jours  de  sa  maladie,  l'Empereur  y  enferma 
un  billet  sur  lequel  il  ava;t  écrit  de  sa  main  :  Napoléon  à  Lady 
Holland,  témoignage  de  satisfaction  et  d'estime. 

Il  désigne  ainsi  cette  boîte  dans  son  testament  :  «  Je  lègue 
ï  Lady  Holland  le  camée  antique  que  le  pape  Pie  VI  m'a  donné 
à  Tolentino.  » 

Il  existe  une  représentation  de  la  boîte  gravée  par  Bradley, 
une  représentation  du  camée  gravée  par  Golding;  les  deux 
gravures  sur  une  même  plancbe  qui  porte  encore  le  fac-similé 
du  billet  de  l'Empereur. 


LA    GARDE-ROBE  349 

N°  10.  Une  tabatière  en  écaille,  carrée,  médaillon  d'agate 
onyx,  tête  de  guerrier. 

Inventaire  du  46  auril  4824,  n°  13.  «  Tabatière  en  écaille 
doublée  en  or,  ornée  de  la  tête  d'Alexandre,  camée  antique.  » 
Léguée  à  son  fils. 

N°  11.  Une    tabatière   en   écaille    carrée    ornée  de  cinq 
médailles  antiques. 

Donnée  par  le  Cabinet  des  médailles.  (Inventaire  de  4844). 
Inventaire  du   46  avril  4821,  n°  8  :  «  Tabatière  en  écaille, 
doublée  en  or,  ornée  de  cinq  médailles  moyen  âge.  » 
Léguée  à  son  fils. 

Voir  sur  les  tabatières  ornées  de  médailles  antiques  provenant  du  Cabinet 
des  médailles,  la  note  en  fin  du  paragraphe  B. 

N°  12.  Une  tabatière  en  écaille,  avec  médaillon  représen- 
tant S.  A.  Madame  Mère. 

Donnée  par  Madame  Mère  le  jour  du  Sacre.  (Inventaire 
de  484 A). 

Inventaire  du  46  avril  4824,  n°  7  :  «  Tabatière  carré  long  en 
écaille  doublée  en  or,  ornée  du  portrait  de  Madame  fort  res- 
semblant. » 

Léguée  à  son  (ils. 

N°  13.  Une  tabatière  en  écaille,  ovale,  garnie  en  or,  pierre 

gravée. 

Inventaire  du  46  avril  4824  :  «  La  Sagesse  de  Scfpion,  pierre 
gravée  ornant  une  tabatière  en  écaille  doublée  en  or,  donnée 
par  Pie  Y1I  lors  du  Couronnement.  » 

Léguée  à  son  fils. 

N°  14.  Une  Tabatière  en  écaille,  ovale,  garnie  en  or.  — 
Cinq  médailles  antiques. 

Peut-être,  à  défaut  de  désignation  plus  ample,  est-ce  cetle 
tabatière  qu'il  convient  d'assimiler  avec  le  n°  8  de  l'invenluirj 
du  16  avril. 

Voir  ci-dessus  n°  //,  et  en  fin  de  l'article,  la  note. 


350  ATPENDICE 

N°  15.  Une  Tabatière  en  écaille,  ovale,  garnie  en  or.  — - 
Trois  médailles. 

Donnée  par  le  Cabinet  des  médailles.  (Inventaire  en  484b.) 

Inventaire  du  16  avril.  Sans  numéro  :  «  Une  tabatière  ornée 
de  trois  médailles  d'argent,  dont  se  servait  l'Empereur  à 
Sainte-Hélène.  » 

Léguée  à  son  fils. 

C'est  la  boîte  fournie  par  Biennais  en  septembre  4809  :  «  Une 
boîte   d'écaillé   noire,  doublée   d'or,    de    forme    carré   long, 
arrondie  par  les  bouts,  montée  de  trois  médailles  d'argent, 
encadrées  de  cercles  d'or  ciselés,   et,  par  dessous,  des  glaces- 
pour  empêcher  le  tabac  de  passer.  590  francs.  » 

Voir  la  note  en  fin  de  l'article. 

N°  16.  Une  Tabatière  en  or  émaillé,  ovale,  avec  médaillon; 

peint  sur  émail. 

Donnée  par  la  ville  de  Gênes.  (Inventaire  en  4844-.) 

Inventaire  du  46  avril  1821 ,  n°  12  :  «  Fédération  de  Milan  oil 
création  de  la  République  Cisalpine  en  1797,  peinture  sur 
émail,  garnie  intérieurement  en  or.  jp 

Léguée  à  son  fils. 

C'est  à  celle  tabatière  que  se  rattache  l'anecdote  suivante 
racontée  par  Rœd^rer  (Œuvres,  III,  302).  «  Quelques  jours 
après  (le  18  brumaire),  j'appris  par  M.  de  Talleyrand  que 
Bonaparte  avait  l'intention  de  me  faire  un  présent.  Il  avait 
reçu  de  la  ville  de  Milan  une  boîte  d'or  sur  laquelle  était 
peinte  en  émail  la  Fédéralion  de  Milan.  C'était,  disait-on,, 
un  chef-d'œuvre.  Il  avait  ordonné  qu'on  l'entourât  de  vingt 
mille  francs  de  diamants.  Je  fus  blessé  de  celte  idée.  Je 
priai  Regnaud  de  Sainl-Jean-d'Angély  qui  voyait  Bonaparte 
et  plus  souvent  Bourrienne,  je  priai  aussi  M.  de  Talleyrand  de^ 
me  préserver  de  ce  présent.  Je  ne  sais  à  qui  des  deux  j'ai 
l'obligation  de  n'en  avoir  plus  entend»  paiier.  » 


LA     GARDE-ROBE  35f 

N»  17.  Une  Tabatière  en  écaille,  garnie  en  or,  ovale 
portrait  du  Roi  et  de  la  Reine  de  Westphalie.— 
Donnée  par  la  Reine  de  Westphalie. 

Inventaire  du  46  avril,  n°  5  :  «  Tabatière  en  or  ornée  du 
portrait  du  roi  et  de  la  reine  de  Westphalie  ». 
Léguée  à  son  fils. 

N°  18.  Une  Tabatière  en  or,  ronde,  garnie  de  quatre  mé- 
daillons. —  Donnée  par  l'Impératrice  Joséphine. 

Inventaire  du  46  avril,  n°  10  :  «  Tabatière  en  or,  ornée  de 
quatre  portraits  :  L'Impératrice  Joséphine,  le  prince  Eugène,, 
la  Reine  Hortense  et  le  Roi  de  Hollande.  » 

Léguée  à  son  fils. 

N°  19.  Une  boîte  à  cure-dents  en  bois  de  santal  avec 
un  médaillon.  — Donnée  par  l'Impératrice  Joséphine. 

Ne  se  retrouve  pas  en  1821. 

N°  20.  Une  boîte  ronde  en  ivoire  avec  médaillon  repré- 
sentant la  bataille  de  Marengo. —  Donnée  par  la 
ville  de  Dieppe . 

Inventaire  du  16  avril,  n°  22  :  «  Tabatière  en  ivoire,  bataille 
de  Marengo,  donnée  par  la  Ville  de  Dieppe.  » 
Léguée  à  son  fils. 


t v 


N°  21.  Tabatière  en  ivoire  avec  médaillon  représentant 
une  revue  de  Frédéric  II. —  Donnée  par  la  ville 
de  Dieppe. 

Inventaire  du  46  avril,  n°  27  :  «  Tabatière  ronde  en  ivoire. 
Frédéric  le  Grand  à  Postdam.  » 
Léguée  à  son  fils. 

N°  22.  Tabatière  octogone  en  or  émaillé,  chiffre  en  bril*- 
lants.  —  Donnée  par  le  Grand  Seigneur. 

Inventaire  du  46  avril  é&2.4*n°  26:  «  Boite  carrée  en  or  émail- 


352  APPENDICE 

lée  ornée  d'un  chiffre  en  diamants  qui  lui-même  est  entouré 
de  diamants.  Donnée  par  le  Scbah  de  Perse.  » 

Note  de  ÏÉtat  du  mobilier  (5  mai)  :  Tabatière  persane  enri- 
chie de  pierres  fines. 

Autre  État  :  Tabatière  persane  enrichie  de  diamants. 

Léguée  à  son  fils. 

N°  23.  Tabatière  ronde  en  lave,  avec  médaillon  en  mo- 
saïque. —  Donnée  par  le  roi  de  Bavière. 

Inventaire  du  46  avril  4821,  «  n°  21  :  Tabatière  ronde  en  lave 
paysage  mosaïque.  » 
Léguée  à  son  fils. 

N°  24.  Tabatière   ronde   en   mosaïque   garnie  en   or.  — 
Donnée  par  la  ville  de  Vienne. 

Inventaire  du  46  avril  4S24,  «  n°  19:  Plan  de  Vienne,  tabatière 
mosaïque.  » 
Léguée  à  son  fils. 

N°  25.  Tabatière  ronde  en  écaille  garnie  en  or  avec  mé- 
dailles de  Pierre  le  Grand  et  Charles  XII.  — 
Donnée  par  le  Cabinet  des  médailles. 

Inventaire  du  46  avril,  «  n°  18  :  Tabatière  en  écaille  ornée 
d'une  médaille  en  or  d'une  grande  dimension  Paul  Ier  (sic)  em- 
pereur de  Russie  et,  au  revers,  celle  en  argent  de  Charles  XII.  » 

Léguée  à  son  fils. 

Voir  la  note  en  fin  de  l'article. 

N°  26.  Tabatière  ronde,  en  écaille  garnie  en  or  avec  mé- 
dailles de  Charles-Quint  et  de  François  Ier.  — 
Donnée  par  le  cabinet  des  médailles. 

Inventaire  du  46  avril,  «  n°  32  :  Tabatière  ronde  en  écaille 
ornée  d'une  médaille  en  or  de  grande  dimension  Charles- 
Quint  et,  au  revers,  en  argent,  celle  de  François  Ier. 

État  du  mobilier  :  Même  désignation.  » 

Cette  tabatière  figurait  sous  le  n°  108  dans  le  musée  de  San 
Martino  à  l'Ile  d'Elbe  avec  cette  description  : 


LA    GARDE-ROBE  353 

«  Une  tabatière  ronde,  en  écaille,  doublée  en  or,  avec  deux 
médailles  en  argent,  l'une  de  Charles-Quint,  Vautre  de  Fran- 
çois Ier. 

«  Donnée  par  S.  S.  le  Pape  Pie  VII  à  l'Empereur  à  l'occasion 
du  Sacre  (480A). 

«  Elle  était  accompagnée  d'une  note  de  M.  Joseph  Tastu  sur 
la  médaille  de  Charles-Quint,  d'un  certificat  autographe  de 
S.  A.  I.  le  prince  Jérôme,  attestant  l'authenticité  de  la  taba- 
tière donnée  par  le  Pape  Pie  Vil  à  Napoléon,  le  jour  de  son 
Sacre,  ledit  certificat  en  date  de  Quarto  le  28  avril  1840.  » 

Elle  a  été  comprise,  sous  le  n»  199,  dans  la  vente  faite  en 
1880  au  Palais  de  San  Donato,  et  désignée  de  la  même  façon 
que  dans  le  catalogue.  On  y  donne  les  dimensions  de  la  ta- 
batière ;  diamètre  :  0,085mm.  Diamètre  de  la  médaille  de 
Charles-Quint  0,065m,a,  de  la  médaille  de  François  I",  0,07  cen- 
timètres. 

Il  est  extrêmement  douteux  que  l'indication  du  donateur 
primitif  soit  exacte. 

N°  27.  Tabatière  octogone  en  caillou  de  Vienne,  garnie 
en  or,  ornée  de  trois  médailles.  —  Donnée  par 
la  ville  de  Vienne. 

Inventaire  du  46  août,  n°  29  :  «  Tabatière  caillou  de  Vienne 
ornée  de  trois  médailles  d'argent.  » 
Léguée  à  son  fils. 

N°  28.  Tabatière  carrée  en  Burgos  travaillée  sur  toutes 
ses  parties.  —  Donnée  par  le  Roi  de  Naples. 

Ne  se  retrouve  pas  en  1821. 

N°  29.  Tabatière  ovale  en  or. 

État  du  mobilier,  5  mai  4824  :  Une  boite  de  chagrin  rouge 
contenant  une  tabatière  en  or  uni. 

N"0  30.  Tabatière  ronde  en  or  émaillé. 
Ne  se  retrouve  pas  en  1821. 

23 


354  APPENDICE 


N°  31.  Tabatière  ovale  en  écaille  garnie  en  or  ornée  de 
deux  médailles.  —  Donnée  par  le  comte  de  Rémusat. 

Inventaire  de  1821,  3e  boîle  :  «  Une  tabatière  ornée  de 
deux  médailles  d'argent  dont  se  servait  l'Empereur  à  Sainte- 
Hélène.  » 

Léguée  à  son  fils. 

Celte  tabatière  correspond  au  n°  216  du  Musée  des  Souve- 
rains dont  voici  la  description  :  Tabatière  de  l'Empereur  Na- 
poléon Ier,  donnée  au  Musée  des  Souverains  par  l'Empereur 
Napoléon  III.  Longueur  0,093™™,  largeur  0,045™*. 

De  forme  ovale,  elle  est  d'écaillé  et  doublée  d'or.  Elle  a  été  faite 
chez  Biennais  dont  le  nom  est  gravé  sur  la  gorge  de  l'intérieur . 
Deux  médailles  grecques,  d'argent,  ornent  le  couvercle  de  la  boite; 
elles  sont  montées  de  manière  à  laisser  voir  à  l'intérieur  leur 
revers  :  l'une  est  la  tête  de  Démétrius  /er,  roi  de  Macédoine... 
Vautre  est  la  tête  d'Antiochus  Hiérax,  prince  de  la  dynastie  des 
Sêleucides. 

N°  32.  Tabatière  ovale  en  écaille  garnie  en  or,  ornée  de 
trois  médailles  antiques.  —  Donnée  par  le  ca- 
binet des  médailles. 

Inventaire  de  4821,  n°  11  :  «  Tabatière  ovale  en  écaille 
doublée  en  or,  ornée  de  trois  médailles  en  or  parmi  lesquelles 
se  trouve  celle  de  César.  » 

Léguée  à  son  fils. 

N°  33.  Tabatière  octogone  en  écaille  garnie  en  or  ornée 
de  quatre  médailles  antiques.  —  Donnée  par  le 
cabinet  des  médailles. 

Inventaire  de  4821,  n°  4  :  «  Tabatière  ovale  long,  en  écaille 
doublée  en  or,  ornée  de  quatre  médailles  où  se  trouvent 
Jules  César  et  Timoléon.  L'Empereur  s'est  souvent  servi  de 
cette  tabatière.  » 

État  du  mobilier  :  «  Tabatière  ovale,  quatre  médailles  en 
argent  :  Régulus,  Sylla,  Pompée,  Jules  César.  » 

Léguée  à  son  fils* 


LA    CARDE-îlOBE  355 

N°  34.  Tabatière  carrée  en  or  ornée  d'une  pierre  de  silex 
faisant  médaillon.  —  Donnée  par  la  Reine  de  Naples. 

Inventaire  de  4821 ,  n°  9  bis  :  «  Petite  boîte  à  odeurs  en  or 
ornée  du  portrait  cornaline  de  la  Reine  de  Naples.  » 

Léguée  à  son  fils. 

Cette  petite  boîte  aurait  été  prise,  à  la  douane,  à  M.  le  comte 
de  Monthoîon  lorsqu'il  rentra  en  France. 

N*  35.  Tabatière  octogone  en  or  ornée  de  deux  médail- 
lons représentant  les  Princesses  d'Espagne.  — 
Donnée  par  la  Reine  d'Espagne. 

Inventaire  de  4821 ,  n°  20  :  «  Tabatière  en  or  garnie  de  deux 
portraits  :  nièces  de  l'Empereur,  filles  du  Roi  Joseph.  » 
Léguée  à  son  fils. 

Tîo  36.  Tabatière  ovale  en  écaille  garnie  en  or,  ornée  du 
portrait  de  S.  M.  l'Impératrice.  —  Envoyée  de 
Vienne  au  moment  du  mariage. 

Inventaire  de  4821,  n°  31  :  «  Tabatière  en  écaille  doublée  en 
or.  Portrait  de  l'Impératrice  Marie-Louise,  tabatière  que  por- 
tait souvent  l'Empereur.  » 

Léguée  à  son  fils. 

Au  Musée  des  Souverains,  sous  len°  217,  figurait  une  taba- 
tière dont  voici  la  description  : 

«  Tabatière  de  l'Empereur  Napoléon  Ier,  donnée  au  Musée  des 
«  Souverains  par  V Empereur  Napoléon  III.  Longueur  0,O#4mm, 
«  largeur  0,046. 

«  De  forme  ovale,  elle  est  d'écaillé  et  doublée  d'or.  Le  portrait 
«  de  l'Impératrice  Marie-Louise  dont  elle  est  ornée  a  été  fait  par 
«  Isabey.  La  date  du  2  avril  1810,  incrustée  en  lettres  d'or  au- 
«  dessous  du  portrait,  rappelle  l'un  des  jours  de  la  semaine  qui  a 
«  suivi  la  célébration  du  mariage  de  l'Empereur  ;  le  chiffre  incrusté 
«  en  or  et  en  argent  au-dessus  du  portrait,  est  composé  des  lettres 
«  N  et  L,  initiales  des  noms  de  Napoléon  et  de  Marie-Louise. 

«  La  tabatière,  qui  fut  un  cadeau  de  la  jeune  Impératrice  à  son 
«  glorieux  époux,  avait  été  faite  chez  M.  E.  Milot,  dont  le  nom 
«  est  gravé  sur  la  gorge  de  l'intérieur.  » 


'356  APPENDICE 

Il  a  dû  se  glisser  dans  cette  notice  un  certain  nombre  d'erreurs  et 
il  est  difficile  de  concilier  la  note  du  n°  36  de  Y  Inventaire  de  1811 
avec  la  note  n°  31  de  Y  Inventaire  de  1821.  La  date  du  2  avril  1816 
n'est  point  destinée,  comme  on  l'a  dit,  «  à  rappeler  un  des  jours  de  la 
sema  ne  qui  a  suivi  la  célébration  du  mariage  »,  mais  elle  consacre 
la  date  même  du  mariage  religieux.  Cette  tabatière  a  été  fournie  à 
Marie-Louise,  par  Nitot,  joaillier,  le  11  septembre  1810.  u  Une  taba- 
tière en  écaille  noire,  doublée  d'or  et  enrichie  du  portrait  de  Sa  Ma- 
jesté dans  un  cadre  ciselé.  Cette  boite  est  ornée  du  chiffre  de  LL.  MM. 
et  d'une  légende  en  or  incrustée  sur  le  cou\ercle.  » 

Pour  or,  façon,  fourniture  de  la  boite  d'écaillé  et  du  cristal  de 
roche  et  étui 596  fr. 

Le  portrait,  par  Isabey,  a  dû  être  payé  comme  d'ordinaire.    600  fr. 

N°  37.  Tabatière  ovale  en  écaille  garnie  en  or,  ornée  du 
portrait  de  S.  M.  le  Roi  de  Rome.  —  Donnée  par 
l'Impératrice  Marie-Louise. 

Inventaire  du  46  avril  4821  n°  2  :  «  Le  Roi  de  Rome  enfant, 
miniature  d'Isabey,  tabatière  en  écaille  doublée  en  or,  dont 
l'Empereur  a  fait  usage  .pendant  plusieurs  années.  » 

Léguée  à  son  fils. 

Cette  tabatière  d'écaillé  noire  doublée  d'or,  ornée  d'un  cadre 
ciselé  émaillé  avec  le  portrait  du  Roi  de  Rome,  a  été  fournie 
par  Nitot  à  Marie-Louise,  le  29  février  1812,  et  payée  600  francs. 

N°  38.  Tabatière  ovale  en  écaille  garnie  en  or,  avec  une 
pierre  gravée.  —  Donnée  par  le  Cabinet  des  Médailles. 

État  du  mobilier,  9  mai  4821  :  «  Une  boîte  de  chagrin  rouge 
contenant  une  tabatière  avec  camée  antique.  » 

L'Inventaire  de  4844  contient  donc  de  plus  que  Y  Inventaire 
de  4824  les  numéros  3,  4,  5,  19,  28,  29  30  et  38,  qui  ne  sont 
point  assimilés,  ou  n'ont  point  été  retrouvés. 

Par  contre,  YInventaire  du  46  avril  4824  énumère  les  objets 
suivants  qui,  depuis  1811,  ont  été  achetés  par  l'Empereur  ou 
qui,  par  diverses  causes,  se  trouvaient  entre  ses  mains  au  mo- 
ment de  sa  mort  : 

«c  iVô  3.  Portrait  orné  de  perles  de  l'Impératrice  Joséphine,  pre- 
mière femme  de  l'Empereur.  » 


LA    GARDE-ROBE  357 

Ce  portrait  appartenait  à  la  comtesse  Bertrand.  L'Empereur 
le  lui  fit  demander  pour  que  Marchand  le  copiât,  et  le  porta 
lui-même  sur  son  inventaire.  Marchand  ne  put  donc  le  rendre 
à  la  comtesse  lorsqu'elle  le  lui  réclama,  l'Empereur  l'ayant 
compris  dans  tes  objets  à  remettre  à  son  fils. 

«  N°  6.  Petite  boite  à  cure-dents  en  ivoire,  ornée  du  portrait  de 
Madame,  envoyée  à  l'Empereur  pendant  son  séjour  à  Sainte-Hélène.» 
«  JV°  42  bis.  Petite  boite  carrée  en  or  garnie  d'une  agate,  » 

Désignée  dans  l'État  du  mobilier  :  Tabatière  surmontée  d'une 
agate. 

JV°  45.  Tabatière  en  lapis,  ornée  d'un  camée,  portrait  de  VEm 
pereur  Napoléon. 

«  JS°  25.  Tabatière  en  or,  portrait  du  Roi  Joseph,  frère  de 
VEmpereur. 

«  N9  28.  Tabatière  en  écaille  doublée  en  or,  ornée  d'une  tête 
en  or  d'Alexandre,  la  seule  qui  existe.  » 

L'Empereur  avait  pourtant  cette  boîte  dès  avant  1809  où,  en 
janvier,  Biennais  répare,  moyennant  18  francs  :  «  Une  boîte 
d'écaillé  cintrée,  où  est  une  tête  de  Mars  en  or.  » 

«  JS°  30.  Bonbonnière  en  écaille  ;  Le  Roi  de  Rome  priant  Dieu 
pour  son  père  et  la  France.  » 

On  sait  que  celte  miniature,  popularisée  par  la  gravure,  a 
été  excutée  en  1814. 

«  Sans  numéro.  Inventoriée  dans  la  deuxième  boîte  à  tabatières 
remise  à  Marchand. 

«  Douze  boites  en  or,  ornées  rf'/m  N  en  or  couronné.  » 

Ce  sont  des  boîtes  de  présents. 

«  Une  boite  en  pierre  de  Russie,  ornée  intérieurement  d'un  por- 
trait. » 

«  Une  botte  en  ivoire  ornée  des  portraits  de  Louis  XVI,  la 
Reine  et  la  Dauphine.  » 

«  Une  boite  ronde  en  écaille,  une  chasse  à  Fontainebleau.  » 

«  Une  boite  en  or,  ornée  d'un  paysage  en  ivoire.  » 

Ces  boîtes  ont  été  trouvées  dans  le  Cabinet  du  Roi  lors  des 
Cent-Jours. 

«  Cinq  boîtes  se  trouvaient  dans  le  tiroir  de  la  table  de 
Louis  XVIII,  dit  Marchand.  L'une,  en  malachite  doublée  en  or, 
avait  à  l'intérieur  le  portrait  de  Madame  de  Savoie,  femme  de 
ce  prince;  l'autre,  en  écaille,  offrait  la  vue  d'une  chasse  à 


358  APPENDICE 

Fonlainebleau;  la  troisième,  un  paysage  en  ivoire,  ouvrage  de* 
Dieppe,  sur  une  boîte  d'or  émaillé;  la  quatrième,  en  écaille 
noire,  avait  sur  son  couvercle  un  saule  en  ivoire,  représentant 
la  Reine,  Louis  XVI,  le  Dauphin  et  la  Dau.phine.  Des  chœurs 
d*anges  environnaient  cet  ouvrage.  La  cinquième  était  une  boite 
d'or,  émaillèe,  renfermant  une  médaille  du  Roi,  nouvellement 
frappée,  et  une  médaille  en  argent  de  Pie  VIL  L'Empereur  me 
remit  ces  tabatières  en  me  disant  d'en  prendre  soin.  Elles  sont 
allées  à  Sainte-Hélène,  et  depuis,  remises  à  la  Famille  impériale 
après  la  mort  du  Roi  de  Rome.  » 

La  cinquième  boîte  ne  se  retrouve  ni  dans  Y  Inventaire  de 
4824 f  ni  dans  l'État  du  mobilier. 


NOTE    SUR    LES    TABATIERES   ORNÉES    DE    MÉDAILLES 
PROVENANT   DE  LA   BIBLIOTHÈQUE  NATIONALE 


M.  Du  Mersan,  auteur  des  Saltimbanques  et  conservateur  du  Ca- 
binet des  Médailles,  a,  dans  une  brochure  publiée  en  1838,  accusé 
l'Empereur  d'avoir  dépouillé  à  son  profit  cet  établissement  national. 
Il  est  vrai  que  le  même  Du  Mersau,  dans  une  autre  brochure  publiée 
en  1844,  a  fort  atténué  les  termes  de  son  réquisitoire,  et  simplement 
regretté  que  Napoléon  ait  accepté  les  médailles  qui  lui  étaient  offertes. 
En  combinant  ses  diverses  affirmations,  dont  plusieurs  sont  contra- 
dictoires, on  pourra  sans  doute  rétablir  la  vérité  et,  du  même  coup, 
on  découvrira  peut-être  à  quelles  effigies  sont  les  médailles  non  dé- 
crites qui  ornaient  les  tabatières  inventoriées  sous  les  nos  11,  14» 
15,  31,  32,  33  et  38. 

«  En  1803,  dit  M.  Du  Mersan,  les  Consuls  de  la  République  se  font 
livrer,  par  les  conservateurs  du  Cabinet,  des  médailles  antiques  offrant- 
quelques  allusions  aux  vertus  dont  ils  se  regardaient  comme  les  types. 
Le  Premier  Consul  obtient  un  Marc-Aurèle,  un  Antonin  et  un  Ha- 
drien. Je  ne  sais  pourquoi  on  y  joignit  un  Domitien. 

a  Le  13  février  1809,  M.  de  Remusat,  maître  de  la  garde-robe 
autorisé  par  le  Ministre  de  l'intérieur,  vient  choisir  des  médailles  d'or 
pour  orner  une  tabatière  destinée  à  Sa  Majesté.  Il  prend  les  médailles 
des  plus  illustres  conquérants  et  des  fondateurs  de  dynastie  :  cell'#. 
de  Ptolémée,  fils  de  Lagus,  fondateur  de  la  monarchie  grecque  en 
Egypte;  Démétrius  Poliorcète;  Antiochus  le  Grand;  Mithridate  Ier, 
conquérant  de  la  Médie;  Phraate  II,  vainqueur  de  Démétrius  et 
d' Antiochus;  enfin,  celles  de  Titus,  de  Trajan,  de  Septime  Sévère  et 
de  Constantin. 


LA    GARDE-ROBE  359 

«  Dans  la  visite  que  Napoléon,  accompagné  de  Marie-Louise,  fait 
à  la  fia  de  1810  au  Cabinet  des  Médailles,  il  demande  à  voir  les  mé- 
dailles de  divers  chefs  de  dynasties  :  Séleucus  Nicanor,  Ptolémée 
Lagus,  César,  Pompée,  Mithridate,  Constantin,  Démétrius  Poliorcète 
Antiochus  le  Grand,  Phraate  II  roi  des  Parthes.  On  les  lui  offre  : 
elles  ornent  une  tabatière.  » 

Voilà  donc,  d'après  M.  Da  Mersan,  d'une  part,  quatre  médailles  prises 
par  le  Consul  en  1803,  cinq  et  quatre  en  1809,  onze  eu  1810.  A  la 
vérité,  ici,  M.  Du  Mersan  est  moins  affirmât'.!.  Dans  sa  brochure  de 
1838,  il  omet  cette  visite,  et  il  fait  d'autant  mieux  que  plusieurs  des 
médailles  désignées  par  lui  comme  ayant  été  offertes  en  1810,  auraient 
fait  double  emploi  avec  celles  choisies  par  Rémusat  en  1809. 

Il  est  plus  que  vraisemblable  que  les  trois  médailles  de  1803  sont 
celles  qui  ornent  la  tabatière  n°  15 

Quant  aux  médailles  choisies  en  1809,  deux  figurent,  comme  on 
l'a  vu  ci-dessus,  sur  la  boite  n°  31  .  »  Une  boîte  d'écaillé  noire  doublée 
d'or,  avec  deux  médailles  d'argent  montées  dessus,  et  cercles  ciselés 
dessus  et  dessous,  »  livrée  par  Biennais  en  septembre  1809,  e4  payée 
560  francs. 

Mais  en  même  temps    Biennais  livre  : 

«  Une  boîte  d'écaillé  noire  doublée  d'or,  de  forme  carré  long,  arron- 
die par  les  bouts,  montée  de  trois  médailles  d'argent  encadrées  do 
cercles  dor  ciselés  et,  par  dessous,  des  glaces  pour  empêcher  le  tabac 
de  passer;  prix  :  590  francs.  » 

C'est  bien  probablement  la  boite  n°  15. 

«  Une  autre  boîte  de  même  genre,  mais  à  pans,  ayant  sur  le  couvercle 
quatre  médailles  d'or  avec  cercles  d'or  ciselés  ;  prix,  595  francs.  » 

C'est  ici  incontestablement  la  boîte  octogone  n°  33. 

Restent  à  trouver  les  boîtes  nos  11,  14  et  32.  La  note  suivante,  ré- 
digée par  Visconti,  vraisemblablement  sur  la  demande  du  Grand- 
maréchal  ou  de  M.  de  Rémusat,  pourra  mettre  sur  la  trace  et  aider 
à  les  assimiler. 

Note  de  quelques  médailles  d'or  et  d'argent  propres  a  orner 

LES  TABATIÈRES   DE   Sa  MAJESTÉ  ET  REPRÉSENTANT  DES   PORTRAITS 
DE  GRANDS   HOMMES. 

ROMAINS 

Argent  petit  module,  —  Romulus;  Numa;  Scipion  l'Africain; 
Marcellus,  le  vainqueur  de  Syracuse;  Sylla;  Agrippa. 

Or  petit  module.  —  Auguste;  Titus;  Trajan;  Hadrien,  grand  pro- 
tecteur des  Arts;  Antonin  Pie;  Marc-Aurèle;  Septime  Sévère;  Auré- 
lien,  le  vainqueur  de  Palmyre;  Probus,  Constantin  le  Grand. 

ROIS     GRECS 

Médaillons  d'argent.  —  Ptolémée,  fils  de  Lagus,  fondateur  de  U 
monarchie  grecque  en  Egypte;  Lysimaque;  Démétrius  Poliorcète 


360  APÎPENDICE 

Attale  Ier,  roi  de  Pergame,  vainqueur  des  Gaulois  en  Asie;  Attale  II, 
guerrier  distingué  et  grand  protecteur  des  lettres  et  des  ^rts  ;  An- 
tiochus  le  Grand. 

Médailles  d'argent,  petit  module  de  moyenne  forme.  —  Gélonv 
roi  de  Syracuse  et  vainqueur  des  Carthaginois  en  Sicile  ;  Mithridate  Ie>\ 
roi  'es  Parthes,  conquérant  de  la  Médie  et  d'une  partie  de  la  Bac. 
triane  ;  Phraate  II,  roi  des  Parthes,  vainqueur  de  Démétrius  et  d'An 
tiochus  VII. 

On  a  omis  des  portrails  que  Sa  Majesté  a  déjà  sur  ses  tabatières, 
ainsi  qu'Alexandre  le  Grand,  Mithridate  VI,  roi  du  Pont,  César,  etc.  » 

On  retrouve  ici  tous  les  noms  cités  par  M.  Du  Mersan:  il  est  vrai- 
semblable seulement  que  les  boites  où  figurent  les  médailles  choisies 
par  Rémusat  sur  les  indications  de  Visconti,  ne  furent  point  confec- 
tionnées immédiatement. 

En  prenant  les  choses  au  pied  de  la  lettre,  en  admettant  que  M.  Ré- 
musat ait  emprunté  au  Cabinet  les  deux  médailles  de  la  boite  n°  31, 
il  résulte  des  inventaires  que  Napoléon  n'a  eu  sur  ses  tabatières  que 
26  médailles  et  un  camée,  savoir  : 

Boîte  n<>  il.  — 5  médailles  antiques. 
Boite  n«  14.  —  5        —  — 

Boite  n»  15.  —  3        —  — 

Boîte  n°  25.  —  2  médailles  modernes. 
Boite  n©  26.  —  2        —  — 

Boîte  n<>  31.  —  2  médailles  antique». 
Boîte  n<>  32.  —  3       —  — 

Boite  no  33.  —  4        —  — 

Boîte  n°  38.  —  1  camée  antique. 

Par  conséquent,  en  admettant  qu'il  les  ait  toutes  reçues  du  Cabinet 
des  Médailles,  voilà  le  tort  qu'il  a  fait  à  ce  dépôt  public. 

Après  Tilsitt,  par  un  seul  de  ses  dons,  il  l'avait  enrichi  de  8.465 
médailles  antiques  et  quatre  volumes  in-folio  suffisent  à  peine  à  éta- 
blir le  compte  de  ce  qu'il  y  a  fourni  de  1793  à  1814. 


G.  Autres  Bijoux. 

N°  1.  Un  médaillon  d'agate  onyx  représentant  nne  tête 
d'Empereur  avec  un  aigle  an  revers. 

En  note  (1814?).  «  Donné  au  Grand  Écuyer.  »  (Caulaincourt.) 

N°  2.  Un  médaillier  contenant  des  pièces  de  monnaie. 
Donné  par  le  Vice-roi.  (Inventaire  en  184 A.) 


LA    GARDE-ROBE  3G1 

Ce  sont  les  monnaies  d'Italie  qui  ont  été  mises  dans  le 
cercueil. 

N°  3.  Une  boîte  en  velours  brodé  en  or,  renfermant  trois 
médailles  :  (Or,  argent,  bronze). 

En  note  (Inventaire  en  1814)  :  donnée  par  la  ville  de  Paris. 
Ne  se  retrouve  pas  en  1821. 

N°  4.  Une  boîte  en  maroquin  renfermant  quatre  médailles  : 
Deux  en  or,  deux  en  argent. 

En  note  (Inventaire  en  4844)  :  donnée  par  la  ville  de  Paris. 
Ne  se  retrouve  pas  en  1821. 

N°  5.  Une  boîte  en  maroquin  renfermant  deux  médailles  : 
une  en  or,  une  en  argent. 

En  note  (Inventaire  en  4814)  :  donnée  par  la  ville  de  Paris. 
Ne  se  retrouve  pas  en  1821# 

N°  6.  Quatre  paires  de  boucles  de  souliers  en  or« 

Dans  YInventaire  du  46  avril  4824.  Troisième  boîte  :  «  Une 
paire  de  boucles  à  souliers  dont  se  servait  l'Empereur  à  Sainte- 
Hélène.  » 

Léguée  à  son  fils. 

Dans  l'État  du  mobilier  (5  mai),  en  outre  :  «  Une  paire  de 
boucles  à  souliers.  » 

L'Empeieur  la  lègue  au  prince  Joseph. 

Biennais  faisait  payer  à  l'Empereur  la  paire  de  boucles  do 
souliers  en  or,  563  francs. 

N°  7.  Six  paires  de  boucles  de  jarretières  en  op. 

Dans  YInventaire  du  46  avril  4824.  Troisième  boite  ;  «  Une 
paire  de  boucles  de  jarretières.  » 

Léguée  à  son  fils. 

Dans  Y  État  du  mobilier,  en  outre  :  «  Une  paire  de  boucles 
à  jarretières.  » 


362  APPENDICE 

-  L'Empereur  la  lègue  au  prince  Lu<  ien. 

Biennais  faisait  payer  la  boucle  de  jarretière  en  or,  chape 
en  or,  29  francs;  chape  en  acier,  la  paire,  33  francs. 

N°  8.  Deux  paires  de  boucles  de  col  en  or. 

Dans  l'Inventaire  du  46  avril  18%4.  Troisième  boîte.  «  Une 
paire  de  boucles  de  col,  en  or.  » 
Léguée  à  son  fils. 

Dans  YÉtat  du  mobilier,  en  outre  :  «  Une  boucle  de  col.  » 
L'Empereur  la  lègue  au  prince  Jérôme. 

No  9.  Une  agrafe  en  diamants. 
Ne  se  retrouve  pas  en  1821. 

N°  10.  Trois  montres  en  or  à  répétition. 

A  Sainte-Hélène,  l'Empereur  n'avait  plus  que  deux  montres,, 
ainsi  désignées,  dans  Y  Inventaire  du  46  avril  : 

«  Deux  montres  de  l'Empereur  en  or,  l'une  ayant  une  chaîne 
de  cheveux  de  l'Impératrice  Marie-Louise,  un  petit  cachet  avec 
une  N  couronnée;  l'autre,  sans  chaîne  ni  cachet.  » 

L'Empereur  les  lègue  à  son  fils  et  ordonne  que  Marchand 
fera  faire  à  Paris  une  chaîne  de  ses  cheveux  pour  la  seconde 
montre. 

Le  1er  janvier  1819,  l'Empereur  avait  donné,  au  Grand- 
maréchal  Bertrand,  une  de  s^s  montres  en  or,  en  lui  disant: 
a  Tenez,  Bertrnnd,  elle  sonnait  deux  heures  delà  nuit  à  Rivoli,, 
quand  je  donnai  ordre  à  Joubert  d'attaquer.  » 

En  quittant  l'Ile  d'Elbe,  au  moment  où  Marchand  dressait 
l'inventaire  des  objets  qu'il  laissait  à  Madame  Mère,  l'Empe- 
reur, trouvant  sous  sa  main  une  montre  de  Lépine,  semblable 
à  celle  qu'il  portait  :  «  Prends  cette  montre,  dit-il,  je  te  la 
donne, .  Elle  date  de  mon  Consulat.  »  A  cette  montre  était 
attachée  une  chaîne  en  or  et  une  clef. 

C'était  celte  montre  que  M.  Marchand  avait  offerte  au  Musée 
des  Souverains,  où  elle  figurai l  sous  le  n°  382.  M.  Barhel  de 
Jouy  n'en  a  malheureusement  pas  donné  la  description 


LA    GARDE-ROBE  3IJ3 

On  ne  trouve,  se  rapportant  aux  montres,  que  l'indiralion 
des  réparat;ons  faites,  en  février  et  avril  1806,  par  Mujmier, 
aux  diverses  montres  de  Sa  Majesté,  dont  une  grosse  montre 
de  voiture,  336  francs.  Il  faut  noter  en  passant  que  si  celte 
montre  d'argent  que  nous  croyons  assimilée  à  l'une  des  deux, 
du  n°  14,  est  la  montre  de  voiture,  réparée  par  Mugnier,  en 
février  et  avril  1806,  elle  ne  saurait  être,  comme  le  dit  Mar- 
chand, le  réveille-matin  du  Grand  Frédéi  ic.  Pourtant  dans  {In- 
ventaire de  mes  effets  que  Marchand  doit  garder  pour  remettre  à 
mon  fils,  l'Empereur  dit  bien  :  «  Mon  réveille-malin.  C'est  le 
réveille-matin  de  Frédéric  II,  que  j'ai  pris  à  Posldam  (dans  la 
boite  n°  3),  »  et  il  ne  se  trouve,  dans  l'inventaire  de  la  boîte, 
aucune  autre  montre  d'aigent  que  celle-ci. 

N°  11.  Une  montre  à  quatre  cadrans. 

(Inventaire  en  4814)  :  donnée  à  Murât  à  Smolensk,  le 
10  novembre  1812. 

N°  12.  Trois  chaînes  de  montre  en  or. 
Voir  ci-dessus,  n°  10,  pour  une  de  ces  chaînes. 

N°  13.  Quatre  clefs  de  montre. 
Voir  ci-dessus,  n°  10. 

N°  14.  Deux  montres  en  argent  à  sonnerie. 

Inventaire  du  16  avril  1821.  «  Une  grosse  montre  d'argent, 
cette  montre  se  mettait  dans  la  voiture  de  l'Empereur  en 
campagne.  La  clef  est  attachée  par  une  chaîne  d'or.  »  Cette 
montre  est  léguée,  par  l'Empereur,  à  son  fils.  Elle  a  été  donnée 
au  prince  Victor  Napoléon,  par  le  duc  de  Padoue  qui  la  tenait 
de  son  père. 

Marchand  ajoute  à  la  note  dictée  par  l'Empereur:  «  C'est  le 
réveille-matin  du  Grand  Frédéric.  »  Cette  assertion  se  trouve  en 
contradiction  avec  la  note  ci-dessus,  n°  10. 

L'autre  montre  ne  se  retrouve  pas  en  1821. 


364  APPENDICE 

îï0  15.  Trois  flacons  de  chasse  en  argent 

État  du  mobilier,  5  mai  1821 .  Trois  flacons  à  eau-de-vie, 
dont  deux  en  argent  et  un  en  vermeil.  » 

État  dressé,  par  Marchand,  pour  le  Roi  de  Rome  :  «  Deux 
flacons  à  eau-de-vie,  en  argent,  que  portait  le  chasseur  en 
campagne  et  un  autre  en  chagrin  vert.  Ce  dernier  flacon  porté 
sur  l'état  :  flacon  en  vermeil,  n'a  de  vermeil  que  l'anneau. 
Le  corps  du  flacon  est  en  maroquin  vert.  Il  est  resté  aux  mains 
de  M.  de  Montholon.  » 

Légués  à  son  fils. 

N°  16.  Douze  paires  d'éperons  en  argent. 

Au  5  mai  1821,  il  ne  restait  à  lEmpereur  que  trois  paires 
d'éperons  en  argent.  Une  paire  fut  mise  à  ses  bottes,  dans  le 
tombeau,  deux  légués  à  son  fils,  un  éperon  isolé  échut,  dans 
le  partage,  à  Marchand.  L'Empereur  avait  quatre  paires  d'é- 
perons en  arrivant  à  Sainte-Hélène,  mais  il  en  avait  donné 
une  paire  à  Las-Cases,  le  10  janvier  1816;  les  éperons  qui  lui 
avaient  servi  dans  la  campagne  de  Dresde  et  dans  celle  de 
Paris  :  «  Tenez,  mon  cher,  lui  dit-il,  voilà  pour  vous,  ils  m'ont 
servi  à  Champaubert,  »  Un  de  ces  éperons,  donné  par  M.  le 
baron  E.  de  Las-Cases,  à  J.-B  Lousada,  jun.  esq.  figurait  au 
Musée  des  Souverains,  sous  le  n°  208.  Il  mesurait  0,110  de 
long  et  0,070  d'ouverture. 

La  paire  d'éperons  fournie  par  Biennais  coûtait  54  francs. 

N°  17.  Deux  étuis  de  ciseaux  en  vermeil* 
Ne  se  retrouvent  pas  en  1821. 

N°  18.  Quatre  petites  lorgnettes. 

Inventaire  du  46  avril  4824  :  1°  Deuxième  boîte  des  taba- 
tières :  a  Deux  petites  lunettes  dont  se  servait  l'Empereur  aux 
armées.  » 

2«  Troisième  boîte.  «  Une  petite  lorgnette  du  nombre  de 
celles  dont  se  servait  l'Empereur  aux  armées.  » 

Léguées  à  son  fils. 


LA    GARDE-ROBE  365 

État  du  mobih'er,  5  mai.  En  dehors  de  ces  trois  petites  lor- 
gnettes inventoriées  avec  les  tabatières  :  «  Une  petite  lorgnette  » 
attribuée,  dans  le  partage,  au  comte  Monlholon. 

Ces  lunettes  peuvent  être  celles  qui  furent  fournies  par  Le- 
rebours,  en  septembre  et  octobre  1806  :  «  Deux  lunettes  en 
vermeil  de  21  lignes,  à  tirages ,  coûtant  440  francs  ;  deux  lu- 
nettes de  18  lignes,  coûtant  360  francs. 

N°  19.  Deux  tuyaux  de  pipes  en  bois  de  jasmin  avec  un 

bout  d'ambre. 

Ne  se  retrouvent  pas  dans  les  inventaires  de  Sainte-Hélène. 

N°  20.  Deux  pièces  d'étoffe  de  Perse. 

État  du  mobilier,  5  mai  :  «  Deux  pièces  de  drap  d'or  de 
Constantinople.  «Point  de  désignation  d'attribution  dans  le 
partage  des  effets. 

N°  21.  Quatre  tapis  de  Turquie. 

L'Empereur  a  sans  doute  disposé  de  deux  de  ces  tapis  :  il 
ne  se  souvient,  en  tout  cas,  que  de  deux,  qui  sont  déposés,  à 
Paris,  chez  le  comte  de  Turenne  et  qu'il  lègue,  l'un  à  la  Reine 
de  Naples,  l'autre  à  la  Reine  Hortense. 


D.  Objets  divers. 


N*  1.  Deux  grands  nécessaires  en  vermeil. 

L'un  de  ces  nécessaires  est  nécessairement  celui  que  l'Em- 
pereur lègue  à  son  fils  et  qu'il  désigne  en  ces  termes  :  «  Mon 
nécessaire  d'or,  celui  qui  m'a  servi  ie  malin  d'Ulm,  d'Auster- 
litz,  d'iéna,  d'Eylau,  de  Friedland,  de  l'Ile  Lobau,  de  la 
Moskowa,  de  Montmirail;  sous  ce  point  de  vue,  je  désire  qu'il 
soit  précieux  à  mon  fils.  (Le  comte  Bertrand  en  est  déposi- 
taire depuis  1814.)  » 

Ce  nécessaire  renferme  trois  séries  d'objets  :  4°  Objets  pour 
le  travail  du  cabinet,  au  nombre  de  seize. 


366  APPENDICE 

2°  Objets  pour  la  toilette,  au  nombre  de  quarante-neuf. 

3°  Objets  pour  la  bouche,  au  nombre  de  quarante-quatre. 

On  n'a  point  Je  prix  qu'il  a  été  payé  à  Biennais  :  certains 
des  objets  qui  le  composent  sont  marqués  d'un  B,  ce  qui 
prouve  qu'ils  ont  été  achetés  antérieurement  à  l'Empire.  La 
plus  grande  partie  des  objets  portent  pourtant  les  armes  im- 
périales, mais,  si  l'Empereur,  comme  il  le  dit,  s'en  est  servi  pen- 
dant la  campagne  de  Tan  XIV,  c'est  tout  au  début  de  l'an  XIII 
qu'il  l'a  fait  compléter,  et  la  facture  n'a  point  été  encore  re- 
trouvée. Toutefois,  on  peut  s'en  faire  une  idée  si  l'on  se  sou- 
vient qu'un  nécessaire  acheté  par  l'Empereur,  au  retour  d'Es- 
pagne, en  1809,  et  composé  seulement  de  soixante-huit  pièces, 
dont  dix-neuf  pour  la  bouche,  a  étépayé  à  Biennais  4,062  francs. 

Ce  nécessaire,  avant  d'arriver  au  Musée  de  la  ville  de  Paris, 
où  il  est  aujourd'hui  conservé,  eut  toute  une  histoire.  Voici  ce 
que  raconte  le  Grand-maréchal  :  «  En  avril  1814,  l'Empereur 
avait  chargé  M.  de  Turenne,  maître  de  sa  garde-robe,  d'exa- 
miner ses  nécessaires  et  d'en  choisir  un  dont  il  voulait  me  faire 
présent.  M.  de  Turenne  proposa  à  Sa  Majesté  de  me  donner 
«on  grand  nécessaire  qui  était  peu  portatif.  L'Empereur  m'en 
fit  gracieusement  cadeau.  En  1815,  à  Rochefort,  lorsqu'il  avait 
le  dessein  de  s'embarquer  pour  l'Amérique,  l'Empereur  me 
dit  qu'il  lui  serait  agréable  que  je  fisse  venir  son  grand  né- 
cessaire des  batailles,  et  qu'il  m'en  paierait  la  valeur.  Je  ré- 
pondis que  je  le  ferais  venir  1res  volontiers,  puisque  telle  était 
«a  volonté,  mais  que  j'attachais  trop  de  prix  à  ce  beau  pré- 
sent pour  renoncer  à  en  être  propriétaire.  L'Empereur,  animé 
dans  ses  derniers  moments  du  désir  d'environner  son  fils  de 
tous  les  souvenirs  qui  pouvaient  lui  rappeler  la  gloire  de  son 
père,  exprima  l'intention  que  ce  meuble  fut  joint  à  tous  les 
autres  objets  qu'il  laissait  à  son  unique  descendant  légitime.  » 
Après  la  mort  du  Roi  de  Rome,  le  Grand-maréchal  considéra 
que  le  nécessaire,  —  et,  bien  plus,  les  armes  de  l'Empereur! 
—  étaient  devenues  sa  propriété  personnelle.  11  disposa  des 
armes  et  du  nécessaire  au  mépris  des  droits  incontestables  de 
la  famille  de  Napoléon,  et  malgré  les  protestations  du  Roi 
Joseph,  il  remit,  le  4  juin  1840,  les  armes  de  l'Empereur  à 
Louis-Philippe  et  fit,  le  même  jour,  don  du  nécessaire  à  la 
ville  de  Paris. 


LA     GARDE- ROBE  367 

Ce  nécessaire  fut  déposé,  en  1853,  au  Musée  des  Souve- 
rains, tout  en  restant  la  propriété  de  la  ville  et,  après  que  le 
Musée  des  Souverains  eut  fait  place  au  Musée  ThierSj  il  fut 
restitué  à  la  ville,  et  fait  partie  du  Musée  Carnavalet. 

J'ignore  la  destinée  du  second  grand  nécessaire  en  vermeil. 
Un  fut  acheté  à  Biennais,  en  janvier  1809;  les  pièces  sont 
contenues  dans  un  coffre  en  acajou  massif,  à  portant  in- 
crusté, avec  serrure  en  trèfle.  Tous  les  objets  sont  en  argent 
vermeille;  ils  sont  d'ailleurs  fort  simples  d'ornementation  et 
la  seule  pièce  où  la  ciselure  semble  jouer  un  rôle  est  le  pla- 
teau pour  le  déjeuner,  avec  bordure  à  aigles  et  couronnes. 
Les  autres  pièces,  quoique  fort  bien  exécutées,  ne  sortent 
point  du  courant  de  la  fabrication  de  Biennais  et  ne  se  distin- 
guent que  par  les  armoiries  impériales  dont  elles  sont  tim- 
brées. Ce  nécessaire  coûte  4,062  francs.  Mais  sur  la  même 
facture  de  Biennais  on  trouve  cette  indication  :  «  Mis  en  état 
le  grand  nécessaire,  le  nécessaire  de  vermeil,  deux  petits  né- 
cessaires de  portemanteau.  »  Donc,  le  nécessaire  de  vermeil 
existait  avant  1809,  et  ce  n'est  point  celui  qui  a  été  fourni  à 
celte  date. 


N°  2.  Trois  grands  nécessaires  en  argent. 

Un  de  ces  nécessaires  est  vraisemblablement  celui  que  l'Em- 
pereur désigne  sous  le  n°  4  du  §  III  de  lÉtat  A  :  «  Mon  néces- 
saire de  toilette  »  et  dans  Vlnventaire  des  effets  que  Marchand 
doit  remettre  au  Roi  de  Rome  :  «  Mon  nécessaire  d'argent, 
celui  qui  est  sur  ma  table  garni  de  tous  ses  ustensiles,  ra- 
soirs, etc.  »  Marchand  ajoute  cette  note  :  «  Plusieurs  pièces 
manquent  à  ce  nécessaire  dont  l'Empereur,  depuis  longtemps, 
ne  se  servait  pas  à  Paris.  La  boîle,  qui  contient  le  cœur  de 
l'Empereur,  enfermée  dans  le  tombeau,  appartient  à  ce  né- 
cessaire. »  Ce  nécessaire  est  légué  par  Napoléon  à  son  fils. 

On  trouve  deux  grands  nécessaires  d'argent  que  l'Empereur 
achète  postérieurement  à  1809,  l'un  de  1  200  francs,  l'autre, 
bien  plus  complet,  de  3  730  francs  94  centimes,  mais,  à  défaut 
de  renseignements  détaillés  sur  le  nécessaire  légué  par  l'Em- 
pereur à  son  fils,  il  serait  hasardé  de  tenter  une  assimilation. 


368  APPENDICE 

N°  3.  Sept  petits  nécessaires  de  portemanteau. 

Il  ne  se  trouve,  dans  l'Inventaire  du  5  mai,  aucune  indica- 
tion relativement  à  ces  nécessaires  de  portemanteau  et  il  est 
certain  qu'il  ne  se  trouvait  aucune  boîte  de  ce  genre  à  Sainte- 
Hélène.  Pourtant  le  nombre  en  était  singulièrement  multi- 
plié :  l'Empereur  en  a  acheté  plus  de  douze  en  très  peu  d'an- 
nées. Chacun  coûte  400  francs  (un  seul  450).  Ce  genre  de 
nécessaire  est  du  type  courant,  avec  double  fond  pour  les  fla- 
cons et  les  boîtes  à  éponges,  etc.,  et  tablette  supérieure  pour 
la  coutellerie,  réduite  à  très  peu  d'objets.  Le  Prince  Victor- 
Napoléon  possède  le  compartiment  supérieur  d'un  nécessaire 
de  ce  type;  il  le  tient  du  duc  de  Padoue,  mais  celui-ci  faisait 
erreur  lorsqu'il  pensait  que  ce  nécessaire  avait  servi  à  l'Em- 
pereur à  Sainte-Hélène.  Ou  peut  en  voir  la  reproduction  dans 
le  Figaro-Illustré  du  mois  d'avril  1890. 

N°  4.  Un  nécessaire  contenant  un  déjeuner  complet. 
Ne  se  retrouve  pas  dans  V Inventaire  de  4821. 

N°  5.  Deuxbid3ts  en  vermeil. 

État  du  mobilier,  5  mai  i8%i  :  «  Un  bidet  et  une  seringue 
en  vermeil  ».  L'Empereur  lègue  expressément  à  son  fils  son 
bidet  de  vermeil,  mais  dans  l'Étal,  dressé  par  Marchand,  des 
effets  dont  il  est  dépositaire,  on  trouve  seulement  :  «  Un  bidet, 
la  cuvette  en  plaqué  et  la  seringue  en  vermeil  ». 

En  août  et  septembre  1808,  Biennais  fournit  :  un  bidet  en 
argent  vermeil,  la  seringue  et  ses  canons,  la  cuvette,  la  boîte  à 
éponge,  le  tout  en  argent  doré,  deux  flacons  en  cristal  taillé 
à  diamants  et  les  armes  gravées  sur  toutes  les  pièces  :  1  904  fr. 
Le  coffre  d'acajou  avec  ornements  de  cuivre  incrustés,  serrure 
et  sabots  dorés  et  l'étui  en  peau  de  vache  doublée  de  serge, 
452  francs. 

Je  ne  trouve  point  la  fourniture  du  second. 

N°  6.  Un  bidet  en  argent. 
État  du  mobilier^  5  mai  48%1  ;  «  Deux  bidets  ordinaires  avec 


LA    GARDE-ROBE  369 

cuvettes  en  plaqué,  »  attribués  un  à  Montholon  et  un  à  Mar- 
chand. 

En  janvier  1809,  Biennais  remet  à  neuf  le  bidet  en  argent 
et  son  coffre  :  60  francs. 

N#  7.  Un  bidet  en  étain. 

Peut-être  le  second  bidet  à  cuvette  en  plaqué  ci-dessus. 

En  janvier  1809,  fourni  par  Biennais,  un  bidet  en  acajou, 
cuvette  argentée,  seringue  en  étain  fin,  compartiment?  en 
peau.  300  francs. 

N°  8.  Une  seringue  en  argent. 

État  du  mobilier,  5  mai  4824  :  deux  seringues  d'argent- 

ITo  9.  Trois  pots  de  nuit  en  vermeil. 

État  du  mobilier,  5  mai  4824  :  «  Un  pot  de  chambre  en  ver- 
meil». L'Empereur  lègue  à  son  fils:  «  Mes  tables  de  nuit, 
celles  qui  me  servaient  en  France  ».  Marchand,  dans  l'État  des 
effets  dont  il  est  dépositaire,  signale  :  «  Deux  tables  de  nuit 
de  campagne  avec  accessoires  ». 

En  1806,  Biennais  fournit  un  pot  de  chambre  en  argent  ver- 
meil de  501  francs;  en  1809,  un  pot  de  chambre  en  argent  ver- 
meil avec  les  armes  de  424  fr.  40  centimes. 

XT°  10.  Une  seringue  en  argent. 

(Voir  N°  8.) 

N°  11.  Une  bassinoire  en  argent. 

Ne  se  retrouve  pas  en  1821. 
N°  12.  Deux  bassinoires  en  cuivre. 

Ne  se  retrouvent  pas  en  1821. 
N°  13.  Deux  lampes  de  nuit  en  argent. 

Ne  se  retrouvent  pas  en  1821. 

?4 


370  APPENDICE 

N°  14.  Deux  cassolettes  en  vermeil  pour  les  parfums. 

État  du  mobilier,  5  mai  4821  :  «  Une  cassolette  en  ver- 
meil ». 
Léguée  par  l'Empereur  à  son  fils. 

N°  15.  Une  cassolette  en  argent  pour  les  parfums. 
Ne  se  retrouve  pas  en  1821. 

N°  16.  Quatre  boîtes  à  rasoirs. 

Biennais  répare,  en  1809,  deux  boîtes  à  six  rasoirs  chacune  et 
les  double  en  velours  vert  —  de  même  pour  deux  boîtes  à 
douze  rasoirs  —  ce  qui  fait  bien  les  quatre  boîtes  en  question. 

D'autre  part,  en  1821,  il  se  trouve  dans  l'État  du  mobilier 
une  boîte  de  rasoirs  qui  est  partagée  entre  Marchand  et  Mon- 
tbolon. 

N»  17.  Trois  grandes  boîtes  à  tabac  fermant  à  clef. 

L'Empereur  lègue  à  son  fils  :  «  Une  petite  boîte  pleine  d& 
son  tabac  »  et  Marchand  précise  :  «  Une  petite  boîte  en  acajou 
contenant  du  tabac.  »  Est-ce  l'une  de  ces  boîtes? 

N°  18.  Une  boîte  en  chêne  pour  le  tabac  contenant  12  ki- 
logrammes. 

Non  retrouvée  en  1821. 

N°  19.  Quatre  rondins  en  étain  pour  le  tabac. 

Le  30  mars  1809,  Boicervoise,  potier  d'étain  a  fourni  cinq 
boîtes  en  étain  garnies  de  leurs  bouchons  et  clés  à  vis,  coû- 
tant ensemble  54  francs  et  contenant  3  kilos  250  grammes  de 
tabac. 

N°  20.  Une  boîte  en  acajou  pour  le  bois  d'aloès. 
Non  retrouvée  en  1821 


LA    G A^  DE    ROBE  371 

TT<>  21.  Deux  sacs  de  maroquins  pour  le  bois  d'aloès. 

Non  retrouvés  en  1821. 

Le  bois  d'aloès  coûtait  72  francs  l'once  et  était  fourni  pai 
Biennais.  L'Empereur  en  taisait  une  giande  consommation 
dans  les  cassolettes  à  parfum» 


TABLE  DES    MATIERES 


TABLE    DES    MATIÈRES 


INTRODUCTION. 


i.  —  L'ÉTIQUETTE 


L'ancien  et  le  nouveau  régime.  —  Le  Roi.  —  La  Noblesse. 

—  Le  Clergé.  —  Le  Tiers-Élat.  —  Le  Peuple.  —  Le 
principe  d'autorité  aboli  parla  Révolution.  —  Nécessité 
pour  Napoléon  de  les  rétablir.  —  Origine  qu'il  donne  à 
son  pouvoir.  —  Charlemagne.  —  Ressemblance  singu- 
lière des  situations.  —  Formation  de  ]a  Cour  à  l'exemple 
de  la  Cour  carolingienne.  —  Grands  dignitaires.  — 
Grands  officiers  de  l'Empire.  —  Grands  officiers  de  la 
Couronne.  —  L'Étiquette.  —  Sa  raison  d'être.  —  Par  elle 
seule  subsistent  les  monarchies  absolues.  — L'Étiquette 
bourbonienne.  —  Napoléon  ne  peut  la  rétablir  entière. 

—  Pourquoi?  —  Le  Roi.  —  L'Empereur.  —  Le  Concilia- 
teur. —  Service  d'honneur.  —  Service  des  besoins.  —  Ap- 
partement (^honneur.  —  Appartement  intérieur.  —  La 
Vie  vraie  de  Napoléon  s'écoule  dans  l'Appartement  inté- 
rieur. 

D.  —  LES  APPARTEMENTS*  —  LA  SURVEILLANCE...        47 

Où  chercher  les  appartements  de  l'Empereur?  —  Les  Dis- 
positions plus  utiles  a  connaître  que  le  mobilier.  — 
Division  des  appartements  du  Palais.  —  Grands  appar- 
tements. —  Appartement  ordinaire.   —  Appartement 


376  TADLE   DES   MATIÈRES 

d'honneur.  —  Appartement  intérieur.  —  Appartement 
secret.  —  Dispositions  des  lieux.  —  Postes  de  garde.  — 
Les  Adjoints  du  Palais.  —  Reynaud.  —  Clément.  — 
Ségur.  —  Tascher.  —  Le  Gouverneur  du  Palais.  —  Le 
Sous-eouverneur.  —  L'Adjudant  Auger.  —  Les  Rondes. 

—  Épisodes.  —  Comment  l'Empereur  est  gardé  dans 
l'appartement  intérieur.  — Projet  de  formation  de  com- 
pagnies de  gardes  du  corps  à  la  fin  de  1812. 

III.  —  LA  TOILETTE C5 

La  Chambre  à  coucher  de  l'Empereur.  —  Le  réveil.  —  Le 

Premier  valet  de  chambre;  Constant.  —  L'Ouverture  du 

courrier.  —  Le  Service  de  santé.  —  Yvan.  —  Corvisart. 

Le  Thé.  — Le  Bain.  —  Valets  de  chambre  de  toilette. 

Roustam,  Saint-Denis,  dit  Ali.  —  Gages  et  gratifications. 

—  La  Barbe.  —  Lavage  à  grande  eau.  —  Le  Pédicure. 

—  Le  Coiffeur.  —  Coiffure  de  l'Empereur.  —  Frottage 
à  la  brosse.  —  L'Habillement.  Le  Sachet.  Les  Bas.  Les 
Souliers.  Les  Bottes.  La  Veste.  L'Épée.  Le  Grand-cordon. 
L'Habit  de  grenadier.  Le  Frac  de  chasseur  à  cheval.  Les 
Décorations.  —  Le  Maitre  de  la  garde-robe.  Rému- 
sat.  Turenne.  —  Le  Chapeau.  —  Le  Mouchoir.  —  La 
Lorgnette."  La  Bonbonnière.  —  La  Tabatière.  — Les 
Montres.  —  L'Argent. 

IV.  —  LE  LEVER 117 

Le  Chambellan  de  jour.  —  Le  Salon  de  service.  —  Le  Ser- 
vice. —  Les  Grandes  entrées.  —  Le  salon  de  l'apparte- 
ment ordinaire.  —  Le  Lever.  —  Les  Audiences.  — 
Grâces  accordées.  — «  Étiquette  des  audiences. 

V.  —  LE  DÉJEUiNER 133 

Le  Déjeuner  attend.  —  Service  du  déjeuner.  —  Guignet, 
dit  Dunan,  maitre  d'hôtel.  —  Le  Menu.  —  Gomment 


TABLE     DES     MATIÈRES  377 

l'Empereur  déjeune.  —  Ses  goûts  en  cuisine.  —  La 
Soupe  de  soldat.  —  Un  Cheveu.  —  Les  Crépinettes  de 
perdreau.  —  Le  Vin  de  Chambertin.  —  La  Vaisselle.  — 
L'Argenterie.  —  Le  Roi  de  Home  au  déjeuner.  —  Les 
Enfants.  —  Talma.  —  Denon.  —  Fontaine.  —  Les  Com- 
pagnons d'Egypte.  —  Les  Cuisines.  —  Les  Chefs. 

VI.  —  LE  CABINET  DE  TRAVAIL 153 

Les  Visites  à  l'Impératrice.  —  Le  Cabinet.  —  L'Ameuble- 
ment. —  L' Arrière-cabinet.  —  Représentations  exis- 
tantes du  Cabinet.  —  Le  Cabinet  lopographique.  —  Le 
Secrétaire  intime.  Méneval.  Fain.  —  Les  Gardes  du  porte- 
feuille. —  Les  Secrétaires  du  cabinet  :  Clarke.  Mounier  et 
le  bureau  des  traducteurs.  —  Deponthon.  —  Le  Bureau 
topographique.  — Bâcler  d'Albe.  —  La  Bibliothèque.  — 
Denina,  Ripault,  Barbier.  —  Dépenses  de  la  bibliothèque. 
Reliures.  —  Livres  imprimés  par  ordre  de  l'Empereur. 

—  Soin  qu'il  prend  des  livres.  —  Papier  à  écrire.  — 

—  Étals.  —  Boîtes  à  compartiments.  —  Dictionnaires 
manuscrits. 

Vil.  —  LE  TRAVAIL 179 

Les  Dictées.  —  Mode  de  rédaction  des  dictées.  — Variété 
du  travail.  —  Les  Portefeuilles  des  Ministres.  —  Réali- 
sation de  l'irréel.  —  Les  Signatures.  —  Les  lettres  de 
la  main.  —  Les  Budgets.  —  Les  Économies.  —  La 
Petite  cassette.  —  Ecriture  et  Orthographe.  —  Travail 
avec  les  chefs  de  service.  —  Les  Grands  dignitaires.  — 
Le  Secrétaire  d'Étal.  —  Le  Grand  juge.  —  Les  Rela- 
tions extérieures.  —  D'IIauterive.  —  L'Intérieur.  — 
Les  Finances.  —  Les  Missî  dominici.  —  Les  Journaux. 
Les  Affaires  privées.  —  Les  Mariages  :  mariage  Aldo- 
brandini-La  Rochefoucauld.  —  Le  Conseil  d'État.  — 
Le    Local.   —  Ordre  des    discussions.  —  Libellé   des 


378  TABLE    DES    MATIÈRES 

discussions.  —  Les  Auditeurs.  —  Divertissements  de 
l'Empereur  en  séance.  —  Travail  après  le  Conseil.  — 
Napoléon  prend  pour  lui  la  grosse  part.  — Les  jours  dfr 
flême.  —  La  Chasse.  —  Travail  en  plein  air. 

VIII.  —  LE  DINER 22a 

Les  Visites  de  Napoléon  à  l'Impératrice  Joséphine.  — 
Marie-Louise.  —  Le  Roi  de  Rome.  —  Toilette  de  l'Im- 
pératrice. —  Les  retards  du  Dîner.  —  Où  le  Dîner  était 
servi.  —  Manière  de  mettre  le  Couvert.  —  Les  Menus.  — 
La  Table  de  l'Empereur  moins  copieuse  que  celle  des 
contemporains.  —  Vingt-trois  poulets.  —  Joséphine  et 
la  bonne  chère.  —  Travail  pendant  le  dîner. 

IX.  —  LA  SOIRÉE 237 

Le  Café.  —  Audiences  en  Tan  XII. — Les  Entrées. —  Le  Ser- 
vice. —  Dîner  des  officiers  de  la  Maison.  —  Cinq  tables. 

—  Les  Cercles.  —  Le  Trictrac.  —  Napoléon  aux  Cercles. 

—  Les  Bals.  —  Le  Bal  du  23  février  1806  à  la  Marine.  — 
Le  Grand-Père.  —  Le  Coucher.  —  Sommeil  de  l'Empe- 
reur. —  Réveils  subits.  —  Travail.  —  Le  Médianoche.  — 
Dix-huit  heures  de  travail. 

X.  —  LE  DIMANCHE 235 

L'Empereur  interrompt  rarement  son  travail  dans  la  se- 
maine. —  Point  de  promenade.  —  La  Terrasse  du 
Bord  de  l'Eau.  —  Travail  du  Dimanche.  —  Toilette.  — 
Matinée.  —  Départ  pour  la  Chapelle. —  Cortège  de  l'Im- 
pératrice. —  Cortège  de  l'Empereur.  — Fusion  des  deux 
Cortèges.  —  La  Chapelle.  —  Musique  de  la  Chapelle. — 
La  Messe.  —  Tenue  de  l'Impératrice.  —  Tenue  de  l'Em- 
pereur. —  Première  et  deuxième  Chapelle.  —  Retour 
daus  les  Grands  Appartements.  —  La  Grande  Audience,. 


TABLE    DES    MATIÈRES  379- 

—  Napoléon  et  Ameilhon.  —  Les  Interrogatoires.  —  Le 
Grand  Cabinet.  —  Les  Serments.  —  La  Grande  Parade. 

—  Cortège  de  l'Empereur.  —  Les  Dîners  du  Consulat.  — 
L'Audience  diplomatique.  —  Dîner  diplomatique.  — 
Dîner  de  Famille.  —  Le  rang  de  Famille.  —  Le  Grand 
Couvert.  —  Le  Menu. —  Bernadolte  au  dîner  de  famille. 

—  La  Soirée  du  Dimanche.  —  Influence  du  second 
Mariage. 

APPENDICE 291 

LA  GARDE-ROBE  DE  L'EMPEREUR 29a 

I.  —  OBJETS   DE   COSTUME 296 

§  i.  Grand  costume 297 

§  2.  Habils  habillés 306 

II.  —  OBJETS  DE  SERVICE  ORDINAIRE  ET  JOURNALIER.    .    .         309 

§  1 .  Habits  d'uniforme 309 

§  2.  Effets  de  voyage 318 

§  3.  Habits  de  chasse 321 

§  4.  Habits  bourgeois 322 

§  5.  Chaussures 326 

§  6.  Linge 328 

§  7.  Service  de  la  chambre  à  coucher.   .   .  331 

III.  —  ARMES 334 

'V.  —  BIJOUX 343 

A.  Ordres  de  S.  M 343 

I.  Légion  d'honneur 343 

II.  Couronne  de  fer 344 

III.  Ordre  de  la  Réunion 

IV.  Ordres  étrangers 

B.  Bonbonnières  et  tabatières 346 

C.  Autres  bijoux 

D.  Objets  divers «^^ 


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